‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 50 sur 79 · CONTRAT PERSONNEL, CONTRAT SOCIAL · texte numérisé non relu

CONTRAT PERSONNEL, CONTRAT SOCIAL

entière, si je saisis de toute ma raison, si j'aime de tout mon cœur, si j'étreins de toute ma volonté l'objet de ma croyance, le plus haut degré de la certitude se trouve pour moi dans ce qui paraît extérieurement le moindre. Au milieu des dénégations et des fureurs, un homme peut posséder seul sa vérité et s'y maintenir; il peut protester contre l'habitude, entrer en lutte avec la nature, ou avec ce qui en usurpe le nom, braver le scandale, défier le présent, invoquer l'avenir. Les:;» philosophes qui ont conquis le monde à une idée OHt commencé par nier toute la philosophie acquise, et les révélateurs religieux se sont affirmés contre la religion. La conscience est au-dessus du monde : alors même qu'elle se rend au monde, elle le domine, puisque pour s'y soumettre elle l'a jugé.

La certitude, ce produit de la liberté qui se détermine, son maintien, son développement, les pçnsées et les travaux que nous y enchaînons dans le cours d'une ''existence intellectuelle et morale, sont l'origine et les effets d'un véritable contrat de l'homme avec lui-même. En face de ce contrat personnel, se pose un contrat social qui l'implique.

Toute société suppose un contrat social; je donne ce nom à l'ensemble des droits et des devoirs qui informent les consciences, c'est-à-dire à cette convention, claire otS,.^ obscure, expresse ou tacite, explicite ou implicite, réfléchie ou instinctive, qui règle les rapports des hommes dans une communauté quelconque.

Mais nous ne saurions contracter ainsi avec nos semblables sans contracter au fond de nous avec nousmêmes. De là, pour chacun de nous, une religion, pour ainsi dire, une philosophie, une morale, au moins implicites. A ce contrat, chacun doit la force et l'unité (pi il a en propre, en même temps que son lien avec autrui. Le contrat n'a toutefois de forme distincte que dans la mesure où il est réfléchi.

ESSAIS DE CRITIQUE aiM^RALB. IV. — 13

Notre existence s'écoule dans le temps : avec le temps changent nos pensées et nos croyances. Dès lors, chacun de nous semble n'être pas un, mais être plusieurs; car la mémoire ne suffit pas pour constituer l'identité d'un être moral. Si l'amour, si la volonté nous divisent en nous-mêmes, que sommes-nous et que sert d'agir .^^ Demain nous serons autres. Mais que le moment vienne de nous connaître et d'imprimer à notre intelligence une direction constante, nous assemblons nos forces, nous fixons nos sentiments, et c'est alors seulement que, marchant sans dévier dans la vie, nous sommes nous-mêmes. Réduire ainsi la pluralité à l'unité, c'est contracter avec soi pour donner à une pensée le gouvernement du for intérieur. Les grands mouvements du cœur, quelquefois les découvertes imprévues de l'esprit, sont les révolutions de cet empire personnel. Quand elles éclatent, le contrat se déchire, ou seulement le faux pacte qui en tenait la place.

Nous contractons avec notre cœur dans les premiers et les plus vagues sentiments du bien et de la justice. Nous nous sentons liés par là même avec les autres hommes. Voilà le commencement de la morale et de l'universelle religion du genre humain. Le contrat d'où naît la personne morale précède logiquement le contrat qui supporte la société. Mais cet ordre logique n'est point un ordre de succession, parce que la personne morale ne naît pas dans l'isolement. L'homme ne s'élève pas seul.

Nous contractons avec notre intelligence pour ordonner nos idées, pour savoir, et savoir que nous savons. Ce contrat c'est la raison, maîtresse d'ellemême. L'autre pouvait exister en nous sans que nous en eussions la claire conscience. Celui-ci semble plus explicite, et pourtant s'efforce longtemps de se méconnaître. Voilà la philosophie et l'origine des sciences.

Les religions commencent par le sentiment d'une relation morale de l'homme à diverses puissances

Page 1