‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 40 sur 79 · CHIMIE · texte numérisé non relu

CHIMIE

dans cet exemple. Enfin, on peut citer comme un cas où la vérification devient tout à fait inespérable, si haut que la probabilité semble s'élever, l'hypothèse de l'universalité entière de la loi de la pesanteur. En étendant cette loi à tous les astres, inconnus aussi bien que connus, et au delà des intervalles insondables, l'esprit obéit à son instinct de généralisation et dépasse la connaissance possible.

Je viens de considérer la physique, prise dans le sens le plus ordinaire du mot, et le plus étroit. J'ai supposé tacitement que les fonctions, objet de cette science, se développaient dans les corps sans que ceux-ci perdissent leur individualité, sans que rien fût changé aux caractères fondamentaux qui les font être ce qu'ils sont. Ainsi l'on traite, avec toute la généralité possible, des phénomènes dont la matière est le théâtre, et l'on qualifie cette matière, sous ses divers modes constants, selon qu'elle se comporte relativement à ces phénomènes pour les produire ou les subir, les présenter, les transformer, les transmettre. De là une détermination des propriétés dites physi([ues des corps.

Mais sous l'influence de ces mêmes phénomènes (de chaleur et d'électricité, par exemple), ou réciproquement en leur donnant naissance, on voit aussi les corps se composer et se décomposer, perdre ou acquérir tels éléments, changer de forme, de nature, en d'autres termes, se grouper en individualités diirérentes de celles qu'ils oflraient d'abord. Ici paraît, et se classe ordinairement à part, entre les sciences, la chimie, qui étudie les lois de ce devenir des corps, la composition pour ainsi dire en mouvement, ou, comme on disait jadis, la génération et la corruption des êtres inorganisés, enfin les éléments derniers et invariables, autant qu'elle peut les saisir, leurs natures, leurs actions, leurs coordinations, leurs quantités.

La physique et la chimie ont une seule et même

méthode : l'usage régulier de l'observation et de l'expérience ne varie point de l'une à l'autre de ces deux «ciences, non plus que le rôle de la spéculation et de l'hypothèse. L'objet est le même aussi des deux parts, si l'on veut que ce soit la connaissance des corps non vivants, des propriétés qui les distinguent entre eux et des forces qu'ils exercent; et il est le même, s'il s'agit des fonctions générales que la physique observe dans les corps indécomposés (simples ou non et abstraction faite de cette circonstance), puisque la chimie retrouve ces mêmes fonctions dans les évolutions et transformations de la matière, où elles prennent une part que nous reconnaissons chaque jour plus grande. On ne peut donc admettre, dans un essai de classification, qu'une division transitoire entre la physique et la chimie ; car on ne doit tenir compte ici ni des distinctions que les convenances d'une exposition didactique engagent à maintenir, ni de celles qu'entraîne la spécialisation des études, et qui fractionnent, comme on sait, les sciences déjà les plus circonscrites.

11 n'est pas juste d'ailleurs de se fonder sur une complexité plus grande des phénomènes chimiques, comparés aux phénomènes physiques, pour les séparer systématiquement de ces derniers. L'étude de la composition et de la décomposition des corps, et des propriétés de leurs éléments, n'est pas plus complexe en elle-même que l'étude de leurs actions calorifiques, électriques, etc.; et si la chimie s'est vue conduite à faire intervenir de plus en plus les actions physiques dans les lois qui semblent le sujet propre de son investigation, la réciproque est vraie aussi, la physique pouvant de moins en moins ignorer les conditions chimiques attachées aux fonctions qu'elle s'elTorcc d'abstraire. Il est vrai que la chimie a toujours dû réunir jusqu'à un certain point les deux domaines, par exemple en subordonnant la loi des combinaisons à celle des températures; mais la physique a-t-elle donc pu n'avoir aucun

Page 1