LA. PALINGÉNÉSIE COSMIQUE
mittence jusqu'à des masses de phénomènes, comparées, entre elles, et de placer des intervalles séculaires et plus que séculaires entre des suites immenses de faits qui, rattachées les unes aux autres, seraient de simples périodes d'une vie encore plus vaste. Supposons donc, afin de porter d'un coup l'hypothèse à sa dernière limite, que l'ensemble des événements relatifs à l'histoire naturelle de l'humanité, que toutes les évolutions géologiques dont notre science embrasse la pensée, ne forment qu'une phase d'un développement incomparablement plus grand. Ne prenons pas ici le moi période à la rigueur mathématique et dans un sens d'identité. Adoptons cette ancienne doctrine des stoïciens qui croyaient à la destruction et aux palingénésies successives de l'humanité et du monde; mais transformons-la par l'idée de progrès. N'attendons pas, après l'ère de la grande année et le cataclysme final, de nouveaux empires asiatiques tout semblables aux premiers, et une nouvelle Athènes, un autre Marathon, et les figures exactes, identiques de Périclès et d'Aspasie. d'Epicure et de Zenon. Substituons la hberté au système fataliste. Pourquoi un organisme universel, aussi facile à supposer qu'impossibl*î à décrire, ne relierait-il point l'histoire passée à l'histoire future, en reproduisant les personnes et les corps modifiés tout à la fois selon les lois générales et par les ellcts naturels attachés à l'exercice de la liberté durant la vie antérieure? La mort de chacun de nous, depuis le moment de sa dissolution jusqu'au temps manpié dans le monde à venir, serait un h^ng sommeil (ranéantisscment sous l'empire exchisif des forces physico-chimiques, long sans doute, mais pour qui? Sans doule pour tout autre que celui qui l'apprécierait du fond dune conscience absente. Ilélléchissons, et voyons bien que le mystère est le même pour une supension de vie ou de pensée d'un centième de seconde, ou pour une période d'obscurcissement d'un milliard de siècles. Quand rintermittence est une forme essentielle
de l'ordre des représentations dans le temps, il n'est pas moins déraisonnable d'en exiger l'explication, ou celle des longueurs de repos, qu'il le serait de vouloir rendre compte des représentations elles-mêmes.
L'hypothèse de la palingénésie cosmique peut paraître excessive aux hommes chez qui le sentiment du possible est retenu dans de certaines bornes étroites autour de la réalité palpable. L'habitude est leur unique raison, qui se réfute d'elle-même. Plusieurs religions ont cependant proposé à la foi un objet analogue : la fin du monde, le jugement dernier universel, la résurrection des corps, la vie. Ce que l'espérance religieuse a osé atteindre, au point de vue de l'anthropomorphisme, ne doit pas nous sembler plus étrange au point de vue moral |des grandes lois physiques et des fins de l'univers. En effet, la perpétuité indéfinie de l'ordre actuel des choses est peu compatible avec ce que nous savons des forces capables de bouleverser le coin de l'espace où toute vie à nous connue fleurit, comme une efflorescence du chaos. Un cataclysme futur est donc vraisemblable, et l'ordre actuel a été certainement précédé d'un cataclysme ^ Si donc l'ordre du monde présent n'était qu'un simple fragment de celui qui relierait ce monde à un monde futur, que reprendre d'incroyable dans cette hypothèse.^ En quoi le fragment s'explique-t-il mieux tout seul que ne s'expliquerait l'ensemble .^^ Et si l'ordre est un progrès, si ce progrès s'applique aux personnes, ainsi que le réclament les lois de la finalité morale, qu'y a-t-il là de plus surprenant ou qui s'approprie moins bien à l'idée
1. Le fond de ma pensée ne sera nullement Kltéré si, au lieu d'un cataclysme, on doit imaginer plus probablement un changement graduel de milieu et de conditions, ou, mieux, une transformation lente des forces cosmiques; évolution qui aboutirait dans tous les cas à la destruction de notre monde vivant. Appelons alors cataclysme l'issue d'un retour progressif de tous les phénomènes au pur mécanisme, prévue par quelques savants. Les mots ni le temps ne font rien à l'affaire.
