‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 62 sur 79 · DU MAL PHYSIQUE · texte numérisé non relu

DU MAL PHYSIQUE

L'immortalité est le droit au progrès, la liberté en est l'usage.

Comprenons bien que la mission de la liberté est de réaliser en partie, dès cette vie, l'accord de la vertu et du bonheur, réclamé par la raison pratique, et qu'elle doit jeter les bases d'un double établissement moral de perfection idéale : dans l'humanité, son objet actuel, et dans la destinée cosmique indéfinie des personnes, son objet de tous les temps. Comment les déterminations de la liberté créent ou modifient les formes de l'évolution de chacun de nous, c'est d'ailleurs ce qu'il n'est point nécessaire que nous sachions. Nous ne pouvons que saisir, dans les impressions que subissent nos organes actuels de la part de nos actes, de nos passions et de nos habitudes, quelques indices de la force plastique de la vie morale, et, par suite, des moyens qui rattachent à l'usage de la volonté les évolutions futures de l'organisme. Là commence l'ordre latent des phénomènes les plus intimes de l'existence. Là s'ouvre pour la connaissance un monde caché, que les savants ont le tort de méconnaître, et dont l'instinct religieux a marqué la place avec la grossière hypothèse des métempsycoses; la métaphysique raffinée, avec sa théorie anti-scientifique de la spiritualité pure ; la théologie chrétienne primitive, avec un miracle de la volonté de Dieu. Que la philosophie morale pose seulement les principes et les fins nécessaires à l'harmonie des fonctions du monde et de la personnalité. Pour le surplus, qu'elle laisse faire les sciences de l'organisation, qui fourniront un jour des observations plus favorables aux conjectures, et les religions, qui, insatiables d'affirmation, poussent la croyance on tous sens, le plus loin possible au delà du savoir.

Je n'ai considéré que le bien moral et le mal moral, c'est-à-dire le bien et le mal que la liberté produit, ou qui en dérivent. Cette sorte de mal est en efTel robstacle

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opposé essentiellement à raccord du bonheur et de la vertu; cette sorte de bien est le jtravail qui doit en procurer la réalisation future : et l'immortalité s'offre comme la condition et le postulat nécessaire de l'œuvre du progrès moral, la seule qui soit dans la dépendance entière des personnes.

Le mal appelé physique est autre chose, un obstacle direct au bonheur, un empêchement matériel à la tendance commune des êtres sensibles. Il se manifeste par la douleur et les divers faits physiques de destruction ou de dépérissement qui font partie de l'évolution propre aux phénomènes vitaux. Il se résume dans la mort. Oïi n'a point à chercher pourquoi l'ordre de la nature est assujetti à ces conditions de génération, d'assimilation, du renouvellement et de destruction qui ne sont après tout que les lois générales sans lesquelles cette nature n'existerait pas : un tel problème impliquerait la détermination d'une cause absolument première, et par conséquent surpasse la connaissance. Mais on a à se demander comment l'ordre de finalité qui régit souverainement les personnes, et dont les personnes transportent au monde la notion universelle, comment cet ordre est compatible avec les dures lois de l'expérience, bornée au monde présent. On doute si la destruction est anéantissement, si tant de germes, et d'organes, et enfin d'êtres accomplis disparaissent sans retour, accumulés dans le néant d'euxmêmes et au profit d'un amoncellement sans nom et sans mémoire; si la conscience, la science, les travaux, sans, parler des vertus et des sacrifices, toute cette vie humaine qui a coûté tant de peines et réalisé bien peu d'espérances, est à jamais perdue chaque fois qu'un certain agrégat se décompose ; ou si d'autres lieux, d'autres temps, une autre expérience garantissent la continuation propre de chacune des œuvres ébauchées de la nature, afin que soient évitées une inconcevable déperdition de moyens, de forces et d'existences, et l'anomalie non moins étrange d'une conscience qui vise à l'éternelle durée au sein de l'éternelle

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