‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 48 sur 79 · LA CERTITUDE MORALE · texte numérisé non relu

LA CERTITUDE MORALE

<( L'intelligence est une sorte de milieu humain, inévitable, infranchissable, un fait auquel nulle liberté n'échappe ; mais la raison ne saurait prouver par raison que la raison est juste. Nous avons nos apparences, les choses ont leur réalité; qui nous assure de l'harmonie des unes avec les autres .►^ L'apparence? tout son fait est de paraître; la chose .*^ elle n'est saisissable pour nous que dans l'apparence. Nul moyen de voir, quand nous voyons, que nous voyons bien. Mais l'image est la même, commune à tous, la raison invariable.^ Soit. Nous tenons peut-être la communauté et l'invariabilité du faux; et c'est cela que nous appelons le vrai. »

Des philosophes ont voulu vaincre par la science une difficulté inhérente à l'idée même de la science. Pour supprimer dans l'objet toute limite au savoir, ils ont confondu le savoir et l'objet, la connaissance et la nature; et afin que l'intelligence pût se démontrer sa propre exactitude, il leur a plu de poser la chose et l'idée adéquates, puis identiques. Mais alors au nom de qui dogmatisaient-ils? Au nom de cette même intelligence, impuissante à se dépouiller de la donnée empirique de la chose extérieure à elle, indépendante d'elle, aussi bien qu'inhabile à en affirmer la nature propre avec certitude; de cette intelligence qui n'embrasse seulement pas tout ce que nous sommes, qui, de l'un à l'autre d'entre nous, et jusque dans chacun de nous, varie selon les lieux, les temps et les personnes, et n'est ainsi ni la vérité, ni l'humanité, ni un homme.

Le dogmatisme a erré, tantôt en niant l'intervention des affections et de la volonté, le rôle des croyances, tantôt en donnant à la science des caractères qui ne conviennent qu'à la foi, pour justifier nos affirmations fondamentales. On dit, on répète sans cesse que la conscience réfute les sophismes dirigés contre l'évidence du vrai et contre l'absolu du savoir. Or elle ne les réfute point, mais plutôt elle les tourne, et elle se passe de l'évidence et de l'absolu, se contentant pour vrai de ce

qu'elle croit vrai. Ces sophismes, l'intelligence les suscite et doit les subir, ils ne sont pas sophismes pour elle; et la conscience qui les tourne, pour aller à son objet malgré eux, c'est tout l'homme et non l'intelligence pure. Une force secrète, un attrait puissant, fondus dans notre nature entière, nous attachent au sentiment de la réalité et de l'ordre. Sous cette impulsion, un irrésistible instinct nous porte, ensuite une volonté réfléchie et libre nous confirme dans cette croyance que notre vrai est le Vrai, notre bien le Bien.

Voilà donc l'homme réduit à soi, car la croyance n'est que soi; et la liberté, individuelle par essence, décide de la croyance; et l'homme dispose de lui-même, jusqu'à ce point d'essayer son pouvoir sur les affirmations capitales et primitives qu'on a coutume d'appeler nécessaires.

Au défaut de l'évidence immédiate ou médiate, et en présence d'une certitude ainsi réduite à l'individualité, on a tenté de corroborer la croyance et de l'élever à une sorte d'absolu, en la multipliant. On a cru que le consentement de tous pouvait faire foi pour chacun, et la foi commune tenir lieu d'irréfragabilité dans la certitude. Il faudrait au moins que le consentement universel existât; or, on le chercherait vainement, passé ce peu d'affirmations que tout homme précisément embrasse d'un assez énergique instinct pour n'avoir nul besoin de s'y voir confirmer par autrui. Quel appui donner à un excédent de croyance qui ne s'étend guère à moins qu'à l'ensemble des solutions affirmées ou niées de la philosophie, de la politique et de la religion? Le consentement du grand nombre remplacera-t-il pour nous celui de tous? Peut-être, si le grand nombre n'est pas sujet à varier; mais lisons l'histoire des sectes, des gouvernements et des écoles ! il n'y sera besoin d'une longue étude. L'homme collectif change, comme l'homme individuel change, et qu'importe qu'il employé un temps plus ou moins long à passer de la foi au

Page 1