DE LA CONTRADICTION REPROCHEE A KANT
Une esquisse historique des opinions sur la certitude doit s'arrêter à Kant. Les successeurs de ce philosophe n'ont pu que recommencer un cycle philosophique antérieurement parcouru, et des phases rajeunies ne sont point des phases nouvelles. Quant à ceux de nos contemporains qui mettent leur critère partout, dans les sens, dans la raison, dans le témoignage, dans le sens commun, quelquefois môme dans la croyance, en oubliant toujours la liberté, principe d'une réflexion vivante, ils ne traitent pas sérieusement la question et semblent n'arriver pas même à la comprendre. Toute philosophie qui ne tient pas compte avant tout des incertitudes, et des variations, et des contradictions de la philosophie, historiques et actuelles, mais qui s'entretient dans l'illusion de les supprimer pour s'en aflVanchir, est, disons-le hautement, un pur enfantillage, auquel un homme ne doit plus s'arrêter.
Observations et développements.
De In contradiction relevée entre les deux Critiques de Kant.
Je n'ai rien voulu changer au chapitre précédent, dans celte seconde édition, malgré la dureté de ce terme de contradiction que j'y emploie, à l'exemple de tant d'autres historiens de la philosophie, [)Our qualifier l'espèce d'opposition qu'a mise Kant entre les conclusions de la critique de la raison pratique et celles de la crilicpie de la raison pure. Ce terme ofiVe pourtant deux inconvénients fort sérieux, sur lesquels il est bon que je m'explique ici. Il ne serait ni bien juste en soi, ni juste à l'égard de Kant, par conséquent, de reproduire une réfutation do la méthode criliciste que l'école éclectique a répétée et répète à satiété, et qui porte absolument à faux.
La réfutation banale à laquelle l'accusation de contradiction sert d'étiquette, consiste à alléguer tout uniment que l'auteur des dcuv critùiucs ayant rétabli sur un fondement pratique ou moral les mêmes affirmations dont il prétendait avoir démontré la fausseté ou im[)Ossibilité dans l'ordre théorélique ou logique, l'ensemble de son œuvre se trouve infirmé et reste sans valeur. Gomme on ne dit pas pourtant que la pensée de ce philosophe ait été que les deux raisons sont contradictoires entre elles,
auquel cas il aurait dû rejeter Tune des deux et chercher un moyen d'opter, ce qu'il n'a point fait, on entend évidemment que c'est lui-même qui a soutenu le pour et le contre par mégarde. L'erreur serait tellement honteuse pour le logicien et réformateur de la philosophie, qu'en vérité la honte retombe sur ceux qui ne craignent pas d'en exprimer le soupçon. Le fait est que Kant n'a pas même eu besoin de prévenir l'objection. C'est dans le cours de ses analyses, et au moment essentiel, près de conclure, qu'il se demande comment il est possible de faire droit aux obligations de la raison pratique en respectant les décisions de la raison théorétique ; et la manière dont il établit et formule les postulats de la raison pratique est précisément et formellement conçue pour ne rien impliquer de ce que la raison théorétique interdit. Il serait inutile de citer ici les passages. Ils se trouvent aux endroits mêmes où un lecteur intelligent les cherchera tout d'abord, et jusque dans une table des matières.
De savoir maintenant si Kant a exécuté de façon à nous satisfaire pleinement l'analyse de la matière des postulats, et trouvé les formules irréprochables, c'est une autre question. Je ne le pense pas. Mais la pensée fondamentale de sa méthode et de ses livres reste toujours, et il est facile de l'énoncer en écartant toute apparence de contradiction. On peut dire, par exemple, et c'est le propre fond du criticisme : « La solution à donner par la ■conscience humaine aux problèmes intéressant la destinée humaine, et que la philosophie a tant agités en soumettant successivement ses recherches à des principes, en se dirigeant par ^es procédés de raison intellectuelle pure, cette solution doit être demandée à des décisions et à des motifs de raison morale. » J'emploie ici des alliances de mots qui ne sont pas accoutumées, mais qui doivent paraître claires. C'est, il me semble, en ceci, pour le moins autant qu'en plaçant le problème des garanties de la connaissance et des lois internes de l'entendement avant celui de la connaissance même et de la définition de ses objets, que Kant a pu justement comparer sa réforme à celle de Copernik, la grand astronome qui mit au centre ce qu'on mettait à la circonférence et à la circonférence ce qu'on mettait au centre. Ceux qui cherchent à surprendre une contradiction dans l'exécution de l'œuvre montreraient plus d'intelligence ou de probité philosophique en discutant premièrement le fond de la pensée de l'ouvrier.
L'exécution de l'œuvre o'est ressentie des origines intellectuelles et des habitudes philosophiques dont le plus grand génie ne saurait être certain de s'affranchir. En formulant les postulats de la raison pratique, Kant a fait usage de la notion du noumène,