‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 46 sur 79 · LA CRITIQUE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE HISTORIQUE

de chaque partie de la critique en quelque sorte indépendante du temps et des hommes, faisons constamment place à la critique exégé tique des idées, des usages ou des faits humains, et cela tant de leur développement que de leur état actuel. Nous classerons ainsi V histoire de la philosophie, V histoire des sciences, Y histoire de la morale, Y histoire des religions, etc. ; et nous comprendrons dans ces divers sujets, avec l'exposition des choses du passé, celle des choses du présent chez les différents peuples. L'histoire proprement dite, trop souvent limitée aux faits qui ont le caractère d'événements, et même à certains d'entre eux, formera, réunies aux précédentes sciences historiques, et à Y archéologie qui atteint le passé par l'intermédiaire de ses monuments, et à la linguistique, dont les recherches joignent essentiellement l'étude de ce qui est à l'étude de ce qui fut, et à Yethnologie, à la statistique, à toutes les divisions ou subdivisions qui ont été ou peuvent être reconnues dans un sujet si vaste, une science totale de la critique historique, appelée à tracer le tableau complet de l'humanité et de toutes ses fonctions aux différents âges jusqu'au temps présent.

La philosophie de l'histoire n'est que l'histoire même, envisagée dans ses hautes généralités morales, et parvenue à formuler, au-dessus de l'ordre et de la succession empirique des faits, les lois nécessaires de leur production et de leur enchaînement, ainsi que des idées qui les gouvernent. Elle semblerait donc n'avoir point de place à part, non plus que n'en a une théorie en dehors des phénomènes qu'elle embrasse. Il en est ainsi en effet, un grossier empirisme peut seul le contester»

la chimie, à la biologie, il ne faut pas se rendre compte de sa méthode propre, qui est la pure obsorvalion, la description et la classification des êtres, plutôt que la recherche des lois et des l'ouctions générales moyennant certaines abstractions. Sans doute les sciences proprement descriptives ont des rapports intimes avec celles qui manient l'expérience artificielle; mais confondre pour cela l'objet et le but, si différents de part et d'autre, c'est ce que j'appelle suppiimci- riiisloirr naturelle.

s'il est vrai que les faits soient régis par des lois générales et nécessaires, sans réserve. Mais cette question même, dont l'expérience ne saurait décider, appartient à la critique générale. Celle-ci prononçant, comme je le crois, qu'il existe une réserve considérable, probable, et dont la croyance morale peut affirmer résolument la réalité (voy. ci-dessus, § xvii), il en résulte que la philosophie de l'histoire est une partie de la critique historique, intermédiaire entre la critique générale et l'histoire proprement dite, et que l'on doit voir en elle, à ce titre, une des philosophies des sciences, aussi bien nommée que les autres. Le but de celle-ci est précisément de déterminer quelles peuvent être, et quelles sont en fait, et entre quelles limites s'imposent les lois nécessaires du développement de l'humanité sur la terre.

A la division des objets correspond la division des méthodes, pour la critique générale aussi bien que pour les sciences. Les parties historiques exigent d'autres procédés que les parties en quelque sorte dogmatiques. Ainsi nous avons vu que dans l'étude de la nature, la méthode inquisitive des lois des phénomènes est l'expérience artificielle, tandis que la méthode historique est l'observation. L'induction et l'hypothèse peuvent et doivent intervenir dans une certaine mesure. Durant la poursuite de cette science qui vise à composer le système des principes ou concepts généraux, la recherche et l'établissement du vrai se produisent essentiellement par une série d'analyses et de synthèses directes des notions et de leurs rapports, dans la conscience de chaque philosophe. Ce procédé plusieurs fois pratiqué, et par plusieurs, forme une sorte d'ex^périence suigeneris, incessamment reprise et contrôlée par de nouveaux investigateurs. Le témoignage et l'autorité n'y sont guère comptés. Mais quand il s'agit de l'histoire, et de celle-là même que, généralisant le mot, j'entends de la description et de la classification de faits moraux actuels, il est clair que l'observation immédiate n'est possible

