‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 89 sur 193 · LA LIBERTÉ ET LA LOI DE CAUSALITÉ · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ ET LA LOI DE CAUSALITÉ

la force libre de l'homme, et les effets qui en ressortail immédiatement, et ceux qui en vertu d'une loi sont les conséquences du premier , conséquences proches OQ lointaines, physiques ou morales. Ainsi tel acte émanerait originellement d*un homme, sous les conditions la plus accidentelles et dans toute l'indépendance possibli de son être : cet acte répété se tournant en habitude, i existerait, du moins comme tendance, une loi de cequ fut d'abord sans loi, et une suite plus ou moins proba ble de ce qui commença jadis. Ajoutons les effets ioé YÎtables en dehors de l'agent lui-même, et les effets d ces effets. Enfin les habitudes, considérées dans ei homme, dans sa race, dans l'humanité toute cnlièn se lieraient successivement aux qualités et affectioi données ou déjà acquises. On verrait ainsi la sphè d'action facile de la liberté s'étendre ou se ressernar, s Ion qu'on remonterait à l'origine ou qu'on descendn aux conséquences des actes humains. La marche & conditions extérieures développe par contre ses h fluences propres et à plusieurs égards dominantes.

Passons à l'objection prise de la causalité en génén Si l'homme est une source première de phénomènes, y a donc des choses qui commencent absolument, ( d'autres termes il y a des phénomènes sans cause? D'i bord" on n'a point de la cause une idée propre où n'i aussi sa place une idée de premier commencement ( quelque chose. La cause et l'effet n'étant point don» ensemble, et dans bien des cas se trouvant différent! de nature, celui qui veut concevoir Ve/fet dans la cflifi ne peut môme pas justifier l'image grossière , sur fa

U LIBEBTS ET LA LOI OB CIUSÀLITË. 359

I pèle il se fonde pourtant, celle du phénomène contenu ■' foi jaillit du phénomène contenant par la détente d'un lessort (comme dans les jouets d'enfants). Nous avons TU ailleurs que le devenir seul et par lui-même implique 10 commencement premier sous un rapport; or l'idée de cause ne change rien à cela, à moins qu'on n'arrive jusqu'à cette notion mystique de la préexistence, qui aonfond Fétre et le devoir être, et supprime Fa réaUté ài temps. Mais , dans cette voie , la cause disparait à ion leur et ne laisse subsister que le déroulement des popriétés d'un être unique, éternel, aux modes inlinis. loin donc que la causalité soit moins obscure dans l'hypothèse nécessitaire que dans celle de la liberté , on pOQt dire qu'elle s'y efface entièrement,, car alors tout filet rien ne commence.

Les actes libres ne sont pas des effets sans cause; leur cause est l'homme, dans l'ensemble et la plénitude de ses fonctions. Ils ne sont point isolés, mais toujours h se rattachent étroitement aux données antérieures des passions et de la connaissance. A posteriori, on les •perçoit comme parties désormais indissolubles d'un ordre de faits, quoiqu'un autre ordre fût possible à priori. la loi qui lie deux phénomènes constamment consécutiis ne se retrouve pas ici ; mais supposé que, en faisant rigoureusement dépendre chaque état particulier de Thomme d'un état particulier antérieur, on parvint à éviter les faits commençants, ce qui n'est pas, encore faudrait-il, défaits en faits, remontera des faits premiers, i des données indépendante^. Alors, pour n'être point obligé de poser ce primitif quelconque, inévitable dans

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toute spéculation et dans toute science, que fait-on? On prend pour refuge Tabsurdité de la série infinie actuelle des faits, et le vrai sens de la causalité qu'on voulait défendre se trouve'perdu.

Le principe de la raison suffisante, à Taide duquel Leibniz se flatteit d'organiser la science philosophique, n'est que le postulat du [panthéisme et du «progrès à l'infini. Cet axiome prétendu, mal réfuté par la prétendue indifférence de Clarke, s'évanouit devant l'analyse exacte et sans parti pris des faits de détermination réfléchie de la conscience. Et comment pouvait-on présenter pour règle universelle de l'intelligence une ki qui compte autant d'exceptions nécessaires, fussentelles illusoires au fond, qu'il existe d'actes de la pensée dans lesquels l'homme croit ses motifs subordonnés i son appel, et non son appel subordonné à des motifs qui usurperaient sa personnalité en se déroulant d'euxmômcs? Il fallait au moins prouver Yillusion, ce qui n'était possible que dans le champ des doctrines et des hypothèses.

