‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 11 sur 79 · EXISTENCE ET NATURE DES CORPS · texte numérisé non relu

EXISTENCE ET NATURE DES CORPS

C'est tout ce que nous leur reconnaîtrons de commun avec la substance ou chose en soi des métaphysiciens.

En vertu de la loi de causalité, et selon notre croyance à l'harmonie des lois du monde et de la personne, nous admettrons les phénomènes pour soi comme les causes de nos sensations. Nous croirons donc les corps essentiellement définis par des forces, outre leurs autres qualités intrinsèques. Nous nous regarderons nous-mêmes comme des forces propres à modifier les corps. Mais nous ne nous dissimulerons pas qu'en entreprenant de déterminer ces forces autrement que dans leurs effets et par l'analyse de nos sensations, par l'observation et l'expérience approfondie des conditions de la sensibilité et de la locomotion, en cherchant à nous les peindre par des symboles plus ou moins naturels tirés des formes de la conscience, nous nous forgeons des idoles au lieu de suivre les voies de la science.

Le monde extérieur que pose notre croyance est donc l'ensemble des phénomènes résultant de forces indépendantes de nous, et représentés dans la perception sous la loi de l'étendue. U extériorité est le propre nom de cette dernière loi; mais, plus généralement, ce mot exprime l'indépendance et la diversité des choses par rapport à toute conscience qui se les reconnaît externes. Sous ce point de vue, on peut dire que l'extériorité d'espace est un symbole de l'extériorité d'être, la seule essentielle et profonde. Il en est de même du mot existence : à l'égard de la sensibilité, il désigne des groupes de phénomènes donnés dans l'étendue; quant à la raison, il est avant tout le nom d'une chose posée pour soi sous des conditions quelconques.

Nous devons admettre que la loi d'étendue, aussi bien que celle de causalité, est une loi réelle. L'harmonie de la conscience et du monde exige cette réalité, et nous croyons à cette harmonie. Mais ce serait précisément confondre le réel avec l'imaginé, ou avec le senti comme tel, que de fixer, de concréter par la pensée une étendue

en soi, hors de toute conscience, sans rien de commun avec quelque conscience que ce pût être. La séparation de l'étendue intelligible et de l'étendue sensible, comme on parlait autrefois, conduit à définir l'être réel par des notions contradictoires, ainsi que nous l'avons constaté ailleurs par le libre usage de la raison, et avant d'avoir abordé la question de la certitude. (^Premier essai.) Ici, nous ne pouvons que confirmer ce résultat, à moins de nier précisément cette conformité de la raison et de l'univers, qui est un des points de notre croyance. En abolissant toute différence entre l'étendue représentative et l'étendue représentée, nous suivons la véritable conformité, celle qui ressort de la réflexion, et nous n'avons contre nous que cet idolomorphisme, naturel à la spontanéité humaine sans doute, mais dont les progrès de la science, ceux de l'humanité (comme de chaque homme entre l'enfance et l'âge mûr) détachent, entraînent tous les jours quelque chose. La fausse conformité qu'on nous oppose est une confusion grossière entre le sujet externe et la forme générale de l'intuition des rapports d'extériorité. Plus je fixe ma pensée sur cette question étrange, plus je me convaincs de l'impossibilité de distinguer par un caractère, quel qu'il soit, les deux genres d'espace, moins aussi je comprends l'illusion de ces philosophes qui se flattent de voir, de toucher, ou de saisir enfin de quelque manière une étendue autre que l'étendue de toutes les représentations, une étendue que nulle conscience n'aborde et que nulle relation ne définit, parce qu'elle est en soi. N'est-ce pas une prétention bien incompréhensible .^^ On est en présence d'une loi universelle des êtres tant représentés que représentatifs ; on constate une forme de toute sensibilité et de tout phénomène sensible, un système de rapports hors duquel le monde entier s'évanouit, et l'on demande une réalité supérieure à cette réalité!

Au reste, je n'essaie pas de faire entrer dans le premier ordre de la certitude la détermination de la

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