que dans des cas particuliers (beaucoup plus exceptionnels qu'ils ne le sont en histpire naturelle) où le savant, obligé d'accepter des observations étrangères, peut cependant en faire ou en refaire par lui-même une masse considérable. On doit donc s'en rapporter constamment à ce qui a été vu ou cru par divers hommes en divers temps, sauf interprétation et contrôle. Le fond de la méthode est encore l'observation, dans son acception générale ; mais indirecte et médiate ordinairement ; toujours, dès qu'il s'agit du passé. De là aussi la nécessité de règles toutes spéciales de critique.

L'induction, à laquelle on ne peut refuser un rôle important en histoire naturelle, par exemple pour la solution plus ou moins probable de problèmes fondamentaux de géologie, de paléontologie, etc. ; se retrouve aussi dans l'histoire morale, quand il s'agit des commencements de l'humanité, et même de certaines époques tardives, lorsqu'on s'applique à l'étude des phases légendaires, mythologiques et religieuses, naturellement si obscures. Il paraît difficile que la mythologie puisse être jamais entièrement exempte d'hypothèses.

En résumé, nous venons de voir se reproduire pour nous cette division très ancienne de la philosophie en logique, physique, et morale, la meilleure qu'on ait proposée, incontestablement, mais dont la nature se trouve éclaircie et modifiée sur des points capitaux :

1° En ce que nous dominons toutes les divisions par l'idée générale de la critique ;

2" En ce que nous reconnaissons des sciences séparées, qui ne rentrent dans la critique que par leurs philosophies ;

3° A cause de l'introduction de l'idée moderne de l'histoire, et de l'admission d'une critique historique en regard de la critique pour ainsi dire Ihélique et de ses différentes parties;

4° Enfin, grâce à des notions différentes ou plus

ESSAIS DE CRITIQUE O^NiRALE. IV. 12

nettes, touchant les questions de méthode et les conditions de la certitude dans les diverses branches de sa connaissance.

C'est que, en fait, je n'arrive à poser les divisions réfléchies de la critique générale, qu'après avoir parcouru spontanément un vaste territoire de cette critique. La science sans précédents, sans lignes de démarcation qui lui viennent du dehors, ne peut s'ouvrir que par une analyse en quelque sorte sur le bloc, et dont le fil directeur est dépourvu de caractère scientifique. J'ai dû aborder ainsi la critique de la connaissance en général, celle des catégories des principes scientifiques qui en dépendent, celle de la synthèse du monde; puis, dans le présent Essai, l'étude de l'homme et de ses fonctions, et de la certitude que leur exercice peut comporter; ce n'est qu'alors que je pouvais me faire une juste idée des principales conditions auxquelles doit satisfaire une classification pour n'être pas trop prématurée.

Au reste, j'ai soin de m'en tenir à tracer les sections les plus générales, les seules dans lesquelles la méthode soit vraiment intéressée, et qui aient une utilité sensible. Les subdivisions inférieures n'ont plus d'importance philosophique, et elles n'en ont pas de scientifique. Quand elles produisent des sections que la marche empirique des sciences et les convenances de la distribution du travail ont déjà consacrées, elles n'ajoutent rien à ce que nous savons ; quand elles bouleversent ces mêmes sections, ce qui peut arriver sans qu'il y ait vice de part ni d'autre, il n'y a guère lieu d'en tirer profit, car, d'un côté, les savants ont à grouper ou à diviser leurs efforts, plutôt à raison de l'état actuel que d'une perfection imaginaire des sciences; et de l'autre, plusieurs systèmes de classification étant possibles pour une même méthode, et plusieurs lois de subdivision pouvant être adoptées dans une même classification générale, il est impossible qu'il n'entre pas beaucoup d'arbitraire dans ceux que Ton propose. Je ne saurais donc m'empêcher

de trouver quelque puérilité, au point de vue de la science, dans les projets de classification poursuivis jusqu'au dernier détail. Il en serait tout autrement si le but avoué de ces projets était la préparation d'une langue philosophique. Mais alors il faudrait tout diriger à ce but et ne point dissimuler ce qu'il exige de dispositions artificielles.

