IDÉE GÉNÉRALE DU PROGRES
soit, règle des points de droit et de devoir étrangers à sa véritable compétence, et en néglige d'autres qui, par la suite, se révéleront avec un caractère de nécessité. Tous les principes ne se découvrent pas en un jour; une fois aperçus, leurs conséquences se déroulent quelquefois difficilement, et se pratiquent plus difficilement encore. Mais enfin, la vérité avouée se fait place, et ce qu'on avait cru fondé à jamais on le renverse, et le droit aujourd'hui visible annule le droit convenu hier. Il en est de ces révolutions sociales, comme de celles qui bouleversent une conscience individuelle, avec de moindres chances d'erreur toutefois à cause de la participation commune et du conflit prolongé de tant de consciences diverses, mais avec une tout autre lenteur aussi, car les siècles valent à peine des jours.
Les progrès sociaux, ainsi que les progrès individuels, sont surtout lents tant que les sociétés, comme la personne, demeurent sous l'empire des premiers instincts ou des habitudes contractées. Ils peuvent même en ce cas être tout à fait insensibles ou nuls, comme le prouve l'exemple de certains peuples très anciens, qui ne furent pourtant pas sans génie. Ils se précipitent, pour les sociétés comme pour les personnes, quand la raison succède à l'habitude, et la libre possession de soi à l'empire des passions et des choses. Lorsque le moment est venu qu'un peuple, préparé par les nobles tentatives de quelques hommes, ait en partie conscience de luimême, il se saisit du contrat qui, jusque-là, liait obscurément ses membres. Il déclare son droit à l'entendre, à l'expliquer, ù le renouveler, à le faire, comme s'il le créait d'une autorité sans précédents, suscitée du fond universel des consciences. Il tâche du moins de le rendre conforme au modèle de justice qui éclate alors dans les âmes. Heureux, et plus qu'il n'est possible sans doute, s'il peut soutenir longtemps un si grand efTort sans retomber en partie sous un joug que la fatigue ramène et qui reste encore trop cher à beaucoup de ceux qui le portent I
Au moment où les personnes et les peuples, dans leur avènement à la liberté, prennent possession du contrat qui les lie, la chaîne des traditions est rompue. On reconnaît alors que la tradition ne peut obliger l'homme ni en matière de foi ni en matière de science, parce que la science doit lui devenir personnelle par acquisition, vérification, examen; la croyance plus encore, n'étant que le produit de ses plus intimes forces morales et d'un accord spontané entre l'élan du cœur et la connaissance réfléchie des choses. En matière de faits, la tradition dans ce que l'on réputait jusque-là le plus sacré, appelle à son tour la critique, et une critique sévère, impitoyable : l'observation et l'histoire elle-même prouvent, en effet, à quel point et avec quelle ardeur les hommes de certaines époques et de certaine culture se précipitent dans l'affirmation du merveilleux qui parle à leur imagination et à leurs passions. On cesse donc d'appliquer aux miracles, aux événements dits surnaturels, la règle commune des témoignages. On ne nie point, ou du moins ou ne doit pas nier l'extraordinaire parce qu'extraordinaire, ni le surnaturel apparent à cause de cette apparence même, difficile à définir; d'autant plus que nul ne peut dire où finit la nature, ni ce que c'est qui n'est pas elle. Mais on réclame pour tout fait extraordinaire une constatation en quelque sorte extraordinaire aussi, par l'esprit de rigueur, d'exactitude et de précision qui doit y être apporté ; et lorsqu'il s'agit d'un fait impossible à reproduire pour l'examen, on demande des témoins impartiaux, capables, instruits, bons observateurs, doués de l'esprit scientifique et médiocrement disposés à croire. Ces conditions sont déjà difficiles à remplir pour les faits contemporains. De toutes contraires se rencontrent en beaucoup de cas, surtout quand les témoins appartiennent à l'antiquité; toujours, quand ils attachent avec enthousiasme, dans un milieu fanatique, les premiers anneaux d'une chaîne de tradition de merveilles. Maintenant, si nous tenons compte de l'afl'aiblis-
LA PROBABILITE MORALE
sèment de valeur d'un témoignage dans une suite de transmissions, et dans une suite à part du cours commun de l'histoire, lequel se compose au contraire d'une multitude de séries diverses et concordantes ; si nous affectons la crédibilité du récit, d'un coefficient exigé par la nature du fait auquel il se rapporte, puis d'un autre, fondé sur les dispositions morales de ses auteurs superposés, ce dernier élevé par conséquent à une certaine puissance ; quelque loi et quelques nombres que nous adoptions, nous arrivons nécessairement à une probabilité si faible, qu'elle équivaut à une négation pratique des plus certaines. Or, ces motifs de renverser leurs traditions sacrées, les peuples émancipés en ont le sentiment très net, quoique peut-être un petit nombre de savants soient en état d'en apprécier les limites positives au moyen du calcul des probabilités.
