‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 5 sur 79 · CRITICISME DE KANT · texte numérisé non relu

CRITICISME DE KANT

savoir formel par toute l'étendue de la réflexion. Or celle-ci est personnelle. Pour dégager cet accord, ce consentement universel, des limbes où ils sont retenus, l'œuvre de la raison individuelle est requise, aussi bien que pour formuler la vérité dans une conscience seule. Ainsi le prétendu critère du consentement universel passe inévitablement dans les dépendances de la personne séparée qui se charge de l'appliquer.

Au fond, le sens commun et le consentement universel sont en philosophie des mots qui déguisent celui de croyance naturelle, et quelquefois aussi le laissent percer. C'est ce qui résulte clairement de certains passages de Buffier et des licossais. Mais alors il faut définir cette croyance et tous les caractères dont elle s'accompagne; définir, classer, non pas seulement énumérer sans ordre ni précision, ces vérités premières et irréductibles qu'elle pose dans la conscience; rechercher jusqu'à quel point elle est théorique ou pratique, nécessaire, irrésistible, ou plutôt morale et légitime; y distinguer les rôles de l'entendement, de la passion et de la volonté, car tout l'homme intervient pour la constituer; enfin suivre les degrés de certitude intime où elle s'arrête, d'applications en applications, s'il existe de tels degrés, jusqu'à ce qu'on descende à la simple probabilité morale, dont on doit aussi se rendre compte. Voilà comment on comprendrait qu'il fût possible de construire avec la croyance la science, au lieu de ne former qu'une collection de truismes. Voilà ce que Buffier et les Ecossais auraient dû tenter, mais ce que Kant lui-même a bien peu compris.

Kant a dit, parlant de son œuvre : Je devais abolir la science, pour faire place à la foi (préf. de la 2" éd. de la Critique de la raison pure). Mais nulle part que je sache, il n'a fixé la nature, déterminé les éléments internes de cette foi, indépendamment des objets auxquels il l'applique. Nulle part il n'en a limité la portée par une

., méthode vraiment scientifique. Car pourquoi la foi de la raison pratique s'arrête-t-elle aux objets encore très généraux de ce qu'on appelle la religion naturelle? Pourquoi ne pas l'étendre aux mystères historiques et théologiques, aux affirmations familières de telles sectes ou de tels peuples, en un mot à des superstitions dont un si grand nombre d'hommes prétendent éprouver le besoin? Ce n'est pas parce que les thèses de la raison pratique ont aussi une valeur rationnelle, que Kant peut leur appliquer la foi par privilège : cette valeur rationnelle est combattue et anéantie dans la critique de la raison théorique : là nous apprenons qu'il ne nous est possible de connaître que des phénomènes, et que la détermination des choses en soi implique contradiction. C'est donc parce que ces thèses forment une sorte de minimum de position de substances, nécessaire pour le fondement de la morale. Mais toutes les religions déclarent que ce minimum est insuffisant. D'un autre côté, la philosophie prise en masse nous prouve que des notions du Bien, de la Personne et de ses droits et devoirs, sans entités métaphysiques, suffisent, et donnent à la morale une base plus universelle et plus sûre. La foi peut d'ailleurs ignorer les symboles (et la substance en est un, quoiqu'à l'usage des philosophes) et n'en être pas pour cela moins affirmative à l'égard de réalités crues ou espérées dans la série des phénomènes possibles. A cet autre point de vue, Kant mène sa raison pratique plus loin qu'elle n'a droit d'aller et moins loin que ce qu'elle peut. Il nous propose sa propre foi en remplacement de la science, qu'il abolit.

Mais quelle formule I quel oubli! abolir la science I faire place à la foi! Ce qu'il faut, quand on a reconnu la vanité de la raison pure ou absolue, c'est d'introduire dans la science la croyance, en y déterminant sa signi-

'' fication et son rôle, et de rendre la croyance elle-même scientifique en s'arrêtant aux limites de l'universalité :et de la raison dans le développement de la foi. C'est de

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faire inséparable dans la doctrine ce qui est inséparable dans l'homme qui la professe.

