‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 42 sur 79 · PHYSIQUE BIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

PHYSIQUE BIOLOGIQUE

Une division analogue à celle de la physico-chimie et de la biologie, en sens inverse, se placerait entre la physico-chimie et la mécanique, si cette dernière science devait, comme on l'a soutenu, ressortir à la méthode expérimentale. Mais quelques principes de fait et d'observation naturelle, indispensables à la mécanique, si importants qu'ils soient d'ailleurs, n'empêchent pas qu'elle ne se traite tout logiquement et mathématiquement. Ces principes mêmes se présentent sous une forme tellement générale et abstraite qu'on les a pris facilement pour des aprioris, et ils participent en un sens de ce caractère. Il en est de même de l'objet fondamental des spéculations mécaniques : la matière, constituée par définitions et axiomes. La géométrie deviendrait aussi une science physique, s'il suffisait pour cela d'un sujet qui se retrouve dans le monde sensible, et de lois qui doivent s'y vérifier. Il est vrai que la mécanique appliquée comporte de véritables expériences, ce que ne fait pas la géométrie (par exemple, quand il s'agit de l'étude des résistances, naturellement dépendantes de la nature des corps) ; mais ceci prouve seulement qu'entre les sciences physiques il existe un terrain commun établi pour l'application des unes aux autres; et, en général, on ne doit pas oublier que nulle division n'est absolue, que tout se tient dans la connaissance, que l'observation et les catégories, les faits et la logique, sont inséparables au fond. Ce n'est pas sans doute une raison pour renoncer à distinguer et à classer.

Ainsi, dans les sciences logiques ou rationnelles, tout est lois, analyse et synthèse de ces lois : lois préalablement données comme éléments primordiaux de la constitution intellectuelle, et que le travail du philosophe consiste il éclaircir, à formuler, Ti développer, à faire passer de la simple connaissance à la science. Dans les sciences d'observation pure, à l'extrême opposé, les lois se cachent sous le vaste étalage des faits individuels

externes; l'observation prolongée les reconnaît peu à peu, la logique les assemble, ou l'induction et l'hypothèse les suppléent, l'expérience systématique les découvre ou les confirme. Entre ces deux sortes de sciences, malgré des efforts comme ceux de Hegel, tentatives d'une sublimité gigantesque, illusoires dans l'exécution, un intervalle profond s'étendra toujours. L'abîme est comblé si nous regardons en nous, dans cette conscience oii se marque, comme la première loi du monde, l'inséparable accord de l'expérience qui suscite incessamment les phénomènes particuliers et de la pensée qui tantôt les généralise, une fois posés, tantôt et avant tout les enveloppe tous dans l'immense anticipation des catégories. Il se remontre ouvert jusqu'aux dernières et insondables profondeurs, lorsque nous opposons la nature et la raison, les individus concrets et les lois générales de la représentation, pour, ensuite, aller cherchant des deux règnes les rencontres et les harmonies, à travers ce double développement d'observations et de pensées, de découvertes et de réflexions qui compose la science aussi bien que la vie.

Au fond, toute la classification que j'esquisse repose : 1° Sur deux distinctions de méthode, l'une essentielle et radicale, l'autre dont l'importance surbordonnée n'éclate pas moins dans le fait; savoir : entre le procédé logique et le procédé physique, d'abord; puis, pour ce dernier, entre l'observation et l'histoire, d'une part, l'expérience artificielle, de l'autre.

2** Sur une grande division des objets des sciences logiques : ceux dont les lois se subordonnent aux lois de la quantité pure (Mathématiques); ceux,\quels qu'ils soient, que l'on peut traiter par abstraction comme des qualités pures, espèces et genres sans détermination (Logique formelle); ceux enfin qui rentrent dans d'autres catégories et n'ont donné lieu jusqu'ici à aucune science constituée et séparée (Critique générale);

3° Sur une grande division des objets des sciences physiques : d'un côté, les corps inorganiques; de l'autre, les corps organisés, la vie.