Mais pendant que le contrat devient tout humain, et en grande partie actuel, il retrouve une nouvelle unité dans le temps, par l'histoire même de ses variations et des lois que la liberté n'empêche pas d'y apparaître. La filière des traditions rompue se renoue sur un autre principe, le principe du progrès. Au lieu de l'étroite solidarité de vie et de croyance qu'imposent à tous une fois pour toutes quelques ancêtres, léguant à la longue suite de leurs générations d'esclaves les premières chaînes dont l'ignorance et la passion les chargent euxmêmes, on ouvre les yeux sur la vaste association où s'unissent librement les hommes du passé, du présent et de l'avenir, dans la tâche d'un travail commun, par les efforts et les succès divers de la reclierche de la vérité et du bien.
En définissant les principes généraux de l'autorité et (le la liberté, ainsi que leur jeu dans la personne et dans l'histoire, j'ai exposé ce qu'un traité de la certitude peut renfermer de phis général sur l'affirmation extra-scientifique, en tant qu'y interviennent le témoignage.
l'exemple, la tradition et l'iiabitude, en regard de la liberté personnelle. J'ai fait entendre aussi de quelle manière ce genre d'affirmations, au fur et à mesure du progrès de la liberté, vient à relever de la critique, c'està-dire des méthodes des sciences, et jusqu'à un certain point de la science elle-même. Mais la nature des appréciations que la critique exige est telle ici que les probabilités qu'on suppute ne sauraient s'évaluer avec une entière exactitude mathématique. De là une part très grande laissée à la liberté, et à l'autorité aussi, puisque la liberté peut user d'elle-même pour se combattre, pour se livrer, pour se nier. Toutefois quelques hommes ont la force de soumettre leurs appréciations, quoique morales, à des règles solides, suggérées par l'expérience et le bon sens, et de soustraire l'esprit de recherche et d'examen à l'empire de l'hypothèse ou du préjugé. Ceux-là forment à chaque époque, et entre eux à travers les siècles, une grande école qui devient une autorité à son tour. Ils nous transmettent et des vérités acquises et, ce qui vaut mieux encore, une méthode J)our en acquérir.
J'appelle probabilité morale une crédibilité dont certains éléments peuvent bien comporter l'évaluation mathématique, mais de laquelle pourtant un ou plusieurs motifs essentiels échappent au calcul. Elle se forme, non par un procédé exclusivement logique ou expérimental, mais du concert des fonctions humaines appliquées à juger d'une vérité qui n'est ni d'une analyse intellectuelle pure, ni de fait actuellement sensible, et qui, de sa nature, ne saurait ni se démontrer avec rigueur, au moyen de principes fixes et universellement reçus, ni s'appuyer sur des motifs propres à se transmettre inflexiblement d'une conscience à l'autre, ni enfin éviter une intervention manifeste et variable de la liberté dans le mouvement de l'esprit qui les pèse.
L'établissement public des vérités physiques et naturelles n'est pas proprement du domaine de la probabilité
morale, quoique le témoignage et une certaine autorité s'y fassent une part très apparente. Mais l'observation et l'expérience peuvent le plus souvent se répéter, et cela indéfiniment, ainsi que les suites de raisonnements qui fondent les théories. C'est même cette répétition qui est l'essence de l'enseignement scientifique, en sorte que tout savant est censé avoir refait l'œuvre de ses devanciers, tout écolier est appelé à la refaire, et tout homme du monde sait qu'il l'aurait pu. Si de certaines observations, nécessaires pour la science, subsistent une fois faites, et sont impossibles à reproduire (celles des anciens astronomes, par exemple), leurs auteurs doivent à leur profession même d'observateurs une autorité toute particulière et par le fait incontestée. Et. en général les travaux scientifiques, si on les sépare de l'abus trop ordinaire des interprétations et des hypothèses, nous offrent ce caractère d'être dus à des hommes dont l'état est de chercher des vérités indépendantes de toute passion, et de les faire connaître. La transmission de ces travaux ou de leurs résultats a lieu dans un ordre de connaissances où les causes perversives de la conviction ne s'exercent pas d'ordinaire,' surtout quand on ne compte pas, comme il est juste de ne la pas compter, la résistance de ces autres hommes qui, s'étant crus d'abord maîtres d'une science illusoire et toute a priori, notamment théologique, ont pris pour état, contrairement aux premiers, de déguiser ou d'altérer ou même de supprimer les vérités qui se font jour. Ceux-ci doivent eux-mêmes céder à la longue. Enfin, si nous étions assez frappés du rôle que le témoignage et l'autorité jouent dans quelques sciences, et des éléments d'opposition qu'elles peuvent rencontrer, pour n'attribuer à leurs conquêtes qu'une valeur de probabilité morale, il faudrait remarquer du moins que cette haute probabilité est de celles qui se transforment graduellement en certitude acquise pour tous les hommes libres.
