PRÉTENDUE HIERARCHIE DES SCIENCES
des sciences, ordre identique à celui de la prétendue hiérarchie. Il est clair cependant que cette loi ne se vérifie point quand on considère chacune des sciences à l'état de travail, avec son cortège variable d'hypothèses et d'erreurs, et quand on distingue entre l'observation plus ou moins bien dirigée, et l'application rigoureuse de l'esprit mathématique aux faits observés. Alors, ni l'astronomie ne paraît postérieure à la géométrie, ni toujours ou nécessairement la physique à l'astronomie, ni surtout la biologie et la sociologie aux sciences précédentes. Les plus anciens philosophes ont mené de front toutes les connaissances. Séparons-les, pourronsnous dire qu'Aristote était moins positivement instruit des lois biologiques que des lois physiques, et des lois de la société que de celles de la vie.^ C'est le contraire qui est le vrai. Mais on veut parler de la constitution rationnelle définitive de chaque science. Là on croit voir la hiérarchie se manifester historiquement. A ce compte, nous savons bien que les sciences dont l'objet est le plus abstrait ont dû se constituer les premières. Quelques autres ont suivi, la plupart à deux mille ans d'intervalle, selon que les applications mathématiques s'y trouvaient plus faciles et plus directes, ou que s'étendaient l'esprit et les moyens d'observation et se perfectionnait l'art de l'expérience. On ne voit point que la découverte des lois morales et politiques puisse être rangée sérieusement dans cette série.
La hiérarchie des sciences aurait une grande valeur, assurément, si toutes les lois de la connaissance se déroulaient, comme d'un principe commun et dans une suite régulière, unique, depuis les abstractions mathématiques, en passant par la mécanique céleste, jusqu'aux phénomènes physico-chimiques, et aux actions vitales, morales, sociales. Ce fut, comme on sait, le rêve de Saint-Simon, à une époque de ses plans d'organisation universelle (il en eut trois bien distinctes), de ramener tous les phénomènes possibles, et de tout ordre, à la loi de la gravi-
tation universelle qui, poursuivie jusqu'à ses dernières ramifications, aurait mis les savants en état de prévoir et de diriger les faits de la vie et de la société, sans exception. L'élève de Saint-Simon, fondateur delà Philosophie positive, n'est jamais allé si loin, sans doute; il a même déclaré, que dans sa profonde conviction personnelle, il considérait ces entreprises d'explication universelle de tous les phénomènes par une loi unique comme évidemment chimériques, même quand elles sont tentées par les intelligences les plus compétentes. Mais il a ajouté quelques lignes plus bas que si on pouvait espérer de parvenir, à cette perfection scientifique, ce ne pouvait être, suivant lui, quen rattachant tous les phénomènes naturels à la loi positive la plus générale que nous connaissions, la loi de la gravitation; et il a nommé expressément l'ensemble des phénomènes physiologiques parmi ceux qui seraient à rattacher de cette manière. La tentative ne lui semblait donc pas absurde en principe, et effectivement que trouvait-il à y reprendre .^^ Un vice radical intrinsèque.^ Non, mais seulement une aspiration téméraire, soit à jamais, soit du moins quant à présent et vu l'état présent de nos connaissances (t. I, p. 53-56). On comprend d'après cela que ce but, que la Philosophie positive renonce à poursuivre de fait, elle peut cependant le poser, et jusqu'à un certain point le supposer atteint, par sa méthode, par sa classification, par ses tendances. C'est ce qu'elle fait, en donnant aux lois mathématiques de la nature abstraite la prééminence sur tous les phénomènes, en faisant dépendre de proche en proche toutes les connaissances de celles de l'ordre objectif le plus élémentaire, enfin en repoussant de sa méthode toute considération directe de faits représentatifs, nettement reconnus ou analysés pour eux-mêmes, dans leur distinction nécessaire. Le système de la hiérarchie des sciences est, si je ne me trompe, envisagé ici dans sa source, atteint et réfuté par là même.
SCIENCES NON CLASSEES 171
Je reviens à mon modeste essai de classification. Les sciences dont je n'ai pu marquer la place dans les précédentes divisions sont celles qui demeurent encore enveloppées dans la critique générale, ainsi que je l'ai expliqué plus haut.
Sous un point de vue, la critique générale embrasse toutes les sciences, y compris celles qui sont le mieux et le plus définitivement constituées et classées, et cela bien qu'elle-même soit loin de s'être fixée dans une assiette légitime ou reconnue. Elle renferme, en effet, ou du moins elle recherche tout ce qui est de principe dans le savoir réel ou possible. Elle scrute les données générales dont les groupes particuliers de la connaissance ne rendent point compte, mais impliquent pour leur fondement. Il n'y a pas jusqu'aux mathématiques qui ne soient subordonnées à cet égard à la critique, ou, si l'on veut, à la philosophie.
Sous un autre point de vue, on doit voir dans la critique générale un recueil de sciences desiderata, d'essais, de tentatives de sciences, ou encore de sciences à l'état vénatoire, rpouT employer ici un mot de Bacon. Toute science dont la constitution n'est pas achevée, dont la divergence des doctrines humaines dénote un certain degré d'incertitude, bien que l'existence distincte puisse en être universellement admise, et que plusieurs des vérités qui en dépendent aient, de fait, un cours à peu près assuré; toute science, dis-je, dont la séparation d'avec les spéculations philosophiques n'est pas accomplie sans retour appartient aussi à la critique générale. Il en est ainsi de l'histoire, prise en toute son extension, soit comme examen des traditions des peuples, soit surtout comme recherche des h)is des événements, et aussi en ce qui touche l'appréciation des preuves. Il en est ainsi de la morale et de la politique, encore vouées aux systèmes, balancées entre l'empirisme et l'utopie, subordonnées d'ailleurs à la solution de certaines questions capitales de philosophie. Enfin l'économie politique elle-
même a bien pu circonscrire à peu près son domaine propre, mais non pas s'établir sur des principes abstraits rigoureusement vrais et applicables aux faits, en même temps qu'indépendants de toute hypothèse politique ou morale .
Supposons cependant ces sciences constituées, ou, sans qu'elles le soient, considérons leur sphère commune : elles formeront alors sous le nom générique de morale, si l'on veut, en mettant seulement à part l'histoire et ses diverses branches, sur lesquelles nous reviendrons, une troisième grande division des connaissances humaines à ajouter aux deux divisions déjà tracées, l'une des sciences logiques, l'autre des sciences physiques.
La morale, en efPet, dans toute sa généralité ainsi conçue, se trouve essentiellement définie en ce qu'elle s'applique aux catégories de personnalité, de causalité et de finalité, que nous avons vu plus haut ne pas donner lieu à des sciences abstraites et détachées de la critique générale. Elle envisage ces catégories dans l'homme; et l'homme lui-même, elle le rapporte pour cela : 1^ à sa personne propre et aux êtres en général, mais surtout aux personnes ses semblables, suivant la donnée de leurs conditions réciproques d'agents appelés moraux ; 2** aux autres hommes encore, en recherchant les conditions de légitimité ou de perfection des institutions domestique, économique, civile et politique qui sont les formes de la société. Les subdivisions naturelles de la morale ressortent de ces distinctions.
Au contraire, les sciences logiques et physiques portent sur les catégories de nombre, étendue, position, succession, devenir, qualité, lesquelles considérées séparément des trois autres, se placent nécessairement ou dans le monde, aussi impersonnel que l'abstraction le peut faire (physiques), ou dans l'homme représentatif, dégagé de tout lien social et autant que possible des effets de sa personnalité libre (logiques).
La critique générale admettra donc, tant que la sépa-