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générale de l'ordre? On trouve naturel que les lois de la chaleur, de l'électricité ou de la lumière s'étendent (între les mondes possibles, les dominent par leur universalité; la loi de personnalité serait-elle seule à n'avoir pas satisfaction? Doit-on bannir de l'univers la conscience qui le comprend, exclure du progrès les personnes, qui seules le découvrent, le connaissent et l'exigent? Il est vrai qu'on ne saurait nier l'action dissolvante des forces les plus générales de la nature appliquées aux individualités organiques, intellectuelles et morales, mais niera-t-on davantage l'action composante ou favorable des mêmes forces, quand c'est manifestement sous leur empire que les individualités naissent et se développent? Elles naissent et se développent pour périr. Elles périssent pour renaître et continuer leur progrès.
Passons à une autre hypothèse, plus limitée en un sens que la première, encore plus aventurée d'ailleurs dans le possible pur et irréfutable. Laissons les évolutions cosmiques, n'envisageons que les personnes, ou plutôt supposons deux mondes voisins, coexistants, compénétranls, qui tour à tour leur serviraient de théâtre. C'est une autre application de la loi générale d'intermittence. La conscience de chacun de nous aurait ses fonctions successivement et périodiquement affectées à deux organismes entièrement distincts, réciproquement étrangers, si bien que nulle communication entre eux ne se serait produite encore. La mort serait le passage de l'un à l'autre. L'iiypothèse est applicable aux animaux, qui suivraient, dans la série de leurs périodes alternantes, une voie de progrès régie par des lois naturelles. L'homme, dont la liberté apporte des éléments nouveaux dans la nature, aurait ce privilège que l'exercice de ses fonctions volontaires, les effets de ses actes libres dans chaque vie, introduiraient dans la suivante des modiiications plus ou moins
graves, analogues à celles que nous voyons procéder de la conscience à l'organisme, dans le cours même de la vie présente. Ainsi, l'extériorité d'essence, l'indépendance mutuelle des fonctions physiques et sensibles composant les deux vies successives, expliquerait la séparation brusque, l'absence totale, le silence parfait de la conscience des morts à l'égard des survivants. La conception dans un monde serait la mort dans l'autre, et réciproquement. Les morts resteraient près de nous (qu'es t-il besoin de les éloigner!^), ils seraient pour ainsi dire en nous, dans les mêmes lieux, sans que leurs organes et les nôtres pussent se toucher, ni se lier par un rapport mutuel qui exigerait une même espèce de sensibilité des deux parts. Il suffit de réfléchir un instant à la nature des phénomènes extérieurs qui sont les objets de notre expérience, pour comprendre que nos sensations seules leur confèrent l'existence pour nous, et que nos sensations ne nous offrent d'elles-mêmes rien qui permette de déterminer le nombre ou les qualités de celles qui sont possibles. Or, d'autres sens amènent d'autres perceptions, d'autres connaissances, d autres êtres, — je dis d'autres êtres, dans un sens tout autrement radical que celui auquel nous sommes accoutumés. Que nous ne possédions point d'organe propre à nous révéler les phénomènes particuliers du corps revêtu par les morts, et ce corps nous pénétrera sans que rien nous avertisse de sa présence! Aucun membre d'une société d'aveugles-nés ne parviendrait, par effort de temps, d'imagination ni de recherches, à se présenter les corps sous la distinction de couleur ; aucun sourd à concevoir la communication à distance par les vibrations sonores. On croit le tact un sens plus nécessaire que les autres, impliqué dans les autres qui n'en seraient que des sortes de développements et dont il serait l'unité, enfin le seul essentiel à la manifestation mutuelle des corps. Mais cette manière de voir, admissible seulement au point de
