‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 83 sur 193 · SENS VÉRITABLE DE LÀ LIBERTÉ · texte numérisé non relu

SENS VÉRITABLE DE LÀ LIBERTÉ

sans subtilité qu'il est libre d'ôtre libre : libre par le Mudment élémentaire de ses forces réflexives et volonteres , d'être libre encore en acte et par l'application habituelle de ces mêmes forces. Au-delà de ce premier kknnt, où s'établit le mérite général d'être vraiment iDmme» le caractère essentiel de tout mérite déterminé fte tire de Tordre des fins que la liberté fait prévaloir. Im motifs de nos actes peuvent être universels ou par- Seuliers; et les biens que nous poursuivons, nobles ou feàs : se déterminer librement pour le bien supérieur, au gement de la conscience , et quand la représentation Ton bien tout autre est cependant capable de la pasmer, c'est mériter. Le mérite habituel est la vertu. On a vu que la responsabilité et les notions de droit tde devoir ne sont compatibles ni avec la liberté d'inence ni avec la prédétermination universelle des sements* La responsabilité in(*x)mbe à l'auteur de \; or celui-là n'est pas auteur moral, qui agit sans rnement , ou que la même nécessité, qui a formé être, prédestine à parcourir les termes d'un déveppement inévitable. Toutes les règles et notions pralies s'expliquent au point de vue de la synthèse du Dlif et de la volonté, et périssent par la division. La , 5tion d'eicuse posée à propos des actes repréhenaibles ou criminels exige la même synthèse. En effet, l'homme n'est jamais excusable dans le système de l'in-lEfiërence : on n'excuse point le hasard, non plus qu'on lie l'approuve ou le condamne ; seulement on évite un aorident fâcheux , si l'on peut , ou on le supprime. Et comment excuser un délinquant, dans Thypothèse déler-

3iâ LA LIBBRTfi AU POINT DB YUB SYUTHÉTIQUE. *

ministe ? Coupable , il ne Test point , c'est manifeste; innocent, pas davantage, un réceptacle du mal néoeisaire! il est victime, et cette victime on la sacrifie ou on la sauve (nécessairement) , sans qu'elle ait jamais & éln excusée. Mais lorsque dans un acte libre pn Tait la put de la liberté même et celle de l'habitude, la pari doi circonstances, des antécédents, de la solidarité parlidli des hommes et des choses, on comprend ce qu'est II justice, et la question d'excuse ou d'atténuation du dâH ou de l'erreur se pose légitimement.

Au reste je n'aborde pas l'analyse des notions dmh raies ; j'indique seulement ici celles qui sont essentidlei i\ l'intelligence de la liberté.

La grande question est toujours en suspens pour nous. L'étude des phénomènes de conscience nous i permis d'établir la liberté comme fait représentatif éinitement uni à certaines séries de la pensée. La définitioQ exacte de ce fait s'est élevée sur les ruines de deux théories contraires, également insoutenables au point de?» analytique où nous étions placés. Hais en est-il de même au point de vue synthétique, et lorsque nous passons à la considération du monde, ou de l'ordre général (les phénomènes? Le fait est-il réel, c'est-à-dire concorde-t- il avec les lois connues ou inconnues qw enveloppent les représentations , indépendamment el au-dessus de ce que nous pensons? Ces lois embrassonl-clles cela môme qui nous parait libre en nous, ou, (|Uf lies qu'elles soient, y trouvent-elles une limite? Ko un mot, notre liberté est-elle une apparence, nécessaire

LA LlliERTK AU POINT 1)K VUK SVMIIKTK)Uh. oi-^

Siins doute, mais iiéccssairemcut orroin'o ? ou un l'ail

primitif, irréductible, devant lequel luules les lois s'ar-

réieDt, comme à une sphère de détermination première

des phénomènes , étroite sans doute , mais infranchis-

«ble?