Les applications de la logique mathématique à de certaines sphères d'objets physiques forment des corps de science intermédiaires, qui se constituent progressivement et peuvent se fondre de même, dont le nombre n'a rien de fixe et dont la distinction mutuelle serait difficilement regardée comme nécessaire, quelle qu'en fût l'importance pour nous.

Tout le surplus d'une classification, toutes les subdivisions possibles, sont sujettes à incertitude, à variabilité. Il n'est pas difficile, en décrivant simplement l'état actuel des sciences, de compléter un tableau dont les traits invariables sont une fois tracés ; mais il est puéril d'y attacher la valeur d'une encyclopédie. L'encyclopédie existera, sera accomplie, en même temps que toutes les sciences seront achevées : c'est-à-dire, à une époque indéfiniment reculée. Une science, en effet, ne cherche pas seulement les rapports des faits de son domaine, elle cherche les rapports de ces faits avec ceux des sciences voisines, et il n'en saurait être autrement; et lesquelles ne sont pas un peu voisines.*^ Une science ne se circonscrit donc et ne s'arrête, à chacun des degrés de sa constitution progressive, que par une sorte de réciprocité avec les autres, d'où il suit que leur classification adéquate et définitive ne peut pas être donnée indépendamment de leurs constructions propres. En d'autres termes, point de classification rigoureuse sans encyclopédie, point d'encyclopédie sérieuse avant que le cours des recherches soit épuisé. Distinguons, séparons et les mélliodes que l'investigation scientifique ne confond jamais, et les grands ordres de fonctions dont la diversité éclaterait toujours, même dans la plus étroite union. Pour le reste, sachons ignorer et attendre, ou nous contenter des essais et points de vue propres à chaque temps, sans les élever à la hauteur de vérités éternelles.

Un grand nombre d'esprits visent de nos jours à l'organisation définitive des sciences, à leur synthèse totale. Ils se disent dans l'attente d'une époque où toutes les branches du savoir et de la recherche, fixées ou dirigées définitivement, prescriraient à l'humanité son but, et, reliées entre elles, la relieraient elle-même, seraient sa véritable religion. Dans cet ordre d'aspirations et d'espérances, on oublie que la science n'accorde rien à la foi, et que la religion sans la foi, n'est plus elle-même. On ignore que les synthèses scientifiques ne méritent pas leur nom, à moins d'une analyse préalable, et que le cours de l'analyse étant indéfini, comme €elui de la vie de l'humanité à l'égard de la connaissance, une synthèse scientifique définitive et totale est un non-sens. Au fond, ce qu'on désire ainsi, c'est une synthèse fausse et chimérique, à la manière de ces sommes du Moyen Age où brillent également la capacité du philosophe et la vanité de son savoir. Mais il y a, dit-on, pour chaque époque une vérité relative. Dites qu'il y a eu des apparences de vérité sur lesquelles s'exerçaient l'esprit et la foi; mais la science ne reconnaît que le vrai ou le faux, et ne laisse point de place à la vérité fausse. Est-ce donc un nouveau mensonge que l'on veut organiser sous l'emblème de la vérité.^ Réclame-t-on de nouvelles chaînes pour l'esprit humain .►^ Veut-on remplacer les hiérarchies politiques et religieuses par un sacerdoce de faux savants, les superstitions par les démonstrations vicieuses, le fanatisme de la foi qui s'avoue par celui de la science usurpée, enfin la vérité modeste, partielle, mais pure, que la liberté accompagne, par un système d'erreurs intolérantes, composition hybride où la science et la religion se pervertissent à la fois dans un mélange répugnant.^

Un philosophe qui fait bon marché des classifications, et dont les motifs pour cela sont curieux (Cours de philosophie positive, T. I, p. 85), ne laisse pas d'accorder une

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