CONSÉQUENCES DE LA NECESSITE
borne, ni clans l'abîme du passé, ni dans le flux indéfini de l'avenir. La morale, la politique et l'histoire deviennent des sciences naturelles. L'homme, vis-à-vis du passé de son espèce, doit éprouver les mômes sentiments qu'inspirent à l'observateur les lois de la géologie et de la paléontologie; il doit professer pour le présent une résignation salutaire, et se tenir dans l'attente calme des choses futures. L'inaction ne lui est pas conseillée peut-être (et ne saurait d'ailleurs lui être imposée, car chacun obéit à sa nature), mais au moins l'intelligente soumission à l'ordre éternel, et une indulgence tranquille pour les autres hommes, pour les criminels, pour le crime lui-même, parties et rouages de cet ordre, parties nécessaires au même titre que tout ce qui est, et que sa propre conscience. Enfin, des deux tendances qui se partagent les jugements humains, celle-là seule est alors légitime, suivant laquelle tout acte se prouve et se justifie comme un des termes d'une série dont la loi est donnée.
Alors aussi nous avons à nous défendre contre la tendance opposée, et ce n'est pas sans peine que nous y parvenons : ce n'est jamais d'une manière durable et constante dans la vie pratique. Il est incompréhensible que, placés à notre rang dans une suite de phénomènes nécessairement préordonnés, nous ne laissions pas d'être nécessairement enclins à supposer l'indétermination réelle de certains futurs, tant de la conscience que du monde qui dépend d'elle, et cela quand même nous pensons en général que tout est nécessaire; il est étrange que Vordre des choses se contrarie, en comprenant dans ses arrêts l'apparence invincible d'une liberté de fait et l'irréductible antagonisme des doctrines^ dont les unes confirment ce même ordre eu niant celte liberté, les autres le nient en la confirmant; il est inexplicable que runlverselle loi soulfre, ou plutôt réclame l'existence d'une morale naturelle humaine, qui en est la négation. Si notre ignorance de la loi des futurs fait notre illusion,.
comment notre illusion résiste-t-elle à la possession réfléchie de la vérité suprême, où tel de nous s'estime parvenu? Sans doute l'astronome copernicien voit le soleil en mouvement et la terre fixe, tout comme les voyaient Aristote et Ptolémée; mais en voyant il ne croit point, et il sait et prouve que l'apparence doit être ce qu'elle est. Au contraire, le spinoziste subit l'apparence et ne l'explique pas, et, appelé à faire œuvre d'homme et non plus seulement de philosophe, il ne peut s'empêcher d'agir en donnant à son illusion la valeur d'une réalité morale.
Les défenseurs de la nécessité semblent répondre logiquement à cet argument. La nécessité même est pour eux un dernier refuge où ils se croient inaccessibles, et c'est elle qu'ils chargent d'une anomalie dont ils devraient être responsables. Si, disent-ils, nous nous comportons dans la pratique à la manière des autres hommes, en dirigeant notre volonté, nos passions, nos actes, nos paroles, notre influence, pour déterminer des événements ordonnés à l'avance, et comme s'ils pouvaient pourtant ne pas se produire, c'est que notre volonté, nos passions sont préordonnées aussi et nécessaires; et dans le cas où elles n'existeraient pas, ces événements dont elles sont des conditions, n'existeraient pas non plus : dès lors le dogme de la nécessité ne conseille point l'inaction, ainsi que tant de moralistes l'en accusent. Mais cette réponse ne va pas au cœur de la question. Pénétrons plus avant et demandons-nous ce qu'il arriverait si l'homme pratique n'oubliait jamais que tout est nécessaire, et si sa conviction de théorie demeurait véritablement présente aux modifications, aux déterminations quelconques de sa vie. Jugeons du caractère moral de la thèse nécessitaire, non sur les actes, produits journaliers de la raison pratique, quelle qu'elle puisse être au fond, mais sur ceux qui conviendraient à l'hypothèse où l'agent se déterminerait avec la conviction nette et continue de ne pouvoir faire à