La séparation dç la raison théorique et de la raison pratique, rigoureusement posée et maintenue par le philosophe, non à titre de simple division de matières, a pour effet de placer la vérité une dans l'incompréhensible agencement de deux systèmes qui se détruisent mutuellement. Kant a fait de l'homme deux hommes en lui : un qui croit nier nécessairement, pour la logique, un autre qui veut affirmer librement, pour la morale. On ne tombe pas ainsi dans la contradiction sans essayer de s'en défendre. Voyons donc l'excuse. (( Nous ne connaissons point d'objets en soi, dit Kant, mais nous en pensons de possibles. De cette pensée, de cette possibilité, des motifs pratiques peuvent nous engager à passera l'affirmation de la réalité, si toutefois elles n'impliquent rien do contradictoire. » Voilà qui est bien; définissons maintenant les termes. Comment ne pouvons-nous connaître un objet en soi? En ce que V inconditionné ne peut absolument pas être conçu sans contradiction. Et comment sans contradiction pouvonsnous le penser? En admettant que la contradiction provient de ce que nous appliquons nos modes de représentation, les règles de notre faculté de connaître, à cet objet, pur inconnu, qui nous échappe. C'est toujours Kant qui parle. Ainsi la contradiction n'est levée, il le dit formellement, qu'autant que l'inconnu reste inconnu et que la raison ne tente de le déterminer en aucune manière. Le fondement de la morale est donc la réalité d'un inconnu auquel nous ne devons point appliquer nos modes de représentation, les règles de notre faculté de connaître; en pensant cet inconnu nous ne pensons rien, en affirmant sa réalité nous n'affirmons la réalité de rien ; ou si nous pensons quelque chose, afin qu'un pur néant ne soit pas la chose de hi raison pratique, et Kant n'y manque pas, alors la contradiction reparaît, et la critique de la raison pure reprend ses droits pour tout

renverser, jusqu'à la morale avec son prétendu fondement.

La raison théorique et la raison pratique contractent de leur séparation un vice égal. Nous venons de voir que cette dernière est infirmée profondément par les conclusions de la première. Encore si Kant, cherchant pour sa morale une base ontologique, avait adopté franchement l'anthropomorphisme, sans supposition de chose en soi et sans ramener les anciennes notions transcendantes, on eût pu l'accuser de sortir de la science, mais non de se contredire. Il n'en fut rien, et les habitudes de son esprit le portèrent à restaurer des entités scolastiques, qu'il venait d'abattre, et qui lui semblaient toujours indispensables. Reconnaissons maintenant, ce qui est moins vulgaire et n'est pas moins vrai, que les théories de la raison pure ne pouvaient pas davantage s'établir, abstraction faite de la personne réelle et pratique du philosophe. La critique de Kant est un véritable dogmatisme, qui n'est pas autrement fondé que tout autre dogmatisme à se présenter comme la vérité en soi.

La liberté des déterminations de conscience est le pivot de la raison pratique. Puisque la liberté existe selon Kant, puisqu'elle est essentielle à l'homme et que l'homme ne s'efface pas dans le philosophe, celui-ci ne saurait être certain qu'elle n'intervient pas dans cet ordre théorique qu'il arrange. La même raison qu'il croit nécessaire, ses prédécesseurs l'ont proclamée comme lui, ses successeurs la proclameront; et chacun peut l'entendre lui dicter des lois qui lui conviennent. Voilà une raison, voilà une nécessité bien accommodantes! En fait, c'est une raison pratique qui dirige Kant dans sa critique de la raison pure, car c'est une personne qui conduit et coordonne l'œuvre, s'attache à telles pensées dont elle cherche la confirmation, plutôt qu'à d'autres dont la considération prolongée suggérerait à la conscience des affirmations différentes. Spinoza,

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