Dans le tableau qui offrirait un résumé facile de ce chapitre, et que je me dispense de donner, il faudrait attacher moins d'importance à l'essai de classification en lui-même qu'aux vérités de méthode qui s'y trouveraient inscrites. D'ailleurs le contenu en serait purement théorique. Si l'on y joignait les arts, ce qui serait l'objet d'un travail nouveau, on pourrait les considérer parallèlement aux sciences dont ils supposent toujours une application quelconque, et de plus comme des dépendances particulières des catégories de causalité et de finalité. Un art, en effet, est cet ensemble et cette suite de moyens mis en œuvre plus ou moins spontanément, ou selon les lois de la science, pour atteindre une fin déterminée. Ce serait ensuite à la distinction des ordres de fins qu'on demanderait une division rationnelle des arts. Enfin, les subdivisions se tireraient des espèces de l'œuvre et de sa matière.

Observations et développements.

A. De la classification des sciences de M. Herbert Spencer.

Depuis que le chapitre précédent est écrit, j'ai trouvé dans la Classification des sciences par Herbert Spencer, des vues semblables aux miennes, quoique en un langage différent, et une réfutation de la « hiérarchie des sciences » on ne peut plus radicale et concluante. Malheureusement, M. Spencer, n'est pas, ce me semble, fidèle jusqu'au bout au véritable esprit des idées qu'il met d'abord eu avant, et son système de l'évolution l'entraîne à donner à sa classification un caractère qui n'est pas simplement formel ou logique, ainsi qu'il conviendrait, mais suppose la science des sciences matériellement accomplie.

« La division naturelle des sciences la plus large, dit ce philosophe, est celle qui les partage en deux classes : les sciences qui ont pour objet les rapports abstraits sous lesquels les phénomènes se présentent à nous, et celles qui ont pour objet les phénomènes eux-mêmes. Les relations de n'importe quel ordre ont Tune avec l'autre plus d'affinité qu'elles n'en ont avec n'importe quel objet. Les objets de n'importe quel ordre ont l'un avec l'autre plus d'affinité qu'ils n'en ont avec n'importe quelle relation. Soit que l'espace et le temps ne soient, comme quelquesuns le pensent, que des formes de la pensée, ou soit que, comme je le pense moi-même, ils soient les formes des choses, devenues formes de la pensée au moyen de la connaissance organisée et héréditaire des choses, toujours est-il que l'espace et le temps sont absolument différents des choses qu'ils renferment, et que les sciences qui s'occupent exclusivement de l'espace et du temps sont séparées par une ligne profonde de démarcation des sciences qui s'occupent des choses renfermées dans l'espace et le temps. L'espace est une idée abstraite qui embrasse tous les rapports de coexistence. Le temps est une idée abstraite qui embrasse tous les rapports de succession. Or, comme les rapports de coexistence et de succession, dans leurs formes générales et particulières, sont l'unique objet de la logique et de la mathématique, celles-ci forment une classe de sciences qui diffèrent beaucoup plus des autres sciences que ces dernières ne diffèrent entre elles. » (Trad. franc, de M. Réthoré, 1872, p. 3-4.)

Voilà une division très nette des sciences logiques et des sciences naturelles ou physiques, et voilà d^excellentes raisons qui renversent cette classification positiviste où la mathématique et la biologie figurent en un même enchaînement. J'ajoute que M. Spencer, dans ce passage, est bien près d'abandonner sa thèse de l'espace et du temps, formes des choses indépendamment de la pensée : ou du moins certaines de ses expressions trahissent bien sa cause.

