PRÉTENDUE HIERARCHIE DES SCIENCES
valeur exorbitante à celle qu'il propose, et qu'il appelle mystiquement la hiérarchie des sciences. On a le droit de s'en étonner. Cette division : mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, est, en un sens, fort vulgaire; elle reproduit une distribution, ici de l'objet, là du travail scientifique, à laquelle chacun accède spontanément, et d'autant plus qu'elle est d'une simplicité plus palpable. Mais, si nous l'apprécions philosophiquement, il n'est pas de vice capital dans la matière que nous n'ayons à y reprendre.
D'abord, il n'y est fait nulle acception des méthodes; toutes s'y trouvent ou confondues, ou supposées se ranger en série avec les sciences mêmes, sans aucune distinction radicale : la méthode mathématique, la méthode de l'expérience et celle qui pourrait s'appliquer à la recherche des lois sociales. L'école positiviste croit que les sciences mathématiques ont un fondement essentiel dans l'observation, et ignore les résultats acquis du criticisme; elle croit aussi que la morale et la politique sont des sciences naturelles, à lois observables, sans aucun apriorisme. La logique proprement dite n'a point place dans sa classification. Elle obéit partout à un double préjugé, dû à l'éducation de son fondateur : doctrine sensationiste, partout supposée, nulle part justifiée; mathématisation a outrance des procédés cl des éléments généraux du savoir (en principe et en tendance du moins).
Si nous voulons nous attacher à la division des objets, de préférence à celle des méthodes, nous reconnaîtrons au premier coup d'o'il que trois des six sciences (*lassées par l'école positiviste portent essentiellement sur la même matière : ce sont V astronomie, la physique et la chimie, que nous sommes obligés de réunir pour en former un groupe comparable au groupe mathématique d'une part, au groupe biologique de l'autre. J'en ai donné plus haut les raisons.
Quelles sont cependant les vertus qui font priser si
haut la hiérarchie des sciences'^ Elle est fondée rationnellement, dit-on, en ce que l'ordre qu'elle consacre est celui d'une complexité croissante de l'objet et de l'étude : ceci est vrai, comme il est vrai que la matière abstraite des géomètres est plus simple que la matière inorganique des physiciens, laquelle est plus simple que la matière organisée des physiologistes, laquelle se complique beaucoup dans la matière sociale ; mais il n'est point exact que les actions physiques l'emportent en simplicité sur les actions chimiques, dont elles peuvent provenir ou vice versa. Qu'on ne nous dise pas non plus que les sciences hiérarchisées se supposent les unes les autres et successivement, en remontant, mais non dans l'ordre inverse; car la chimie et la physique, et l'astronomie physique même, dans leur état actuel, se supposent mutuellement (ex. les courants électriques, la polarisation de la lumière, l'analyse spectrale, etc.). Les applicacations de la physique engendrent des découvertes en astronomie (ex. l'étude de la lumière envoyée par les astres). Toutes ces sciences réunies usent des mathématiques comme méthode et ne les ont pas pour sujet, ce qui serait bien différent; et elles n'en intéressent pas tant l'objet propre qu'elles n'intéressent l'entendement, la représentation, avec ses données générales, dont ce même objet fait partie. Enfin c'est un abus de l'esprit de système, et du plus bizarre, que de placer la sociologie dans une dépendance particulière de la biologie : il n'est peut-être pas deux sciences, quelles qu'elles soient, qui ne soutiennent entre elles autant de rapports. Tout est lié : il y a dans tout des enseignements pour tout. Mais le savant qui se croirait bien avancé pour la politique ou la morale, parce qu'il aurait une connaissance approfondie des lois du corps humain, est un de ces hommes qui prennent le grossier pour du positif, et n'ont pas pour cela l'esprit exempt de chimères.
On fait valoir l'ordre historique de l'établissement