‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 13 sur 79 · LE SUJET ET L*OBJET · texte numérisé non relu

LE SUJET ET L*OBJET

aux deux bouts de la moindre parcelle de ma pensée, n'eût-elle que moi-même pour objet. L'objet, l'idée, deux termes toujours distincts, toujours successifs. Or celui-là, plus éloigné de moi, à la rigueur n'est pas en moi, il n'est en moi que par son image; et celui-ci, c'est-à-dire cette image, cette image que j'affirme m'étre présente n'a laissé que son ombre sous l'affirmation qui s'y applique : car je n'aperçois pas plus tôt l'image, que ce coup d'œil qui l'aperçoit et qui m'est plus intérieur que son objet, la repousse en tombant sur elle, et me la montre à la vérité, mais me la montre absente; en sorte qu'au moment où je m'allais vanter de tenir en ma possession, si peu que rien, la réalité de l'apparence en tant qu'apparence, cette réalité de l'apparence s'était dérobée sous un semblant d'apparence réelle, un faux semblant peut-être dont la réalité m'échappe de même. La réalité et l'apparence me partagent. Et comment avec ces deux moitiés de mon être, qui tour à tour m'abandonnent, composer un tout qui serait moi, capable de subsister le temps seulement d'affirmer qu'il est? Aucune de ces deux moitiés ne me fournit le moyen de la joindre à l'autre. Me confier dans l'une ou dans l'autre, ce sont deux manières de périr. Etendre l'une jusqu'à embrasser l'autre, c'est la transformer en cette autre, c'est passer de l'une à l'autre. Ils sont deux principes de la connaissance, l'objet et son idée, également essentiels, également insuffisants pour la certitude, que l'on ne peut confondre sans détruire dans ses racines la notion même de la vérité, et que l'on ne peut distinguer sans se préparer l'embarras de les réunir. Pourtant ils sont unis, puisque j'existe. J'existe et je ne saurais sans les unir affirmer ma seule existence. Quel est cet intervalle de moi à moi que j'enferme en moi-même? Quel effort dissipera ces ténèbres qui me divisent au cœur de mon être? Eh bien, puisque ni l'objet ni iridée ne me livrent ce lien de l'un à l'autre qu'en vain je

îherche et qu'il me faut, je vais le trouver en le formant, et [puisqu'il est nécessaire pour m'affirmer, je m'affirme pour le [produire. J'existe; voilà une certitude où sera bien forcée de (prendre appui celle qui s'y prétendra supérieure. Me fut-il [impossible de m'expliquer l'union en moi-même de moi qui suis [et de moi qui me contemple, je me sens vivre, ils sont unis, il [n'importe de savoir comment. Comment ils sont unis? Maisjo le

lais, je viens de l'apprendre. Tous deux, par l'irrésistible

besoin de croire en mon être, par la mémoire naissante, parla fvie, par l'amour de la vie qui s'indigne de tant de discours, sont

pris dans un nœud et assemblés dans un sentiment victorieux rqui est moi aussi bien qtic mon être et que ma pensée. Sans [doute c'est moi, c'est ce que proprement j'appelle moi-même :

moi vivant, moi qui dois agir, moi qui de mon chef interviens entre moi et Tidée de moi pour consommer mon existence en la voulant, en l'affirmant, en m'en faisant jouir, impatient toutefois d'en faire un usage meilleur : et à présent

B. La question philosophique de l'optique.

Tout ce qui se rapporte à l'idée générale de l'étendue a trop d'importance en philosophie, et l'origine de nos idées particulières de distance et de grandeur des objets est trop liée à la question de la connaissance du monde extérieur dont j'ai traité dans le chapitre précédent, pour qu'il ne soit pas utile d'éclaircir autant que possible des problèmes qu'on pourrait appeler d'optique philosophique, et dont les physiciens, en effet, n'ont pu proposer des solutions sans pénétrer dans le champ de la psychologie.

Deux mots d'explication d'abord, qui suffiront, sur le plus facile de ces problèmes, celui de la vision droite des objets qui se peignent renversés sur la rétine. J'ai dit qu'il était honteux pour la science qu'une telle difficulté eût été posée et longtemps débattue (voyez ci-dessus, p. 47), quand il est certain que les rapports de position des objets entre eux sont fidèlement reproduits dans l'image rétinienne, et quand, d'une autre part, nous ne possédons pas d'autres yeux pour comparer ce qui est peint sur les nôtres avec ce que ceux-ci nous montrent objectivement en se mettant d'accord avec les sensations du toucher. J'ai trouvé depuis la confirmation de mon opinion à ce sujet dans un ouvrage de grande autorité scientifique : Y Optique physiologique de Helmholtz (trad. franc, p. 771).

On ne peut, dit M. Helmholtz « admettre l'hypothèse d'après laquelle l'idée de la direction serait influencée par l'endroit de la rétine sur lequel se forme l'image, de sorte qu'un point représenté en bas devrait paraître en bas par cela même » — le haut et le bas étant définis par la direction de la pesanteur. — « En effet notre conscience naturelle ignore complètement jusqu'à l'existence de la rétine et la formation des images optiques ; comment saurait-elle quelque chose de la position des images qui s'y forment...

