IV
Si c'est la liberté qui est vraie, tout un ordre de faits échappe à la science et à la prévision de l'homme : ou plutôt l'homme est créateur d'un ordre nouveau dans le monde, d'un ordre qui ne saurait jamais être donné tout entier, mais qui se fait perpétuellement et qui est par excellence le domaine humain, son domaine.
Alors l'inquiétude la mieux justifiée ne s'emparerat-elle point de cet être suspendu sur les abîmes du temps, et qui se fait sa loi, sa destinée? Le passé est ^^lein de remords pour lui; le présent, de doutes et d'angoisses; l'avenir, de mystères insondables. Les jugements de l'homme sur l'homme ne sont plus des lois qui s'appliquent d'elles-mêmes; ce sont des arrêts de souverain sur souverain. Absoudre ou condamner deviennent des réalités saisissantes, quelquefois terribles, que chacun doit attendre de tous et de sa propre conscience. C'est chose étrangement singulière, et faite pour effrayer un regard profond, que le pouvoir de produire un phénomène instantané, nouveau, de le produire, non pas il est vrai sans précédents, sans racines, sans raison, mais enfin sans liaison nécessaire totale avec un certain ordre éternel des choses!
Mais aussi la divergence des doctrines humaines s'explique, en même temps que le désordre des actes, et de la manière la plus simple. La supposition des faits contingents, si familière et si inévitable, se justifie; la responsabilité morale s'établit au sens étroit, conformément à la raison du peuple, et l'homme revêt une étonnante grandeur jusque dans les misères attachées à sa condition d'être libre : il est l'auteur de lui-même ; les révolutions de l'histoire sont vraiment l'œuvre de l'humanité. Cet absolu cherché de chimère en chimère, à travers les élucubrations théologiques, nous le trouvons au fond de notre nature, non qu'elle échappe à toute relation, mais parce qu'elle peut quelquefois les dominer toutes. La philosophie, enfin humanisée, trouve dans l'homme, qui est à la fois son créateur et sa princi-