‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 51 sur 79 · NATURE ET PHASES DU CONTRAT SOCIAL · texte numérisé non relu

NATURE ET PHASES DU CONTRAT SOCIAL

manifestées dans les phénomènes ambiants. Elles s'étendent par la croyance à une destinée plus ou moins générale, à un ordre plus ou moins souverain. Elles se concentrent sur de certains points de foi commune touchant la divinité, l'immortalité, la moralité. Elles varient selon les mouvements intimes des hommes, et leurs progrès dans la science, et leurs communications externes.

Les philosophies procèdent de la réflexion, et comptent sur l'universalité de la raison pour s'établir. Un philosophe scrute avant tout sa pensée propre, même quand il croit ne faire qu'observer les choses. Il s'efforce d'échapper à la confusion des phénomènes. Pour cela, il distingue, réunit, abstrait, généralise, classe, forme d'un tout des parties et des parties un tout ; il définit et affirme; puis, se fiant au langage, dont ses travaux ne peuvent manquer d'être solidaires, il croit communiquer à tous, au moyen de cet organe imparfait, des vérités dont la Nature a dû, pense-t-il, déposer dans tous une identique puissance. Il ne s'avoue pas encore que le savoir qu'il veut communiquer dépend en grande partie d'un pacte personnel de vérité et de légitimité, fixé par un concert de son intelligence, de ses affections et de sa volonté. Il ne sait pas que la question, dès lors, est moins d'enseigner didactiqucmcnt que de faire en sorte que ce pacte devienne, s'il se peut, celui de tout homme avec soi-même. Mais l'expérience ne tarde pas à montrer que le contrat de la raison a, comme les produits instinctifs du sentiment, ses phases et ses révolutions.

Les cités se fondent sur les premiers éléments d'un contrat de morale et de religion. Ce môme esprit, qui fait qu'un peuple existe, engendre pour lui des coutumes et des lois, que la tradition consacre et perpétue autant qu'il est possible. Quelquefois le pacte primitif prendra la figure d'une alliance conclue entre une nation et le Dieu de sa foi, par l'entremise de ses prophètes et de

ses prêtres. Mais dans le cours de l'histoire, le nœud se relâchera en faveur de la liberté des personnes et de leurs croyances, et le lien social deviendra principalement humain. Les plus fortes nations sont précisément celles qui donnent ce grand exemple à d'autres encore enveloppées dans les langes d'une théocratie étouffante \ On voit alors les citoyens chercher, réaliser, sous des rites divers, par les mystères, dans les églises, des modes libres et variés d'association religieuse, au sein de la loi commune qui ne devrait ni les exclure ni les imposer. Les familles, les cités, les peuples sont les formes vivantes du contrat; la propriété, substance de la famille, les institutions, les lois en sont la matière que l'homme travaille, et dont lui-même devient le produit. Le contrat fait la coutume et, par elle, nous entoure avant le berceau, et nous enchaîne de mille manières pendant la vie. Après l'avoir subi d'abord sans le connaître, enfants, nous en pressentons instinctivement les lois essentielles, et notre raison les affirme en se formant. Nous reconnaissons et nous assurons son empire tout entier par l'acceptation des biens qu'il nous donne ; nous en professons la vérité dans toute la suite de nos jugements et de nos actes, que l'habitude et l'exemple déterminent. Enfin, devenus hommes (combien ne franchissent jamais ce passage!) : nous pouvons et devons dominer, posséder, ce qui nous dominait et nous possédait. Le précieux dépôt reçu de nos pères, et que nous devons transmettre à nos fils, sera, si nous

1. Une nation est à excepter de cette loi d'émancipation : la nation juive, celle entre toutes qui a le plus explicitement adopté la forme d'une alliance entre le Peuple et Dieu, et dont l'énergique vitalité a cependant égalé à certains égards l'oeuvre sociale des races les plus émancipées. Mais ce qui sauva la Judée, ce qui fît sa grandeur, c'est d'abord que sa loi religieuse fut elle-même une loi humaine, nullement conçue en vue d'une autre destinée que la destinée terrestre. C'est ensuite que son principe théocratique n'aboutit point à la constitution d'un sacerdoce investi de grands pouvoirs. Cette double particularité est la clé de tout ce qui saisit d'admiration Ihistorien impartial en présence du monde hébreu.

l'autorité, la liberté 197

voulons, en notre puissance. A nous de l'accroître ou de le transformer, sous notre responsabilité personnelle, dans la mesure où il est donné à un de modifier les relations et les destinées de tous.