« La discussion sur la cause de la vision droite ne présente, à mon avis, aucun autre intérêt que celui de nous montrer combien il est difficile, même à des hommes d'une capacité scientifique incontestable, de reconnaître l'existence et la nature de l'élément

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subjectif de nos perceptions sensuelles, combien il est difficile de considérer ces perceptions comme des actions des objets sur les organes, au lieu d'y rechercher des images intactes des objets, idée que le langage se refuse à exprimer clairement tant elle est peu naturelle. »

11 était, ce me semble, inutile, d'après ces remarques si justes, que Fauteur examinât soit du point de vue de la méthode apriorique, soit du point de vue de la méthode empirique, ainsi qu'il le fait, une question qui se résout ainsi par une fin de non recevoir, quelque méthode qu'on adopte. Et si je fais cette remarque, ce n'est point à cause de la préférence que M. Helmholtz accorde aux principes de l'école empiriste, en traitant les problèmes philosophiques de l'optique, car en cela je crois qu'il a parfaitement raison. Je m'explique.

il y a un point, le plus général à la vérité, mais unique, sur lequel l'apriorisme doit maintenir fortement son principe. Je veux parler de la reconnaissance de la notion d'étendue à trois dimensions, comme d'une donnée première et irréductible de U sensibilité et de l'entendement. J'y ai insisté dans trop d'occasions, soit par des analyses directes, soit en réfutant les philosophes qui prétendent déduire l'étendue psychologiquement, et découvrir Vorigine de l'idée de l'espace, pour avoir besoin d'y revenir ici. Or il est bien clair que si l'étendue est une donnée universelle première, les idées ou perceptions particulières de distance et de grandeur trouvent dans la conscience un fonds pour s'établir, des éléments pour s'appliquer. Mais il ne s'ensuit nullement de là que ces idées ou perceptions particulières peuvent se passer de l'expérience, soit pour se déterminer dans le fait d'un accord obtenu des sensations visuelles avec les sensations tactiles, soit pour s'affranchir des illusions dites des sens. Cet acxord et les jugements qui le fixent ou le rectifient supposent une éducation de la vue; tout tend à le démonti^r, ainsi que le déclare M. Helmholtz en donnant la préférence à l'hypothèse empiriste sur l'hypothèse aprioriste pour l'explication des phénomènes de la vision.

Les erapiristes ont le tort d'étendre la portée de l'expérience jusqu'à fournir les notions d'espace en leurs premiers éléments, puisque nulle expérience, au contraire, n'a lieu qui n'implique ces éléments comme donnés. Leur opinion, en ceci, dépasse les limites de l'investigation scientifique et les engage dans une doctrine psychologique au moins inutile pour eux. Les termes employés çà et là par M. Helmholtz, demanderaient en ce sens à être amendés. Mais d'un autre côté les aprioristes, les nativistes, ont donné à la thèse de l'esthétique transcendantale de Kant sur

l'apriorisme de l'espace, une extension arbitraire et fausse, et souvent même contradictoire avec le premier principe qu'ils admettaient, quand ils ont posé l'existence d'une localisation spéciale des impressions propre à assurer l'harmonie entre nos divers sens. Citons et approuvons ici M. Helmholtz (p. 1010) :

« En ce qui concerne les différentes théories nativisiiques^ leur point fondamental, c'est qu'elles attribuent la localisation des impressions dans le champ visuel à une disposition innée, soit que l'âme ait une connaissance directe des dimensions de la rétine, soit que l'excitation de fibres nerveuses déterminées donne lieu à certaines représentations d'espace par un mécanisme préétabli et impossible à définir avec plus de précision. C'est surtout J. Millier qui a développé cette théorie sous sa première forme. » D'après ce physiologiste, « dans chaque champ visuel, la rétine voit sa propre étendue à l'état d'affection : lorsque nous gardons le repos le plus absolu et que les yeux sont fermés, elle se perçoit à l'état obscur dans l'espace ». D'autres ont été jusqu'à admettre que l'âme « voyait directement les distances de deux points rétiniens, non pas suivant l'arc rétinien, mais suivant la corde », etc., etc. Une objection des plus graves à faire à ses théories (p. 1025), c'est qu'elles sont hors d'état de rendre compte des corrections apportées par l'expérience aux illusions visuelles. « Elles obligent à admettre que des sensations réelles peuvent céder devant une expérience démontrant qu'elles ne sont pas fondées. Mais il n'existe aucun exemple bien constaté qui soit favorable à cette opinion. Dans toutes les illusions des sens qui sont provoquées par des sensations anormales, la sensation illusoire ne disparaît jamais par suite de la réflexion qui pénètre la cause de l'illusion » ; suivent ici des exemples on ne peut plus clairs de cette vérité, et l'auteur de V Optique physiologique termine cette discussion par ces mots, qui sont aussi les derniers de l'ouvrage : « Dans le cours de ces recherches qui ont absorbé une bonne partie de mon existence, plus j'ai appris à soumettre à ma volonté les mouvements de mes yeux et mon attention, moins il m'a paru admissible d'expliquer les phénomènes principaux de ce ressort par l'action d'un mécanisme nerveux préexistant. »

C'est donc l'éducation de la vue, c'est l'habitude, ainsi que je l'ai dit, qui nous apprend à reconnaître des distances, des grandeurs, des figures comme celles que le tact, de son côté, reconnaît sous des sensations toutes différentes. Les jugements rectificatifs des illusions et ceux qui nous apprennent à interprêter les signes des positions des objets proviennent de la même source, et de l'expérience par conséquent, ce qui n'em-

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