Le passage qui suit établit une division entre les sciences des choses, des agrégats, des êtres (disons l'histoire naturelle) et les sciences des forces abstraites ou lois considérées en ellesmêmes (sciences physiques proprement dites) ; et c'est encore le renversement de la « hiérarchie » d'Auguste Comte :

« Les sciences qui s'occupent, non pas des formes vides sous lesquelles les choses nous apparaissent, mais des choses ellesmêmes, comportent une subdivision moins profonde que la division indiquée plus haut, mais plus profonde que n'importe quelle division entre les sciences considérées chacune à part. Elles se partagent en deux classes diflerentes d'aspect, de but et

de méthode. Chaque phénomène est plus ou moins complexe, est la manifestation d'une force sous plusieurs modes distincts. De là deux objets de recherche : nous pouvons étudier chacun à part les différents modes d'une force, ou bien nous pouvons les étudier dans leurs rapports, c'est-à-dire en tant qu'ils concourent à la production de ce phénomène complexe. D'un côté négligeant toutes les circonstances des cas particuliers, nous pouvons chercher à dégager les lois de chaque mode de force, en tant qu'il agit seul; de l'autre côté, tenant compte de toutes les circonstances des cas particuliers, nous pouvons chercher à expliquer le phénomène tout entier, en tant qu'il est le produit de plusieurs forces agissant simultanément. Les vérités obtenues par le premier mode d'investigation, bien que concrètes en tant qu'elles portent sur une réalité objective, sont néanmoins abstraites en tant qu'elles se rapportent à des modes d'existence considérés séparément les uns des autres, tandis que les vérités obtenues par le second mode d'investigation sont proprement concrètes en tant qu'elles représentent les faits dans leur état de combinaison, c'est-à-dire tels qu'ils existent dans la nature. »

Cette distinction ternaire admise par M. Spencer entre lès sciences abstraites^ les sciences abstraites concrètes et les sciences concrètes, car c'est ainsi qu'il les nomme, il l'élucide encore très bien en ces termes :

« Entre les sciences qui traitent des relations indépendamment des réalités, la distance est aussi grande qu'elle peut l'être, puisque l'existence avec quelques-uns de ses attributs, ou avec tous, est commune à toutes les sciences de la seconde classe, tandis qu'elle est exclue de toutes les sciences de la première. La distinction entre les formes vides des choses et les choses ellesmêmes est une distinction au delà de laquelle on ne peut aller. Et lorsque nous divisons les sciences qui traitent des réalités en celles qui traitent de leurs éléments pris à part et celles qui traitent de leurs éléments combinés, nous établissons une distinction plus profonde que celle qui peut exister entre des sciences qui traitent de l'un ou de l'autre ordre des choses composées. Les trois groupes de sciences peuvent être brièvement définis : — lois des formes, lois des facteurs, lois des produits ; et quand on les définit ainsi, il devient manifeste que les groupes sont tellement dissemblables dans leurs natures, qu'ils sont séparés comme par un abîme, et qu'une science appartenant à l'un des groupes est dilFérente des sciences de tout autre groupe, au point que toute transposition est impossible. Si l'on considère leurs fonctions, on verra mieux encore les différences radicales qui les séparent. Le premier, groupe, celui des sciences abs-

traites, sert d'instrument par rapport aux deux autres; les seconds, ou celui des sciences abstraites-concrètes, sert d'instrument par rapport au troisième, celui des sciences concrètes. Si Ton essaie d'intervertir l'ordre de ces fonctions, on verra immédiatement combien sont essentielles leurs différences de caractères. Le second et le troisième groupe fournissent au premier son sujet, sa matière, et le troisième fournit sa matière au second ; mais aucune des vérités qui constituent le troisième groupe ne peut servir pour la solution des problèmes présentés par le second; et aucune des vérités qui constituent le second groupe ne peut servir pour la solution des problèmes présentés par le premier. » (Ouvrage cité, p. 38-40.)