Le mot raison, préféré au' mot cause dans l'énoncé du principe de la raison suffisante, indique déjà chci le philosophe une tendance à substituer l'idée d'un ordre rationnel apriorique, enveloppant tous les phénomènes, à la notion de force ou causalité vraie, dont les applications les plus vulgaires sont contradictoires avec l'existence d'un tel ordre. L'idée originale de cause, son premier type, sans lequel nous ne l'eussions jamais appliquée à la nature, c'est l'homme en acte, dans sa volonté libre. De quelle théorie diVlors s'accommo-

RÉPONSE A M. PROUDUON. 364

dera-telle mieux, de celle qui fixe dans notre être le principe premier des délerminaiions dont on cherchelait vainement la loi , ou de celle qui met cet être en pèces, et forme rinexécutable projet d'en classer les fragments, comme autant d'anneaux d'une chaîne universelle, où finalement l'homme et la cause elle-même ont cessé d'être quelque chose?

Tout entier à la suite de mes idées, j'évite ce qui pourrait donner à cette exposition le caractère d'un tiaité polémique. Hais une exception m'est imposée par 1b mérite éclatant d'un ouvrage, dont le retentissement d'ailleurs a été et devait être grand, et où ma thèse de la liberté se trouve présentée avec une inexactitude singulière (1). La critique de M. Proudhon n'a trait qu'à une explication insuffisante et tout accidentelle de ma pensée (2). Cependant il me serait difficile de compren-

II] De la justice dans la Révolution et dans V Église, t. II, f.4M et 5H. — Je dis mérite éclatant : éloge encore trop faible pur BD lifre qui renferme tant de belles choses et tant de chos«s nues, fortes, hardies, parofii lesquelles Tidée même qui Ta inspiré et la soutient d'un bout à Tautre. Hais il faut convenir qu'il y en a ■nie autres inapprouTables, qui sont de véritables idiosynchrasîes liraDteor, uns parier de bien des jugements échappés à sa verve ttqi'il serait embarrassé de soutenir, si lui-même ne devait pas les noir oubliés demain. Le tout est lancé à toute vapeur, à grand Ksfortdes procédés de l'éloquence, trop souvent de Tinvective, plu- M qie composé avec une méthode sévère, et mûri dans le détail CiBBe pour Teoscmble. Ce livre étonnant D*est pas un livre scienti- ^W.On y pressent difficilement l'époque où la morale et la politi- 1M seront enfin des sciences.

(!) Dans la Aertie philosophique et religieuse de MM. Ch. Fau- ^ et Ch. Lemonnier, numéros de novembre 1855 et janvier 1856-

KËK^NSR A M. rUÛDDtlOÎÏ.

dre la méprise, ou Tinadvertance, si je ne savais, par la longue eipérienc^ de Thistuire de la philosophie, à quel point la question du libre arbitre peut troubler les esprits les plus pf^nétrants.vp^^

SI,Proudh< que j'admets c cosmique, sauf à fait, dans le rot eipe, des possi qui est însou la liberté dans beanté^perfeci

! i trahir la liberté^ pmc/i )ire, un certain absolu tr ns tordre universel pirr*

que je reconnais en prinons, des nouveautés, ce Tai rjue j'eusse cherché i optimistes, ou tout eU I discorde je serais lomW

dans une inévitable contradiction. Cela est certain.

La contradiction pourrait être imputée à H. Proudhon. II semble l'avouer, sous le nom spécieux d'antinomie, quand il admet l'existence simultanée de la nécessité et de la liberté. A moins cependant qu'il ne fasse à chacune sa part, en les séparant, ce que je crois comprendre. Mais alors la nécessité universelle est niée; il n'y a plus lieu à antinomie. Rayons ce mol; la contradiction qu'il couvre s'évanouira.

La contradiction , je l'avouais aussi , mais en déclarant la question insoluble, à l'époque où je commençais à spéculer sur ces matières (I). Je croyais alors aux antinomies. J'en suis bien revenu. Car il faut se garder de donner ce nom à de simples oppositions qui ne portant pas sur un même sujet, au même instant, sous le

(1) Encyclopédie nouvelle de MM. P. Leroux et J. Reynaad, irt. Philosaphiê, p. 5S4, u VU.

RtPOKSE À M. PROUDHON. 363

Béme rapport, sont la matière et non Tempéchement de la science.

