‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 26 sur 79 · CROYANCE EN LA LIBERTE · texte numérisé non relu

CROYANCE EN LA LIBERTE

explication que nulle autorité suffisante ne dément et ne démentira, s'il me plaît de la croire véritable (nécessaire qu'elle est, invincible, fatale) est donc aussi plus qu'apparente et participe à l'éternelle réalité. Réelle, dans la plénitude du mot? naturellement, totalement, autant qu'humainement réelle? alors ma liberté prononce sur cette sienne propre existence réelle ; ma conscience s'établit dans ce jugement fondamental, et je tiens la base de ce second ordre de la certitude qui, embrassant tout le champ de la vérité, remonte même inévitablement dans le premier ordre, le confirme ou le frappe de nullité.

Nous avons reconnu d'une manière générale, et que la nécessité est indémontrable, et que la liberté, qui ne l'est pas moins, réunit de grandes probabilités en sa faveur, au point de vue analytique et postériorique des phénomènes. La liberté est essentiellement d'instinct humain et de raison pratique. La liberté est une condition de la moralité des actes, au jugement de l'agent. La liberté explique seule l'existence de l'erreur dans le monde, seule établit la possibilité morale d'atteindre le vrai par l'application assidue d'une conscience toujours en éveil. La liberté enfin, si je l'affirme, est la vie de ma personne, la vie de la science que je poursuis. En possession réfléchie de cette croyance, Tusage que j'en fais tout d'abord est de la confirmer en moi pour me connaître, me posséder et me diriger. Ma certitude morale et pratique commence logiquement par la certitude de ma liberté, de môme que, en fait, ma liberté a du toujours intervenir dans la constitution de ma certitude, depuis le moment où, en ma qualité de philosophe, j'ai mis spéculativcment toutes clioses en doute.

En droit, la liberté s'applique à toutes les affirmations possibles. En fait, elle ne saurait ne pas s'appliquera un très grand nombre. Quand et comment pensons-nous, en elïet, qu'un homme peut se tromper, et que nous sommes faillibles nous-mêmes? N'est-ce pas à peu près dans toutes les questions qui sont pour nous du plus

haut intérêt, et sur lesquelles l'humanité se divise? La liberté posée, que devient donc la certitude, affectée par l'application de la liberté?

Elle devient, ou plutôt elle est déjà et variable et relative. Elle est en cela ce que le spectacle du monde témoigne bien qu'elle est, contre les vaines prétentions d'un dogmatisme aussi puéril qu'il veut paraître viril, toujours troublé, haletant, à la poursuite d'une sagesse imperturbable et d'une inébranlable science, dont la possession n'occupe que rarement toute la durée d'une vie mortelle, et à la grande pitié des sages qui pensent autrement. Elle est relative; non qu'elle varie avec les phases d'un progrès fatal, aujourd'hui vraie ou fausse, demain fausse ou vraie pour une seule et même affirmation; mais, immuable en puissance, immuable dans son objet, elle dépend, pour se constituer dans un homme donné, de l'état actuel de cet homme, et de ses habitudes, et de la nature et de l'empire de ses passions, et de la force de ses fonctions réfléchies. Qu'elle s'impose à la conscience avec toute l'énergie possible, qu'elle s'organise en croyance plus ou moins universelle, encore dépend-elle toujours de la liberté des esprits, de la rectitude des volontés ; et elle est soumise en chacun de nous à une double vérification : la conscience d'autrui, les faits de l'avenir. Enfin, le vrai progrès n'est pas tant dans la vérité même, ou dans la matière de la certitude» que dans la moralité de l'homme et des masses humaines qui en sont les vivants sujets. Il est ensuite dans la connaissance positive des lois du monde, laquelle, en se développant, assure et facilite la tâche des affirmations demandées à la conscience.

Toute théorie de la certitude qui ne procède pas de l'illuminisme et de la mysticité, mais qui vise au rationnel, roule nécessairement dans un cercle vicieux, eu se réduit au fond, sans que l'on veuille en convenir, à celle que j'expose. En effet, le philosophe qui prétend

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