Conformément à ces principes si justes et si bien exposés, M. Spencer présente (p. 6) un tableau des trois divisions générales, dans lequel nous voyons en effet la logique et les mathématiques former une classe à part, et la mécanique, la physique, la chimie, etc., se ranger dans une seconde classe sous le titre de sciences abstraites-concrètes. Là j'élèverai une réclamation en faisant observer que la mécanique est une science de la première classe, et non de la seconde, une science tout aussi abstraite que peut l'être la géométrie, qui, elle aussi, a des applications d'ordre concret, non moins caractérisées comme telles que peuvent l'être celles de la statique et de la dynamique. C'est là un vice de classification très grave.

La troisième division est complètement défectueuse. D'abord elle se compose de deux groupes essentiellement différents et par le sujet et par la méthode d'investigation qui leur est applicable : d'une part, des sciences physiques qui ont pour objet la nature, astronomie, géologie, biologie; d'une autre part, des sciences de l'espril, des sciences politiques et morales, la psychologie, la sociologie. Le principe de l'évolution se trahit d'une manière bien malheureuse dans cette confusion de sujets et de méthodes que tout sépare et dont l'auteur, par esprit de système, tient à former un seul enchaînement, soit pour l'être même, soit pour la connaissance. L'astronomie, par exemple, cette science composée d'observations proprement dites, ou matérielles, et d'applications du calcul qui ramènent ses principes à la mécanique rationnelle ou abstraite, est ainsi rangée dans une même classe avec l'étude de l'entendement, avec l'éthique, avec la politique, tous sujets où la méthode mathématique n'a et n'aura jamais rien à voir et qui impliquent, qu'on le veuille ou non, la position de principes spéciaux et une critique générale des principes de toute nature.

Considérée séparément, la partie physique de cette troisième

classe de M. Spencer n'est pas plus satisfaisante. La botanique, la zoologie, etc., y brillent par leur absence, ce qui indique l'intention formelle de supprimer les sciences d'observation et de classification — l'histoire naturelle, — au profit des sciences plus ambitieuses qui font de l'hypothèse un usage illimité, la biologie et la géologie, telles qu'on prétend les constituer aujourd'hui, renfermant à la fois la description et l'histoire complète et ab ovo des êtres, de leur formation et de leurs fonctions, — en un mot, au profit de la doctrine de l'évolution. Ainsi lorsque M. Spencer invoquait la distinction frappante entre l'étude des êtres ou agrégats naturels, et celle des lois et fonctions générales qu'on envisage par abstraction dans ces êtres; lorsqu'il semblait que, par ce principe, il fût conduit à reconnaître la légitimité d'une place à réserver à l'histoire naturelle, à part la physico-chimie, il ne voulait que se conserver les éléments de de sa vaste construction. Sans doute il retire de la série hiérarchique d'Auguste Comte, où tous les sujets possibles semblent condamnés par la classification à se plier à la méthode du calcul ou à celle de l'expérience systématique, une matière à études d'un autre genre, mais c'est pour la faire entrer dans sa propre philosophie de la nature où l'hypothèse à perte de vue et la métaphysique même usurpent la place des réelles constatations scientifiques.

Il faut mettre évidemment sur le compte de la même préoccupation la place où se trouve si résolument rejetée la biologie, dans le tableau de M. Spencer. La biologie, c'est ce qu'il doit savoir mieux que personne, est une science en voie de se constituer par l'emploi de l'expérience artificielle et systématique. A ce titre, elle a sa place marquée à la suite de la physico-chimie, bien plutôt qu'auprès des sciences hisiorico-naturelles et descriptives. Si néanmoins elle est étroitement liée à ces dernières, n'oublions pas que certaines études s'établissent inévitablement sur des terrains ambigus, et que d'ailleurs les classifications ne sont pas faites pour désunir ce qu'elles distinguent. La physique et la chimie seraient des sciences de choses, aussi bien que la biologie, si on avait égard, en les définissant, aux corps réels qui leur fournissent des phénomènes à soumettre à des lois; el la biologie, en s'appliquant aux phénomènes des corps vivants, ne laisse pas d'en déterminer des lois générales qui s'embranchent sur celles de la nature inorganique.