Le propre de tout contrat social, en tant que principe de coutumes, de traditions et de lois, confiées à l'honneur et à la vertu, défendues au besoin par la crainte, paraît être de constituer une autorité. L'autorité, telle est bien la plus haute notion que nous puissions nous former du contrat social, indépendamment même des pouvoirs accessoires et de nature variable dont certains peuvent être investis pour sa défense. Mais, vis-à-vis de l'autorité, appuyé sur le contrat personnel qu'il s'est fait, et qui souvent sera contraire à celui qui régit le peuple, tout homme peut poser la liberté en sa personne. Ici se trouve, dans la liberté de jugement et de croyance, l'origine profonde de la liberté civile et politique. Le contrat social, quelque fortement établi qu'on le suppose, ne saurait jamais emprunter sa légitimité que du consentement actuel des membres de la famille humaine. Donc tout contrat de ce genre est une synthèse de l'autorité et de la liberté. Hors de là, il cesse d'être moralement obligatoire.

L'autorité est souvent un principe de religion, qui suppose les hommes liés et les envisage comme un. Cet un est une totalité, l'humanité même, fictivement réunie malgré ses divisions, fictivement étendue à tous les temps, puis opposée à chacun de ces hommes individuels, unités véritables et concrètes. Essentiellement abstraite, quand on la prend dans sa rigueur, l'autorité ne saurait être un pouvoir effectif, ni produire des effets de contrainte. Pour lui donner pouvoir et sanction, les hommes d'une haute antiquité (cet esprit ancien a conservé de fortes racines dans le monde) imaginent un type universel de conscience et de vérité, divin par l'origine, humain par les effets, car ils le feignent

représenté par une ou plusieurs personnes appelées à commander aux autres. L'autorité est alors la loi vivante, et se communique ou se transmet par ceux en qui elle réside. La liberté de quelques-uns assume en soi monstrueusement la représentation de l'autorité, son contraire logique. Il peut arriver aussi en tout temps que les divisions nées de l'exercice de la liberté naturelle obligent les hommes à l'abdiquer de gré ou de force, pour se placer sous le joug commun d'une volonté unique. Religieuse ou politique dans son principe, et de quelques noms qu'on la décore, cette fiction de l'autorité en vient rapidement à n'être que la force pure, vis-à-vis de ceux qui, l'ayant sondée, refusent de s'y soumettre. Ainsi, l'autorité vraie n'étant pas réalisable, parce que de fait l'unité n'est point donnée en face de l'individu, parce que l'unanimité est vme chimère et la majorité un témoignage de la division, parce que l'homme type n'existe nulle part et que les dieux ont des hommes pour truchemans, on intronise l'autorité fausse, qui n'est que la fiction grossière d'une fiction. Alors les gouvernements sont des tyrannies, quelques noms qu'ils se donnent. De son côté, la religion se fait contraignante et même exterminatrice, en attendant d'être contrainte ou exterminée, et l'état social est une guerre sourde qu'il est enjoint aux vaincus de reconnaître et de bénir comme l'éternelle paix.

