‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 49 sur 79 · CONFLIT DES CONSCIENCES · texte numérisé non relu

CONFLIT DES CONSCIENCES

doute, ou à quelque foi nouvelle ! c'est la vie des nations. Je suis donc dispensé de me demander et s'il est facile de tirer du grand nombre une réponse claire à une question bien posée, et si l'accumulation des unités ajoute quelque cliose à la valeur morale de chacune.

Encore une fois, l'homme est ramené à son for intérieur. Il supporterait difficilement cette condition, même si la conscience dans laquelle il est enfermé lui parlait hautement, irrécusablement. Mais plusieurs, après qu'ils sont descendus en eux-mêmes, n'y trouvent que le désert ou le chaos, le silence ou mille voix confuses, et dans leur effroi, pressés de se fuir, se donnent au premier système qui passe. L'ombre de la certitude, une autorité extérieure leur tient lieu de conscience, et souvent ils pensent croire encore plutôt qu'ils ne croient. D'autres, mais plus rares, en se sondant avec énergie et persistance, ont fait jaillir les sources vives de la certitude. Leurs âmes sont d'abord pénétrées de joie; mais elles se sentent malheureuses jusqu'à ce qu'elles aient communiqué leur bien aux autres âmes. Il n'y a plus de repos pour elles dans l'isolement; il faut qu'une société se forme de toutes celles qui puisent aux mêmes eaux, il faut qu'une voix commune appelle à les partager toutes celles qui en sont altérées.

Ainsi se fondent les philosophies et les religions, qui sont aussi des systèmes qui passent, mais qui régnent en passant, ordonnent des sociétés, établissent des traditions, préparent des abris aux consciences. Car la plupart des hommes n'ont ni tant de force qu'ils puissent d'eux-mêmes atteindre la certitude et s'y tenir, ni tant de faiblesse que chaque nouvelle rencontre les ébranle. Incapables de convictions propres, défiants des pensées d'autrui, ce n'est qu'en se sentant appuyés et confirmés par tout ce qui les entoure (ju'ils obtiennent une foi ferme et pratiquent une morale positive. Ceux-là mêmes qui possèdent la certitude intime et originale, se sachant

faillibles et se voyant contredits, peuvent sentir leur volonté fléchir ou s'attiédir leur ardeur. C'est donc pour eux comme pour tous un inestimable bienfait d'échapper à la solitude et de partager la pensée avec l'humanité.

L'accord des idées, la communion des cœurs, l'unité des pratiques, réalisent une manière d'existence visible de la certitude. L'esprit sait bien que le nombre et l'approbation sont des fondements incertainement posés et qui ne s'enfoncent pas très avant dans les régions du temps et de l'espace; mais le cœur en juge autrement, et ses aspirations à l'identité, demi-satisfaites, simulent l'idéal atteint et se déguisent en preuve de fait. Il est vrai que si jamais l'humanité actuelle se constituait dans la réelle unité de certitude, et s'y reposait, elle approcherait du droit de se considérer comme l'humanité même, et les hommes devraient se croire en possession de la vérité, sous l'espèce de la pensée commune à tous les êtres pensants connus.

• La vie humaine semble incapable d'un si grand bien, ou du moins elle ne le porte en elle que latent, ne l'obtient déclaré que successivement et pour un petit nombre de données essentielles. D'ailleurs, nous sommes libres ou, en toute hypothèse, nous le paraissons; nous ne fixons point hors de nous la vérité immuable ; nous ne cédons point à l'évidence, ou c'est nous qui la nommons ; et si nous suivons l'exemple et le témoignage, même approchants de l'universel, ce n'est point avec cette sûreté prétendue inébranlable, absolue : mais nous produisons la croyance par un effort de notre activité raisonnable et passionnée, pour laquelle le consentement d'autrui et l'accord même général ne sauraient être ni indifférents ni nécessitants. La certitude ainsi produite, cet accord, ce consentement, servent graduellement à la vérifier, à la confirmer.

Quelle que soit la pensée du monde, s'il s'agit d'une de ces vérités où l'humanité, dans le cours du temps. Tarie et sur lesquelles on dispute, si ma conviction est

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