‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 38 sur 79 · HISTOIRE NATURELLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE NATURELLE

pas en réalité pour le savant, on le sait et on le conçoit sans peine, formeraient un établissement préliminaire de celui des sciences expérimentales, d'ailleurs sans préjudice de leur intérêt propre. Elles ne généraliseraient pas trop les phénomènes, et ne considéreraient jamais les forces d'une manière abstraite. Les seules lois qu'elles se proposeraient d'atteindre se résumeraient dans les tableaux mêmes des faits acquis, et consisteraient principalement en classifications. Les seules hypothèses qu'elles se permettraient seraient ces séries artificielles, aides de la mémoire et du travail, qui précèdent, en tout genre, la recherche difficile des familles naturelles. Encore même le caractère d'hypothèse est-il peu apparent dans une classification artificielle, qu'on ne se dissimule pas n'être qu'une convention.

Toutefois les naturalistes ne se font pas faute d'hypothèses, et on doit convenir que tous les genres d'étude ont leurs inductions, inévitables, utiles, plus ou moins probables, plus ou moins vérifiables. Il s'en présente spécialement sur les questions de formation et d'origine, en géologie, en zoologie, etc. Ce qu'il ne faudrait pas, et ce qui est commun, c'est d'altérer la science en mêlant les suppositions et les faits, ce qui est acquis avec ce qui ne l'est pas et quelquefois ne saurait l'être. Le mal est plus grand lorsque l'ambition de démontrer porte à déguiser sous l'appareil scientifique une supposition arbitraire. Par exemple, des zoologistes attacheront le caractère de V espèce à la faculté, constatée pour toutes les races ou variétés qui en font partie, de s'unir entre elles, et de donner des produits eux-mêmes féconds. Voilà une définition, ou partie de définition nominale, irréprochable sans doute. Mais, d'une autre part, on est dans l'habitude de composer une espèce de tous les individus ou races primitivement issus d'un seul et même couple supposé porteur de caractères assez différentiels. Cette définition vulgaire est-elle identique à la première? On l'ignore. On ne prouve point qu'une

espèce ou même une race n'ont pu faire leur première apparition en plusieurs couples, en plusieurs familles aussi bien qu'en une seule: et il est à peu près sûr qu'on ne le prouvera jamais. C'est donc un vrai sophisme de conclure l'unité d'origine de l'espèce humaine d'une définition facultative de l'espèce en général, et du fait des croisements indéfiniment féconds des différentes races qui composent l'humanité.

Dans une autre école on s'attache à substituer l'idée de continuité aux diversités spécifiques de la nature. On observe, et cela particulièrement dans les races domestiques, et par l'efPet des soins systématiques des éleveurs, des variations de caractères qui vont jusqu'au degré qu'on aurait cru volontiers spécifique. De là, et de certains autres faits généraux dont le principal est la loi de concurrence des êtres vivants pour s'assurer l'existence, en s'accommodant à ses conditions dans chaque milieu, on passe aune généralisation extrême qui ne va pas à moins qu'à l'assimilation de toute la nature à un arbre généalogique unique, et puis même à la doctrine métaphysique de la formation de toutes choses par degrés, en une seule évolution partant de zéro-être. Une pareille hypothèse, non seulement change du tout au tout le caractère d'une branche de l'histoire naturelle, mais tend même à dépasser les bornes de la connaissance scientifique. A vrai dire, et sans vouloir interdire à la spéculation les terrains où il lui plaît de se porter, on ne fait pas proprement de la science quand on s'éloigne à ce point de l'expérience, dans un ordre d'études expérimental de sa nature, mais on élève des constructions anticipées sur le terrain de la science en se servant de principes philosophiques plus ou moins avoués, plus au moins contestés.

La physique généralise les phénomènes et s'attache, non plus aux êtres, mais à des faits d'ordre général, conditions ou conséquences de leur constitution et de

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leur développement : c'est la pesanteur, c'est la chaleur, c'est la lumière, c'est l'électricité; ce sont les grands mouvements observés dans l'espace, étudiés, précisés, ramenés de leurs apparences à leurs réalités, enfin rattachés à celle des forces naturelles où ils ont leur source commune; ce sont des fonctions qui toutes intéressent tous les corps, se modifient, il est vrai, selon les propriétés spécifiques de ces derniers, mais ne laissent pas d'être telles que l'on puisse les définir avec une généralité qui les élève au-dessus des individus et des espèces. Aussi a-t-on pu ériger trop facilement ces phénomènes, ces fonctions des corps, en corps particuliers ou en entités, comme le témoigne l'histoire de la science.

La physique abstrait donc certaines séries de phénomènes de la nature et s'en fait un sujet de spéculation propre, à peu près indépendamment des existences individuelles et des classes de ces existences. Elle pousse cette abstraction, autant que possible, jusqu'à préparer l'application de la méthode mathématique à la définition et à l'exploration de ses objets : plusieurs de ses branches sont devenues toutes mathématiques en eflet (comme l'astronomie et l'optique), sauf en ce qui concerne l'établissement des premiers faits ou de quelques lois capitales. Dans tous les cas, elle procède à la recherche de ces lois, non plus par la simple observation, comme l'histoire naturelle, mais par l'expérience artificielle et systématique. Au besoin et provisoirement, elle y supplée par riiypotlièse.

Au fond, l'expérience méthodique de l'homme commence à l'instant où il fixe son attention et la dirige à un but qu'il détermine lui-même. Mais ici il y a plus, il y a production, institution volontaire des faits qu'il s'agit d'observer et de lier à d'autres faits. Le physicien assiste au développement du phénomène, son objet et son œuvre, après avoir appris à en occasionner la formation

spontanée, et en le séparant de tous les groupes de faits (au moins de ceux qu'il peut apprécier), à l'exception de ceux qu'il présume, avec plus ou moins de fondement, être en rapports particuliers d'origine, de cause, de concomitance, d'effet, avec les phénomènes mêmes dont il suscite l'apparition. Il passe à l'état de simple observateur pour constater ces rapports prévus ou imprévus ; et il parvient ainsi à lier scientifiquement les faits, à connaître leurs systèmes naturels, par suite à les prévoir avec certitude, toutes les fois que leurs antécédents constants se trouveront donnés selon l'ordre de la nature. Cette prévision est, comme on sait, une fin principale, et aussi une vérification de la science.

Il est cependant une partie de la physique, c'est l'astronomie, qui se refuse à l'expérience directe. Aussi l'hypothèse a-t-elle dû prendre un rôle capital dans les études relatives aux mouvements généraux du monde. Copernic lui-même ne prétendait guère que substituer une hypothèse ancienne et meilleure à l'hypothèse ruinée de Ptolémée. Ce n'est qu'indirectement, et de nos jours surtout, que l'expérience est venue ajouter sa preuve aux efforts heureux de l'hypothèse servie par les mathématiques et vérifiée par l'observation.

Ainsi, soit que l'expérience systématique ne se trouve pas possible, soit précisément pour qu'elle le devienne, on est souvent forcé d'anticiper sur le système naturel de phénomènes, quel qu'il puisse être, dont on se propose la découverte, par un système que l'esprit crée, plus ou moins étendu, toujours conjectural, basé sur des observations insuffisantes, sur des analogies, ou sur ces sortes de sentiments, de préjugés et de raisons confuses qu'on nomme divination du génie quand ils ne trompent point. L'hypothèse a donc nécessairement sa place dans la méthode du physicien. Elle est donc justifiée. Mais qui voudrait bannir l'hypothèse, s'il pouvait être bien entendu qu'elle n'est point une doctrine imposée et

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