Selon M. Spencer, dans l'un des passages mêmes que nous venons de citer, la division entre les sciences des « formes vides » : logique et mathématiques, et celles qui portent sur la nature même, est plus profonde que la subdivision marquée en-

suite entre ces dernières, selon qu'elles s'appliquent à des modes d'action généraux ou à des êtres déterminés et concrets. Ceci donne lieu pour moi à une observation que je crois très importante. Il est de fait que les sciences de Tordre physique se ramènent — les unes en totalité, les autres en partie — aux lois du mouvement envisagées en des mobiles plus ou moins abstraits, et, par là, rentrent dans les sciences « des formes vides », j'aimerais mieux dire de l'ordre intellectif. La physico-chimie avance dans cette voie de réduction grâce aux études moléculaires et au principe de Yéquivalence des forces. D'autres sciences l'y ont précédée, d'autres l'y suivront dans la mesure où les phénomènes de leur ressort pourront se rattacher aux phénomènes physico-chimiques. Il est incontestable que telle est la tendance des investigateurs dans les sciences de la vie ; et rien n'est plus naturel ni plus juste, parce que toute science vise à mesurer et à prévoir, et que toute mesure exacte conduit au mécanisme, toute prévision certaine à des lois que rien ne puisse troubler. Gela posé, de deux choses l'une, ou la réduction doit aller jusqu'au bout, ou il faut qu'une scission se déclare quelque part, et que le moment vienne de considérer des phénomènes qui ne sont pas des mouvements, — à savoir des modifications mentales comme telles, — et des sujets qui ne sont pas des composés mobiles de molécules, — à savoir des sujets sensibles. Dans le premier cas, dans l'hypothèse de la réduction totale, nous devons arriver à quelque conception du genre de celle qui avait séduit Saint-Simon, ce véritable ancêtre du positivisme, quand il imaginait qu'une simple et unique loi mécanique des actions moléculaires était propre à contenir l'explication adéquate de tous les phénomènes de la vie et de la pensée, à l'infini. Alors il n'existe plus de « division profonde » entre la science des formes et la science des choses, mais on peut dire tous les phénomènes possibles ramenés rigoureusement aux formes mathématiques et aux modifications de ces formes. Dans le second cas, le cas d'une scission entre les sciences mécaniques, d'une part, et à tout le moins de la psychologie et de la morale, d'une autre part, c'est là que s'établit éminemment la « division profonde ». La division entre la science des êtres mécaniques et la science des formes qui les régissent n'est que superficielle, en comparaison de celle qui s'établit entre la science des sujets des sentiments et la science des sujets des lois mathématiques.

Il existe un singulier contraste entre le positivisme de M. Spencer et celui d'Auguste Comte, en même temps qu'une curieuse anomalie dans chacun de ces systèmes. Cette anomalie témoigne en faveur d'un esprit scientifique plus exigeant chez Comte, et

d'une ardeur de spéculation moins contenue chez M. Spencer. Comte a son point de départ dans une idée générale qu'il tient de Saint-Simon son maître, et qui le porte à ramener, en principe et en idéal, tous les faits possibles au mécanisme, et par conséquent toutes les sciences en lin de compte à la mathématique (Voir ci-dessus, p. 47-48). Mais, dans l'application, non seulement Comte renonce à exécuter ce plan de réduction, non seulement il Técarte de sa classification, mais encore il insiste énergiquement sur la nécessité de séparer les unes des autres les sciences de la « hiérarchie », et d'en maintenir les rangs à tout jamais; il exagère les séparations, il en conserve de fictives (entre la physique et la chimie) ; et, à la fin de sa carrière, il va jusqu'à retourner complètement son point de vue et à substituer la « méthode subjective » aux sciences de la matière et des formes vides, quand il s'agit de s'élever aux vérités supérieures de la nature humaine. C'est à ce moment que M. Ravaisson, en son beau mémoire sur la Philosophie en France au X/X*" siècle, a pu signaler ces opinions de Comte, si peu conformes à l'esprit généralement attribué au positivisme : que la sociologie doit se défendre de l'usurpation de la biologie; que l'inférieur n'explique pas le supérieur, comme le prétendent les matérialistes; que le supérieur, au contraire, explique l'inférieur; que c'est dans l'humanité qu'il faut chercher l'explication de la nature, et qu'à la science morale de l'humanité appartient la « suprématie scientifique, la présidence philosophique » ; à la morale et non pas aux mathématiques, l'universelle domination » (p. 78).