J*en Tiens à Y absolu cosmique dont on me charge. Si c*est admettre un absolu cosmique^ que de se rendre à Teiistence de lois générales du monde, alors, je le leoi bien, j'admets un absolu cosmique. Ces lois, la liberté elle-même les suppose ; elle en est l'affranchissei wnti quelques égards ; elle les applique, les tourne, i kl entame, et ne les supprime point : à leur tour, elles I ae supposent rien de la liberté, et elles y trouvent une Enite.

les pyrrhoniens mêmes n'ont pas nié, comme phé- MBènes, les lois des phénomènes, la donnée d'un €idre constant des faits physiques , vitaux , sensibles, rationnels, passionnels. Je vois avec eux cet ordre, cet Usolu cosmique. Seulement, je le nomme Cosmos, en français Relation, et l'Absolu, s'il est quelque part, je ne le vois pas. L'ordre est à mes yeux multiple, divers, composé. Nulle de ses grandes parties , que je connaisse, n'est exempte d'altérations sur les points où ses produits rencontrent la liberté et en participent.

Et quand je reconnais des possibles, des exceptions, des nouveautés dans le cosmos, c'est que je nie formellement la thèse d'une loi unique, totale, éternelle, nécessaire, absolue. Exception et loi sont des idées très compatibles; ou, pour dire plus et plus justement, avouer Texception, c'est avouer la loi. Mais on parle de lois déterminées et partielles. D'ailleurs je n'en comprends pas d'autres. Mais si quelqu'un réclamait à la fois un <^nire entier, inûni, partant sans exceptions, et des

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exceptions à cet ordre, il tomberait dans une contradiction grossière , dont je n'imaginerais pas que des philosophes eussent eu jamais à se dâTendre, iH n'avait existé une fois une scolastique et des théologiens.

Maintenant je voudrais pouvoir assurer que M. Prondhon lui-même, en dépit de ses antinomies, est du nombre des rares penseurs qui ne trahissent pas la liberté humaine en l'embrassant. Il est vrai qu'il n'essaie pai de retirer par des voies détournées ce qu'il accorde, comme tant d'autres le font journellement. Je suis firappé de l'énergie et de l'entière pureté de ses explications de l'ordre pratique. On n'a jamais mieux senti la fonctkm de la liberté dans le monde. Mais, tout auprès, ne ee déclare-tril pas avec la même rigueur pour l'existence des absolus et des en soi de tous les genres, et au besoin pour la possibilité de celui qui , préexistant à tous, les envelopperait tous (I)? Cet absolu des absolus, d'autres ont voulu, veulent et voudront le prouver ou y croire. Lui-môme ignore nécessairement si chaque en soi individuel ne porte pas en soi un principe déterminatif de ses actes, pour toutes les occasions; auquel cas tout serait préétabli, le libre arbitre serait un effet d'ignorance, une illusion nécessaire. De là des doctrinef que M. Proudhon n'a pas le droit de condamner, et deï conséquences contre lesquelles il est sans résistance.

(1) Il les chasse de h science (de quel droit?) , mais ailleurs (ci 0(1 donc?) il les lui faut, il les veut impérieusement. V les p. 282. SOl-aOV, 307, du t. II : De la juslicc dans la Révolution et dm r Église.

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De là le besoin qu'il éprouve de démontrer la liberté. Hais eu voulant la démontrer, il Taffaiblit, car il ne peut arriver qu'à confirmer une apparence par d'autres apparences ; et il n'a pas un mot, si ce n'est peut-être de dédain, pour la croyance morale qui est l'appui définitif de l'affirmation de toute réalité transcendante.

En résumé, la thèse de la liberté n'est pas démonstrable logiquement, non plus que celle de la nécessité. Elle n'implique pourtant ni contradiction ni difficultés insurmontables d'aucun genre. Tout le mystère qu'on y trouve n'est que celui d'un premier commencement, d'une première donnée dans chaque ordre de connaissances et pour la connaissance en général, mais affaibli par l'existence des antécédents que la liberté suppose, loin de les exclure , et qui , parce qu'ils ne prédéterminent point son exercice, n'en sont pas moins le soulien. Si c'est là de l'incompréhensible, il est où il doit être, dans l'irréductibilité d'un fait au-delà duquel on ne saurait remonter. Au contraire, les doctrines qui posent la nécessité se heurtent d'ordinaire à la contradiction de l'infini actuel : quand elles envisagent les faits dans leur enchaînement sans origine, elles les soustraient à la loi de nombre et ne peuvent s'en re- • présenter la totalité effective; et quand elles s'efforcent d'imaginer un tout mystique, elles suppriment la loi de durée , et n'échappent pas à l'obligation de poser des faits que nuls faits antérieurs ne déterminent.

Des deux thèses , au point de vue analytique , c'est

la thèse de la liberté qui est probable. Cette probabilité résulte^ d'abord de l'apparence même, de Tapparence nécessaire, c'est-à-dire inévitablement jointe a certains actes de l'homme. Puis des considérations accessoires la corroborent, notamment celle qui se tire des faits dits de hazard et de la loi des grands nombres. Enfin elle a toute la force des notions de moralité, qui ne souffrent pas d'autre fondement.