'' Aucune loi que nous connaissions ne prédétermine * Malement et rigoureusement les actes appelés libres. Autrement la nécessité serait un fait d'expérience; on assignerait la raison invariable du choix dans une délibération morale, ainsi qu'on assigne celle de Tallinité âective dans une réaction chimique, et il n'y aurait plus poar nous de question. Je me trompe, il serait encore possible de soutenir que tels actes sont effectivement libres, mais que le hasard les a jusqu'ici distribués de iBanière à simuler exactement l'application de la loi qu'on allègue. Voilà, ce semble, une cavillation bien désespérée. Cependant qu'opposerail-on à cette mau- "Viise raison? L'esprit de la loi mathématique des grands nombres; on nous dirait : <( Des phénomènes compara- Nés, que vous supposez n'être point prédéterminés, et qui, par conséquent, doivent être l'objet d'une attente égale pour vous, devraient aussi tendre à se produire en nombre égal, au lieu de fournir une série numérique d'événements, dont certains d'entre eux font partie et certains autres sont exclus avec toute l'apparence d'une loi de la nature. )> Or il se trouve précisément que la loi des grands nombres , loi unique et étonnante, appliquée aux faits de hasard qui dépendent de la volonté é« thomti^, et vérifiée comme elle l'est par l'expérience, confirme ce hasard, en établissant que deux événements

344 LA LlB£fiT£ AD PÛINX DK VDI STUTMlt'^IQQft^'

de ce genre tendent À observer dans leur producûou des rapports numériques fondés sur le prindpMto attentes égales, des possibles égaui. Ainsi les parUsam de la nécessité sont obligés d*ad mettre que^ U loi qui règle le déveioppemeot des phénomènes prédétermioét* est de telle nature, que toute une classe de ceux-ci «A ceux précisément que les partisans de la liberté noi libres* se di:>tribuent suivant les mêmes lionibreft s'ils étaient vraiment libres et vraiment non préààlim minés ( V' Premier essai, p* 241 , 246 et 391 ). On rat que, en présence delà loi des grands nombres, ledi^ terminisme est réduit à se réfugier dans un asile foot semblable à celui que nous trouvions si fâcheux, et qui resterait ouvert à la théorie de la liberté, alors même que l'observation dévoilerait une loi constante de la production des faits libres.

Non-seulement il n'y a pas de loi pareille connue, mais il n'y a même point d'apparence qu'il s'en produise jamais, et les applications du calcul des probabilités sont par elles-mêmes une vérification probable de l'existence effective de la liberté, La loi des grand* nombres est la loi des faits qui n'en reconnaissent point d'autre. Puisqu'elle s'applique, avec l'approximation de plus en plus grande qui est de son essence, aux probabilités des phénomènes soumis à la volonté, dans ces cas de détermination sans motif constant, dont le tirage au sort est le type, nous pouvons croire probablement que les phénomènes de cette classe ne sont pas en général prédéterminés. L'homme est alors une source première et instantanée d'actes variables soitf

INTERPIUtTÀTlOR DE LA LOI DES GRANDS NOMBRES. 345

des précédents identiques. Si, au contraire, une chaîne indissoluble lie à des antécédents donnés certaines déterminations seules possibles, on expliquera bien encore rindéterminalion apparente, par la diversité des causes qui agissent en divers sens, et se balancent; mais comment ces causes, qui dans cette hypothèse doivent pourtant composer certains éléments d'un ordre unique, tendenl-blles à se balancer en effet, au lieu de laisser paraître lès lois dont elles dépendent?

