‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 4 sur 79 · CRITÈRE DU SENS COMMUN · texte numérisé non relu

CRITÈRE DU SENS COMMUN

que l'ensçmble des données par lesquelles les hommefe se conduisent et se distinguent des idiots (formule de Reid), on n'en tirera ni théories ni connaissances précises, pas plus que si l'on disait : la philosophie est dans l'homme; il ne reste qu'à l'en extraire. Si le sens commun est simplement la raison (opinion de Dugald Steward), il n'est pas propre à faire disparaître les contradictions où l'usage de la raison a permis aux philosophes de s'engager les uns contre les autres. Si le sens commun est une disposition des hommes ou de la plupart d'entre eux, h porter un jugement commun et uniforme, un jugement primitif, sur des objets différents du sens intime de leur propre perception (définition de Buffier), cette vraisemblance au suprême degré, cette évidence, qui n'est pas du genre suprême d'évidence, comme parle le même philosophe, n'a point des applications telles qu'on soit dispensé de les discuter. Or la discussion doit porter sur la question de savoir si telle vérité est effectivement du ressort de la disposition commune, et jusqu'à quel point, dans quelle mesure, selon quelle formule? Qui en décidera ? Quel est le philosophe qui, en suivant une méthode quelconque, a cru s'éloigner de celle-là.»^ Quel est celui qui s'est reconnu lui-même hors du sens commun? Et les sceptiques ne pourraient-ils point se donner pour les plus sensés de tous, eux qui, professant l'ignorance systématique en matière de spéculation, se maintiennent sagement dans la foule des hommes que le sens commun ne porte point à définir des substances et à formuler des dogmes.

Il est à peine utile de remarquer que le sens commun, cette fois dans une acception tout à fait vulgaire, est ce qu'il y a de plus étranger à la vérité, en matière de science. Le sens commun de beaucoup d'iiommes n'est que riiabitudc et que le préjugé. Au nom du sens commun on a pu nier le mouvement de la terre, la grandeur du soleil, la vitesse de la lumière. Avouons même que cette sorte de bon sens est encore bien

répandue, et ne manquerait pas de réunir la majorité des voix en Europe (que serait-ce dans le monde entier?) n'était l'autorité des savants substituée de plus en plus à celle des prêtres. Le sens commun, avec l'ignorance, a produit toutes les erreurs; et c'est là qu'on voudrait trouver la certitude!

Sous un point de vue, le critère du sens commun diffère peu de celui qu'on a nommé le critère du consentement universel. Je ne conteste pas que le philosophe ne doive trouver un appui dans l'accord de sa conscience avec le témoignage des autres hommes. On verra plus loin que ma méthode me conduit à tenir grand compte de ce côté de la question de la certitude. Mais il s'agit ici d'un critère. Il faudrait donc et que le consentement du genre humain existât de fait, touchant les problèmes que débat la philosophie, et que, supposé qu'il existe, on pût facilement le démêler et le formuler. Ni l'une ni l'autre de ces conditions ne sont remplies. Tous les hommes n'ayant pas réfléchi, on ne saurait les appeler en témoignage sur une vérité dont la réflexion propose et peut seule proposer la formule. Celui d'entre eux qui étudiera assez pour comprendre le sujet, et pour donner une opinion motivée, ou pour le moins précise et distincte, sans se contredire, celui-là sera philosophe, mais son jugement n'aura pas plus de poids sans doute que le jugement d'Aristote, de Leibniz ou de Kant. Si, au contraire, on prétend recueillir des témoignages sur une question qui ne sera posée qu'en termes confus, sans définitions : par exemple, l'espace existe-t-il? les corps existent-ils? aucun philosophe ne refusera le sien, dans ce même sens vague, non pas même un idéaliste absolu ou un pyrrhonien pur; et le résultat sera nul. On aura prouvé par là n'avoir aucune notion des conditions de la vérité définie et de la science. L'accord du genre humain n'est donné qu'implicitement dans les synthèses grossières de la connaissance, qui sont séparées du

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