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vue des phénomènes physiques qui répondent à la sensation, n'est d aucune valeur psychologique. Il faut distinguer dans le toucher trois choses : i"* un certain rapprochement de distance, qui est le contact physique, prohablement différent du contact géométrique parfait ou idéal, et qui, dans tous les cas, ne suppose pas la sensation considérée en elle-même, non plus que celleci ne le suppose logiquement; 2° les concepts catégoriques d'étendue en quantum et en figure, lesquels informent et règlent les impressions tactiles (et encore plus clairement les impressions visuelles), et par conséquent n'en résultent pas, mais les dominent, et en diffèrent sous ce rapport même comme l'universel diffère du particulier; 3° les qualités sensibles proprement dites, sentiments de pression, de chatouillement, de chaleur, de douleur, de plaisir, etc., toutes indéfinissables d'ailleurs. Gela posé, ni le contact physique, quel qu'il soit au fond, ni les notions intellectuelles de la catégorie de position ne se rapportent au toucher d'une manière exclusive; les autres sens y sont également liés, et tout porte à croire que des sensations nouvelles et inconnues n'en dépendraient pas moins. Dès lors l'impression tactile, réduite à ses éléments vraiment caractéristiques, est une sensation comme une autre, donnée dans un état de la conscience, état sut generis, et qui, pas plus qu'un autre, ne nous révèle la nature propre des corps. On peut donc supposer la privation du tact, aussi facilement que l'absence de la vue ou de l'ouïe. On peut supposer, à la place de ce sens, un senslout autre et tout nouveau. Par là même, une autre corporéilé remplacerait celle que nous sommes accoutumés à définir sous condition du sentiment tactile. Enfin toute la répugnance que nous éprouvons à envisager de semblables possibilités doit tomber devant cette simple observation : savoir, que l'unique motif que nous avons pour les repousser est l'ignorance où nous sommes à l'égard d'objets ignorés. Mais si
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nous n'ignorions pas, que nous resterait-il à supposer? Il serait question d'une réalité de fait, et non plus d'un possible.
Voici maintenant un grand problème, relatif à l'hypothèse que j'expose; mais je ne m'y engagerai pas, lorsque toutes les données manquent, et que déjà on peut trouver mes aperçus bien aventurés. Les morts, vivant dans nos propres milieux sous des conditions inaccessibles à notre expérience, sont-ils à leur tour impuissants pour toute perception sensible de nous et de ce qui nous touche .^^ Nous connaissent-ils du moins intellectuellement, ou non.^^ Ont-ils sur nous quelque action mystique.^ Leur monde est-il de tous points étranger au nôtre, ou l'enveloppe-t-il par l'imagination et la mémoire sans en être réciproquement enveloppé (comme on dit que certains somnambules ou extatiques embrassent dans la vision de l'extase à la fois les phénomènes de la vie commune et ceux de leur vie anormale, tandis que ces derniers s'évanouissent pour eux au réveil sans laisser de traces) .^^ tout cela est possible. Mais la communication mutuelle fait défaut. Les études historiques et morales sont aujourd'hui assez avancées pour qu'on puisse affirmer que la conscience d'un extatique, d'un visionnaire ou d'un aliéné est l'unique théâtre où se produisent, en des phénomènes purement internes, les prétendus rapports sensibles entre les vivants et les morts. Je ne parle pas du charlatanisme, qui a fait tant de victimes en tout temps; et il serait sans doute superflu .de remarquer les dangers des croyances particulières arbitraires et des dispositions superstitieuses. En présentant une possibilité d'ordre général, je suis loin de vouloir favoriser les illusions de ces consciences malheureuses dont les produits imaginatifs, réglés par une volonté trop faible, tendent à simuler la sensation. Je ne méconnais pas non plus ce qu'il y a d'élevé dans quelques cas rares