Au reste, on doit se rappeler ce qui a été dit de la certitude, de la possibilité extrême du doute, et du principe moral inhérent à toute affirmation quelconque.
La probabilité morale, ou la crédibilité que je nomme ainsi, porte sur deux classes de faits : les faits humains, objets de l'histoire et des tribunaux, les faits d'ordre universel ou cosmique, qui surmontent l'exploration régulière des sciences, mais sur lesquels il est impossible à l'homme de ne point spéculer, quand sa destinée entière y est engagée, quand l'idée même qu'il se forme du but de son existence présente en dépend essentiellement.
Il n'entre pas dans mon plan d'étudier les probabilités historiques, non plus que celles des témoignages et des jugements. On a des traités mathématiques sur ces matières, très imparfaits, il est vrai, pour l'analyse des éléments moraux, et que l'on doit compléter par l'étude approfondie de l'histoire, et de la morale et du droit, en un mot des questions mêmes où la probabilité calculée a la moindre place. 11 est difficile d'établir un terrain mixte, et Ton n'y est pas encore bien parvenu. Je remarque seulement, quant à l'histoire, que le calcul fait de la probabilité des cas les plus probables (avérés comme tels) ne saurait jamais représenter leur crédibilité réelle tout entière. Ainsi la plupart des grands faits historiques, l'expédition d'Alexandre, par exemple, se présentent à nous avec un degré de force que nous qualifions de certitude, et qui surpasse en effet la valeur numérique de leur probabilité proprement dite, quelque élevée qu'on l'assigne. C'est que là où nul motif de doute ne vient ébranler sensiblement la volonté, la conscience est affectée d'une disposition nécessaire, à la croyance entière et sans réserve. Au contraire, une réserve quelconque serait impliquée dans le consentement de celui qui accepterait pour mesure de sa croyance une valeur de probabilité, si rapprochée qu'elle fût de l'unité, mesure de la certitude.
J'inclinerais à faire une remarque inverse au sujet de la probabilité des décisions de justice. Il s'agit ici d'appréciations toutes particulières, fondées sur des témoignages trop souvent contradictoires; sur des indices qui ont plus d'une fois trompé l'accusateur et le juge. Plus l'bomme s'éclaire, c'est-à-dire devient capable de réfléchir et de concevoir plus de j)ossibilités diverses, plus il se montre réservé dans l'affirmation des faits que la prévention, l'imagination passionnée, l'ignorance altèrent ou obscurcissent de mille manières. L'histoire a ses fondements sur des suites concordantes de faits très étendus, que des milliers de témoins ont plus ou moins immédiatement touchés ou ressentis, puis contrôlés, puis transmis par une multitude de fdières diverses, et dont la probabilité a dû se multiplier par le consentement de tous et par l'examen d'un grand nombre. Mais les faits très particuliers ou individuels dont la constatation est dévolue ù quelques personnes, et qui de leur nature ne marquent point de trace sur l'ordre général des choses, exigent une analyse délicate et des précautions minutieuses pour atteindre, dans les cas tant soit peu complexes, au milieu du troul)le causé par l'intérêt, la passion ou le préjugé, une lucidité parfaite et la pleine satisfaction de la conscience. Ce degré de créance, que le monde appelle volontiers certitude morale, passerait plus souvent pour une incertitude réelle, si d'une part les hommes étaient plus scrupuleux, si de l'autre ils n'éprouvaient une véritable nécessité pratique et sociale de croire en leur pouvoir de démêler le vrai.
L'autre partie de la probal)ilité morale est essentiellement (le mon sujet. Je veux parler des vérités de croyance touchant le monde et l'homme, l'ordre des causes et des fins, les (k^slinées des êtres, mais de celles-là seulement dont l'investigation est permise après qu'on a banni la fausse certitude, les chimères ontologiques et la métaphysique des infinis. L'étude des fonc-
tions humaines et l'analyse abstraite des fondements de l'affirmation nous ont préparé les éléments d'une philosophie des probables. J'ai donné de cette philosophie et de sa méthode un premier aperçu, en traitant de la liberté, que je trouvais impliquée dans la question de la certitude, et, avant, dans la critique même des fonctions de la volonté. J'essaierai maintenant de la mettre en œuvre, en m'enfermant strictement dans les limites de la raison générale, et appelant à mon aide les inductions convenables tirées de la nature humaine et du principe de moralité qui en est le premier moteur.