‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 66 sur 79 · LA PALINGÉNÉSIE COSMIQUE · texte numérisé non relu

LA PALINGÉNÉSIE COSMIQUE

faible, comme tous les arguments fondés sur des faits négatifs, tandis que la probabilité morale est puissante : la première fait illusion aux hommes spéciaux, que leur méthode de constatation et de recherche oblige à ne se point payer de la supposition de l'inconnu ; la seconde se fait accepter des esprits, que l'inconnu n'étonne point, mais qui plutôt s'étonneraient si rien d'inconnu n'était, le sentiment libre et la raison devant toujours et naturellement dépasser l'observation en tant de choses. La hardiesse est-elle bien grande à supposer l'inconnu, je dis même l'inconnu le plus parfait et le plus profond, celui-là précisément dont la nature expliquerait notre ignorance? Est-il probable a priori que notre science soit la toute-science, et que nos sens ou nos instruments épuisent les possibles de la sensibilité? On comprend, à titre d'erreur irréfléchie, cette sentence : Rien nest et ne sera sensible que ce que nous sentons, rien nest ou ne deviendra intelligible^ hors ce que nous pensons: maison trouve étrange au premier abord qu'elle exprime la prétention de gens dont l'état est de réfléchir — et à qui chaque pas fait dans leur profession enseigne la modestie — plutôt que la naïveté pardonnable d'un spectateur de ce monde. L'illusion s'explique cependant, comme je viens de l'indiquer, par le caractère des méthodes scientifiques. La faute est de forcer les conclusions de la science, et d'ériger son contenu en négation de ce qu'elle ne contient point.

Notre argument le plus général en fiiveur de la possibilité physique de la palingénésie est donc un simple appel du connu a l'inconnu, et de ce qui est aclucllement observable et observé à ce qui serait tel en d'autres circonstances, après d'autres recherches, avec d'autres instruments d'exploralion, ou mémo enfui avec d'autres organes. Une fois cette position prise, nous attendrions simplement des partisans de rimpossibllité qu'ils nous la démontrassent. Mais le même argument ab ignoto

peut nous servir à développer l'idée de certains d'entre les possibles et obtenir ainsi plus de précision.

Ici la part de l'arbitraire dans la spéculation est grande. On n'est en peine que de choisir parmi les conjectures. Mais autant cet excès de richesse nous éloigne des caractères de la science, autant il dépose en faveur de la consistance générale d'une hypothèse dont l'objet pourrait se réaliser de plusieurs manières.

De ces manières, la plus radicale, pour ainsi dire, est manifestement au-dessus de toute objection, parce qu'elle nous transporte aussi loin que possible de l'expérience présente. Nous avons reconnu, et c'est à cela que nos difficultés se réduisaient, qu'un intervalle présentement insondable se projetait entre les deux organismes afPectés à une même personne. La loi d'intermittence s'offre naturellement pour répondre à ce problème. A juger de l'universalité de cette loi par le nombre et l'importance des cas qu'elle régit, aucune autre n'a plus de titres à passer pour l'une des formes les plus générales de l'ordre du monde. Tout ce qui procède par périodes courtes ou longues, par pulsations, par alternatives de repos et de mouvement, par jets et par retours, toutes les fonctions représentatives, tout jeu d'organes et de forces, et les modes de vie et de changement les mieux appropriés à une conception atomistique de la nature, supposent l'intermittence des phénomènes. L'atomisme lui-même qui, en thèse générale, et sauf la véritable définition de l'atome sur laquelle on peut errer, est le seul système qui en excluant la continuité, c'est-à-dire l'infini actuel, échappe à la contradiction, l'atomisme établit une sorte d'intermittence des êtres et des faits donnés dans l'étendue. L'intermittence dans le temps n'est ni moins nécessaire a priori ni moins d'accord avec l'observation, partout où l'observation peut aller. Enfin il n'y pas de raison, si ce n'est l'habitude et la courte portée ordinaire de nos vues qui puisse nous empêcher d'étendre la loi d'inter-

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