Il s'agit d'une probabilité morale , dont les éléments ne sont pas numériques, incalculable par conséquent, soustraite à la mesure. Mais qu'est-ce qu'une probabilité morale ? Qu'est-ce qu'un motif de croire? Qu'esl-ee que croire? £xiste-t-il une certitude et jusqu'où s'étendelle? Au-delà de ce qui est su certain, devons-nous affirmer quelque vérité, et comment? Pouvons-noDS dépasser les phénomènes actuels et leurs lois purement empiriques ou rationnelles? Le monde et Thomae sont-ils pour notre conscience autre chose encore que ces groupes et séries de phénomènes dont nous n'avons exploré les lois que dans les moins délicates parties? Telles sont les questions qui se pressent autour de moi depuis que j'écris ces pages; et qu'il m'est impossible d'ajourner davantage.

J'ai supposé les principes de la science, et en les supposant j'ai tenté de m'en rendre compte, de les éltt* der et de les classer. La nature et l'objet de la connais* sance, les catégories, la logique, les mathématiques es ce qu'elles ont de données universelles et de procédiS* généraux, m'ont occupé tour à tour. L'application des

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résultats obtenus à Tidée du Monde, k celle d'une loi eaveloppante de tous les phénomènes , m'a conduit à leconnaltre les limites infranchissables de la science. Là s'arrêtait mon Premier essai. Je devais alors prendre pour nouveau sujet d'analyse, aj)rès les abstractions du lavoir, non plus celte incompréhensible fonction primordiale et totale de toutes les fonctions possibles, non pas les centres plus détermin.és d'étude qui sont du lessort des sciences particulières, mais l'homme tout aitier, en son unité que n'embrasse aucune d'elles, et surtout dans l'ordre des faits représentatifs, mine profonde si grossièrement fouillée à travers les spéculations métaphysiques. La première partie de ce Second essai tdonc été consacrée, à une exploration nouvelle des lois ies plus générales de l'homme sensilif, intellectuel, passionnel, volontaire, et dans leur nature propre et 4aDS leur rapport avec les lois inférieures ; et, par là, à rétablissement d'une base , la seule d'où l'on puisse aipérer de s'élever de quelque manière h d'autres lois qui enveloppent l'homme lui-même et régissent ses destinées.

La question de la liberté s'est présentée, la première où j'eusse à me prononcer, à ce nouveau point de vue, sur Tordre réel et intrinsèque du monde, et à décider flasque de l'existence de faits observés, ou de données logiques, ou de lois rigoureusement déduites, savoir de la valeur d'une apparence quand les fondements de la ^té échappent à l'expérience et à la raison positive. L'analyse fait pencher en faveur de la liberté, contre la nécessité, la balance du jugement. Mais de quel juge-

ment? D'un jugement libre, s'il est vrai qui je délibère librement et que je ne suis point prédéterminé à re^ cueillir et à combiner bien ou mal les élébents de ma conviction. Alors c'est à la liberté qu'il appartient de déclarer si la liberté est ou non. Dans cette hypothèsOt que peut être pour moi la certitude, et qu'est-ce encore qu'une probabilité? Si, au contraire, je porte nécessairement un jugement que nécessairement d'autres rejettent, comme je sais qu'ils le font, et si nécessairemeDt je me trompe, où sera le signe de mon erreur, où la preuve de la vérité? Et Terreur et la vérité en général que sont-elles ?

Le problème de la liberté se pose donc jusque dans le fait de la solution qu'on y donne, et on voit à quel point la liberté et la vérité sont liées. Nous abordons une sphère de vérités autres que celles que soulèvent le développement de thèses purement rationnelles et une ""simple analyse des faits de conscience. Nous entrons dans le théàfre par excellence des variations et des contradictions humaines. Mais les contradictions manquent-elles dans cet ordre même où, selon nous, les éléments d'une science rigoureuse et universellementacceptable sont aujourd'hui réunis? Quelle garantie avonsnous pu offrir de la sincérité de nos données, de l'exactitude de nos observations , de l'intégrité de nos analyses ? La raison , son droit usage et ses conséquences n'ont pu être pour nous que des hypothèses. Nous n'admettions, il est vrai, que ce qu'il est indispensable d'admettre pour examiner la vérité de quelque chose, et de cela même que nous admettions ainsi. Mais

RË8UME.

116 dures que soient les conditions de ce dernier in, il doit se faire pourtant. Si c'est pure fiction de part que de remettre sérieusement en question 0 que nous avons cru établir jusqu'ici, cette fie* lu moins ne peut s'éviter. Sachons où elle nous it.

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