CRITICISME DE KANT
Hegel peuvent se targuer d'une suite de vérités pures et nécessaires, identifiée avec la suite de leurs idées propres, telles qu'ils les ont produites : il ne leur restera qu'à justifier riiypothèse; Kant ne le peut pas : sa conscience est libre, croit-il, sa critique est donc libre aussi, quoi qu'il fasse, ses catégories sont libres, ses antinomies sont libres.
Mais peut-être la liberté n'a sa place, dans la conscience, que relativement à la passion, au devoir, aux clioses de la vie? La raison pure s'en alfranchit? Sans doute, Kant le croit ainsi; mais pour ne pas se tromper, il devait être sans préjugés, sans liabitudes, sans parti pris, sans désir, sans espérance, sans but. Et quel bomme est ainsi fait.^ Kant réflécliit, pèse, étudie, cbange de pensée, compose et recompose son œuvre, comme firent les Descartes et comme feront les Ficbte, et comme nous faisons : ses jugements ne sont pas plus nécessaires que les nôtres, qui diffèrent souvent des siens.
Pourquoi les jugements de la critique de la raison pure seraient-ils plus nécessaires que ceux de la dogmatique de Wolf, éminemment nécessaires selon Wolf, faux selon Kant.^ Si l'existence d'une cliose en soi, i.iconnue et indéterminable, si la classification des catégories, tirée des espèces de la proposition, si les preuves à l'appui des tlièses et antitlièses des antinomies, s- tout cela n'es.t que jugements nécessaires et parfaitement encbaînés, pourquoi de puissants esprits (et qui s'intitulaient disciples) l'ont-ils aussitôt rejeté pour composer avec un autre esprit de nouveaux systèmes? Ficbte s'est empressé de replacer dans le mol la mystérieuse substance; Sclielling et Hegel l'ont vue dans l'identité de la conscience et du monde ; d'autres ont ramené les monades substantielles; on a laissé de côté les catégories, ou l'on en a fait d'une autre nature; on ii'est moqué des antinomies, et la raison pratique a pris rang, comme autrefois, dans les consé([uences de
la raison théorique : le tout, toujours, sur des jugements nécessaires et on ne peut plus irrécusables.
Quels que soient les reproches que le criticisme kantien ait encourus, Kant n'en reste pas moins le plus grand des philosophes, et le dernier, celui dont l'œuvre doit être le point de départ des travaux à entreprendre sur les questions de la certitude et de la méthode. D'ailleurs l'esprit, chez lui, est plus fort que le système; il le renverse, et à cet esprit nous sommes fidèles. C'est en son nom que nous unissons les deux raisons, pour l'établissement de la certitude; en son nom, que nous abandonnons la substance, comme étrangère à toute espèce de connaissances.
En effet, l'union des deux raisons est fondée sur la part à faire à la croyance libre dans toutes les affirmations humaines, et sur la tentative impuissante du philosophe pour conserver, en faisant cette part, un certain domaine de la raison pure.
Et la substance, déjà si réduite dans le cartésianisme, dans celui de Locke surtout, se trouve enfin sacrifiée par cet étrange aveu du criticisme : que l'unique moyen d'éviter la contradiction est de n'appliquer à la chose en soi aucun mode de représentation, aucune règle de la connaissance. C'est bien à cette chimère, en effet, que Kant a dû la contradiction oii il est tombé, et le vice de ses antinomies. Qu'allègue-t-il donc pour s'en embarrasser encore .^^ Puisqu'il y a des phénomènes, dit-il, // faut que quelque chose apparaisse. Mais si cet argument est bon, il faut pouvoir comprendre que la chose en soi, en soi, c'est-à-dire en tant que n'apparaissant pas, cependant apparaît; et la contradiction est déjà là. Au contraire, en prenant pour réalité fondamentale le phénomène, la représentation, avec ses deux éléments inséparables, on n'applique plus sa raison qu'à l'apparence pour soi, c'est-à-dire à la conscience, à la donnée même sans laquelle s'évanouirait toute connaissance, et qui ne renferme rien que d'intelligible.