C'est tout l'inverse chez M. Spencer. Ce philosophe établit une division, non pas la plus profonde suivant lui, mais enfin profonde entre les sciences des formes et les sciences des êtres, et s'écarte ainsi beaucoup, comme il a soin de le marquer, de (îette doctrine de la « hiérarchie des sciences », dans laquelle une chaîne unique attache de proche en proche toute spéculation à la mathématique. Mais ensuite, passant aux applications, il restitue et il introduit dans le détail même de sa classification cette unité qu'il avait paru vouloir s'interdire. Il opère la réduction défendue. Ainsi le veut le système de l'évolution. Il ne faut aux choses qu'un être, une loi, un principe. Le monde a commencé dans la nébuleuse avec des lois de simple constitution moléculaire, et c'est par voie de continuité qu'il est parvenu aux arrangements variés et complexes que nous lui voyons, et auxquels se sont adaptées des manifestations mentales par correspondance. Un seul et même tableau des divisions et subdivisions des sciences de choses, dans la classification de M. Spencer (p. 37), nous montre un procès de la nature qui part des « lois

universelles de la redistribution continue de la matière et du mouvement » pour arriver à ces actions réciproques des molécules qui produisent les phénomènes de structure et de fonction de la vie, de la pensée et de la société. Un seul et même enchaînement déroule ainsi les sciences, de V « astrogénie » et de la « géogénie » à la sociologie, en passant par la biologie. Il est impossible de réduire plus clairement les phénomènes de tout genre au mouvement, à l'espace et au temps « ces formes vides ». Aussi n'est-ce plus là une classification sérieuse des sciences telles qu'elles sont, ni telles qu'on peut les imaginer. C'est un Système de la nature^ un essai de construction de l'idéal du positivisme primitif, à l'aide des principes généraux de la physique mécanique.

Il existe, en effet, deux tendances et comme deux courants opposés dans ce qu'on a nommé le positivisme et qui n'est rien de philosophiquement bien formulé. La tendance que j'appelle ici primitive, à cause de Saint-Simon (dans l'une de ses phrases), et des traditions matérialistes auxquelles se rattachait alors la pensée de cet homme extraordinaire, c'est celle dont le but est marqué dans un plan d'organisation des sciences, et, par suite, de la vie, qui ferait tout dépendre des lois mathématiques de la matière et du mouvement. L'autre tendance, en bannissant la métaphysique et réduisant même la philosophie à une théorie générale des sciences, a ce très grand mérite de reconnaître le principe de relativité et de poser une limite à la connaissance humaine, — une limite, il est vrai, mal étudiée et mal justifiée, établie sans avoir égard aux croyances naturelles et rationnelles de l'homme. Le criticisme est le légitime représentant de cette dernière tendance. Il est seul capalile de la raisonner. Comte, tout en voulant fermement lui obéir, n'y a été entièrement fidèle ni dans la phase première « objective », comme on dit, ni dans la phase dernière « subjective » du mouvement de son intelligence. M. Spencer s'en écarte autant que possible, et c'est en cela surtout qu'il a le droit de refuser le titre de disciple de Comte et de rejeter des appellations qui ne s'appliquent pas mieux à sa doctrine qu'elles n'eussent fait à la philosophie de Hegel ou à celle de Spinoza.

B. Un mot sur la morale comme science.

En disant que le jour de la séparation de la morale, ou de sa constitution comme science, n'était pas encore venu, en rappelant les dissensions de doctrine et même

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