Celte dernière considération a été présentée avec trop de généralité dans le Premier essai. Tâchons ici de la préciser. La question est de savoir pourquoi dans une série indéfinie d'épreuves ♦ les possibilités respectives des événements tendent à se développer, comme s'exprime Laplace. Prenons d'abord l'hypothèse de la H-- Jberté. Imaginons une urne contenant des boules noires et blanches en nombre égal, et supposons, pour simplifier ce qui va suivre, que le système soit disposé de manière à ne permettre que l'extraction d'une seule boule à un moment donné : tel serait le cas où les boules mues par un certain mécanisme passeraient successivement sous un orifice de grandeur convenable, d'où chacune pourrait jaillir par la pression d'un ressort obéissant à la main. Supposons encore qu'elles se meu- Tent uniformément et en alternant régulièrement leurs couleurs. Enfin, après chaque tirage, la boule sortie se trouvera remplacée dans l'urne par une boule de même couleur au même lieu. Cela posé, les issues des tirages successifs ne dépendront immédiatement que d'une

3i6 INTERPRËTATION M U LOI DES ÇRÀUDS

variable indépendante, le tempe qm IVpi^ra pose entre deui épreuves ; tout le reste çst di Les éléments d'un résultat obtenu sont : 1^ la probabilité d'amener une boule de telle couleur A un insUnl donné ; celle probabilité est l/JS, parce que les blanches et les noires, en nombre égal, demeurent aussi des temps égaui sous roriiice, et qu'on ignore la couleur présente à chaque moment; 2"" la déoisioû supposa libre, par laquelle est déterminé Tinstant d*one ekHW^; tion. Je m'expliquerai plus loin sur le caractère acte de ce genre; mais si nous concevons que 1^ leur demeure exempt de toute détermination extéri^rA, ainsi que de toute habitude de laquelle une certaine lot du temps pourrait résulter dans ses mouvements, il est clair qu'il n'y a aucune raison possible pour que chacune de ses décisions tombe sur le temps d'une coutenr plutôt que sur le temps d'une autre; c'est-à-dire qu'il n'y en a pas pour que le rapport d'égalité des probabilités respectives des événements contraires ne setérife point. Hais une vériQcation simple cl totale dans uiie série finie d'épreuves, même très prolongée, si elle était certaine ou très probable, serait incompatible avec la liberté que nous admettons. Le partage égal sera seulement le plifg probable. Il nous offrira une espèce de loi, jamais donnée, mais vers laquelle les résultats coih vengeront à mesure que le nombre des tirages se multipliera, la seule qui puisse se dégager sous de semblables conditions.

On aperçoit ainsi grossifcrement, mais non pas sans clarté, si je ne me trompe, ce théorème des grand*

INTB&PBtTATIOlf DB LA LOI DBS GRANDS NOMBRBS. 347

nombres que l'analyse mathématique permet de démontrer avec plus de généralité et de rigueur. Le fon-* dément de cette démonstration, comme de tout le calcul des probabilités, est l'existence et la légitimité des at-tentes égales, vis-à-vis de certains événements imaginés dans le futur. Or l'hypothèse de la liberté justifie ces attentes, en établissant des possibilités égales, que l'hypothèse de la nécessité ne peut admettre qu'apparentes, et relatives à notre ignorance. Il est donc naturel, au point de vue des actes libres , que la loi des grands nombres se vérifie par l'expérience , de même qu'elle s'aperçoit à priori et se prouve par le calcul. Les possi- Mités respectives des événements se développent.

Prenons maintenant l'hypothèse déterministe. La manière la plus simple de se la représenter est de concevoir, joint au mécanisme de l'urne, décrit ci-dessus, un second mécanisme qui, suivant une certaine loi du temps, indéfiniment prolongée, presse le ressort et fasse jaillir une boule, aussitôt réintégrée dans l'appareil pour les épreuves suivantes. Le partage des événements est alors complètement prédéterminé. Il est certain qu'une bi de succession des couleurs se manifestera au bout d'un temps convenable, et qu'alors s'établiront, soit un partage égal, ou constamment ou à la limite, soit une suite de partages qui ne convergent pas à l'égalité. Il n'y a plus là probabilité, il y a certitude ; et il n'y a plus de loi des grands nombres, puisque le partage égal à la limite, loin d'être un aboutissant du jeu dans tous les cas, ne peut visiblement résulter que d'hypothèses toutes particulières sur la série distributive des instants

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