La liberté est un principe de scission. Elle consiste d'une manière générale dans le droit de tout homme de donner ou de refuser son consentement, selon ses lumières et le sentiment qu'il porte en lui. à l'ordre de vérités et de pratiques qu'une autorité quelconque lui propose. Ce droit est réel, inévitable, même vis-à-vis de l'autorité vraie et en tant que celle-ci se révèle, car il faut bien que la personne adhère, consente, veuille. C'est elle qui veut, c'est donc toujours elle qui prononce en dernier ressort. Et c'est encore elle, d'un autre côté, qui fait la dignité et l'essence même de l'autorité, laquelle

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ne serait rien si elle n'avait son siège dans une certaine conscience. Mais un homme ne peut se prendre pour le type unique, invariable de la vérité et de la moralité. N'est-il pas fonction partielle de l'ordre social où son existence est enveloppée? Ne tient-il pas toujours compte de l'esprit et des croyances d'autrui? Et ne pense-t-il pas se déterminer conformément aux lois générales de la conscience, c'est-à-dire sur le critère de l'autorité universelle, alors même qu'il résiste à l'autorité prétendue? Enfin, tant que la liberté divise, et elle divise nécessairement ou sur un point ou sur un autre, elle est réduite à porter sur ses plus solides résolutions une certaine ombre de doute, aussi légère qu'on voudra selon les cas, mais réelle, puisque la fin dernière des cœurs et des intelligences suppose le bien un, la vérité une.

La vie d'un homme élevé au-dessus de l'empire des habitudes présente un balancement continuel des principes d'autorité et de liberté. Examiner, critiquer, admettre, rejeter, proposer, sanctionner, sont des fonctions essentielles de l'existence morale. Toute conscience est pour elle-même le théâtre de luttes semblables qui, à plus forte raison, doivent éclater entre des consciences diverses. L'histoire de l'humanité offre donc à son tour une série d'oscillations de l'autorité à la liberté, ou, pour mieux dire, entre des groupes inégaux de libertés, déterminées en divers sens. De là naît la loi des majorités, moins barbare que celle de la force pure, et qui n'en est pourtant qu'une sorte d'application pacifique. Une première synthèse de l'autorité et de la liberté s'ébauche au moyen de cette loi; mais combien grossièrement, et au prix de quelles erreurs et de quels sacrifices, on peut en juger par le fait seul des vicissitudes historiques des opinions victorieuses ou vaincues, ensuite par l'inaptitude ou la'corruption de certaines majorités trop peu libres, et par le triste recours à la force de certaines minorités opprimées.

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La loi des majorités ne peut s'organiser dans un état, sans que le contrat qui lie les citoyens devienne en grande partie explicite et formel. La reconnaissance de la liberté dans une certaine mesure en est nécessairement la suite, et la véritable essence de l'autorité tend à se faire jour. Sans doute il y a loin de ce système informe et souvent rebutant, où telles questions de raison et d'obligation morale se tranchent brutalement par le nombre des voix, tandis que l'aveugle coutume et des intérêts dominants continuent de soustraire à l'action de la liberté beaucoup de faits sociaux qui seraient de son ressort; il y a loin jusqu'à l'établissement d'un. contrat oii l'autorité et la liberté ne se feraient que leurs parts justes et nécessaires. Mais du moins un usage prolongé de la discussion et du vote, joint à l'élévation progressive des esprits de ceux qui y prennent part, semble devoir conduire à la fin les hommes à la reconnaissance de cette première des vérités spéciales : que l'autorité imposée ne doit pas s'étendre au delà des devoirs qui obligent universellement et mutuellement des consciences libres, et que tout le reste appartient à la liberté, c'est-à-dire ne doit s'ériger en autorité dans ces mêmes consciences que moralement et sans contrainte *.

Mais les contrats historiques, dans leur passage de Finstinct à la raison, et des temps de l'habitude et de la force pure à ceux où dominent la discussion et la loi écrite, plus tard à travers les développements de l'intelligence et des affections humaines qui les modifient, sont de simples essais d'un contrat définitif idéal, dont la puissance confuse est donnée primitivement dans l'homme, et dont l'acte plein ne saurait se trouver qu'au but même de ses lents progrès vers la perfection de sa nature. 11 est donc inévitable que le contrat, quel qu'il

1. Ici chaque mot soulève des questions graves et délicates, que je «n'ai pas même à indiquer en traitant de la certitude, mais qu'on i*etrouvera dans ma Science de la morale.

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