CRITÈRE DU VRAI DANS LA LIBERTÉ
raine portée, se produisent et se combattent de siècle en siècle, depuis que l'humanité réfléchit et possède son histoire. Qui donc a qualité pour faire entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal qui en dépendent, un départ qui est toujours à recommencer. Vous qui tenez, fatalement, pour le vrai actuel, qu'inventerez-vous qui confonde mon erreur actuelle, dans laquelle je persiste fatalement? Sur la question même de la nécessité, qu'est-ce qui vous garantit, à vous qui affirmez, la supériorité de vérité présente, sur moi qui nie.^^ La vérité ne serait-elle pas variable ici comme ailleurs.^ Je suis, moi, pour la vérité à venir, pour la liberté. Vous m'opposez le témoignage de votre conscience.^ elle est faussée; de vos coopinionnaires.^ j'ai les miens, s'il en est besoin; enfin de votre loi historique, selon votre formule .^^ et je la nie aussi, je vous fais face, irréductible à vos arguments. J'ai vécu déjà d'aussi longs siècles que vous et j'espère en vivre de plus longs. Je proteste pour la liberté, et ma protestation si elle n'est à vos yeux que celle d'une fatalité qui se croit libre, c'est précisément alors qu'elle doit vous paraître invincible.
Dans la thèse de la nécessité, point de réponse à ces objections. Seulement, comme c'est à la liberté que le progrès nous mène, il ne s'est pas trouvé dans le passé de philosophe capable de les faire valoir avec pleine mesure et force entière. Au contraire, la doctrine nécessitairc, toujours plus puissante quand nous remontons les âges, reine des anciens temps, a, de longue date, épuisé ses ressources.
Dans la thèse de la liberté, j'avouerai tout d'abord que nous ne possédons pas non plus un moyen sûr de discerner le vrai du faux, par un critère en quelque sorte matériel et de tous points inéluctable. Mais la liberté précisément le veut ainsi; et le moyen n'existant pas et ne pouvant pas exister tout trouvé, du moins une méthode existe pour y suppléer. Cette méthode c'est la
réflexion soutenue, la recherche constante, la saine critique, l'élimination des passions nuisibles, la satisfaction des justes instincts, l'équilibre observé entre la connaissance, qui souvent nous fuit, et la volonté prête à supposer ou à feindre la connaissance ; c'est en un mot le sage exercice de la liberté. Avec cela, nous n'évitons pas toujours l'erreur, mais toujours nous pouvons l'éviter, ce qui est le grand point et le point moral, si bien confirmé en toute occasion par la raison pratique des hommes appelés à contrôler mutuellement leurs jugements. Chacun de nous est responsable de ses opinions comme il l'est de ses actes moraux ; ou plutôt l'opinion même est ou doit être un acte moral. Nous faisons l'erreur et la vérité en nous, nous mettant, après libre examen, en contradiction ou en accord avec des réalités extérieures dont l'affirmation ne s'impose pas nécessairement à la conscience. Sommes-nous dans le faux.^^ Nous pourrions être dans le vrai au même moment, en sachant douter, c'est-à-dire examiner. Nous pouvons être au moins dans le vrai moral, si le doute n'est pas tenable et s'il faut se prononcer, parce que la moralité réside éminemment dans l'intention, et dans cet emploi des forces que la conscience juge le plus légitime à chaque instant.
Quelles sont maintenant les conclusions de la discussion que nous avons établie? Il s'agissait de décider de notre croyance entre deux hypothèses, et la considération approfondie de l'erreur et de la vérité, de leur possibilité, de leur nature, apporte de puissantes raisons en faveur de celle des deux qui explique le plus humainement ces choses.
Les conditions de l'affirmation et de la croyance sont du ressort de la liberté, ou réelle ou apparente. Apparente .►^ cette apparence nécessaire est encore un élément de la certitude : je me crois libre sans l'être; en cela nécessité, je suis donc dans le vrai; la liberté me donne une explication apparente des faits humains, et cette