‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 58 sur 79 · CORRECTION DES THESES DE KANT · texte numérisé non relu

CORRECTION DES THESES DE KANT

par prédétermination. Elle est le principe, elle est le nom des faits de conscience non prédéterminés. Nous ne remontons pas au delà. Mais dans l'hypothèse théologique, il en est autrement. La supposition d'Un Etre, dont la puissance et la connaissance enveloppent tous les phénomènes, exclut la liberté des êtres : elle l'exclut dans l'origine des faits libres, qu'il faudrait alors concevoir et que l'on ne conçoit pas, et dans leur existence actuelle qui devient illusoire. La loi morale est en ce cas très compromise. Il se trouve qu'on s'est appuyé sur elle pour l'élever à une hypothèse qui la dément.

En résumé, la doctrine de kant nous conduit à cette situation, d'expliquer des phénomènes compris, ou du moins compréhensibles, par des noumènes qui ne le sont point; de poser, pour fondements de la raison pratique, des données d'un usage proprement pratique, dit-il, ou qui n'apportent rien à la théorie, et qui cependant se trouvent être, quand il les explique, l'existence en soi, et l'unité, et l'éternité, et Tinfinité, et l'immutabilité, et la causalité première et transcendante d'un principe en même temps personnel, doué d'intelligence et de volonté. Si ce n'est pas là de la théorie, les théologiens scolastiques ncn firent jamais! Il est vrai que la critique de la raison pure a cru respecter la possibilité de cette substance et de cette cause qu'elle rejetait du domaine de la connaissance. Mais comment.^ à la condition de résoudre les antinomies: et pour solution, elle a pris le parti de réserver la réalité à ce qui est en soi, au pur inconnaissable, et de nier l'universalité rationnelle des lois représentatives des phénomènes, aux(pielles seules elle avait eu foi jus(|iic-là. Ainsi la raison théorique a préparé le terrain de la raison pratique en lormulanl, sous le prétexte d'idéalisme transcendantal, un dogme nihiliste à la manière des éléates ' ! Une prépa-

1. Voyez pour rcxaraen des antinomies kantiennes, le Premier essai, t. II, p. 21'*.

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ration mieux entendue eût été le rétablissement, fût-ce des entités transcendantes, c'est-à-dire des âmes ou des monades, sous n'importe quel prétexte, s'il n'était pas encore possible d'arriver à la définition correcte et positive des individus réels et naturels, des êtres phénoménaux, qui sont les objets indispensables de la pratique. Les uns au défaut des autres, je veux dire les substances finies, si ce n'est les êtres positifs sous les lois qui les composent, sont les personnages nécessaires de la morale, plus encore que de toute autre science. Au lieu de cela, Kant efface de la réalité le monde fini et les lois de l'expérience, comme n'étant rien en soi, et rétablit ces choses en soi (que la pratique ignore) pour les destiner à l'emploi de pierres angulaires dans l'édifice de la pratique! Puis le grand rationaliste défend à la raison de s'occuper davantage de ces choses qu'elle ne saurait entendre; il lui en confie la seule surveillance, avec ordre d'en écarter au besoin Y anthropomorphisme \ c'est-à-dire justement tout ce que la pratique pourrait être tentée d'y chercher et dont il a eu soin d'y introduire le principe. Ces singularités, ces hésitations trop visibles, sont les indices d'un grave éblouissement éprouvé par le philosophe dans la découverte et dans le premier essai d'application d'une méthode philosophique correcte.

Maintenant je néglige les vices du système, je laisse les dogmes que Kant a le tort d'accepter des mains des théologiens, j'oublie le démenti que se donne la critique de la raison pure, ainsi que la prétention de la raison pratique à se fonder sans emprunter d'éléments au sentiment ni à l'expérience : il reste encore assez de vérités à mes yeux dans le kantisme, pour que je le déclare la doctrine la moins fausse de celles qui ont paru avant

1. Kant. Critique de la raison pratique, 1. II, c. ii, § 7 — Tous les passages de Kant cités dans ce chapitre sont pris ou de la Critique de la raison pratique ou du Fondement delà métaphysique des mœurs.

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