LA CONDITION DES MORTS
d'inspiration, de vision, d'aliénation presque. Les créations représentatives ont dû plus d'une fois à leur beauté, à leur spontanéité sincère, surtout au crédit que le sentiment religieux leur accordait, une véritable réalité morale, qui ne préjuge rien en faveur de la réalité représentée externe. Mais les apparitions des morts n'ont môme joué qu'un rôle subalterne dans l'histoire des croyances. Les cas de résurrection sont en elfet d'une autre nature et de la classe dite des miracles.
11 faut prévoir une objection à l'bypothèse des deux vies intermittentes : pourquoi n'avons-nous pas souvenir de notre vie antérieure.»^ Je réponds : Il se pourrait que la mémoire fût réservée à celle-lti et à ses retours, de même que les intermittences de la veille et du sommeil, dans la vie présente, ne permettent une pleine conscience qu'aux périodes de veille. Mais on peut faire une réponse; plus péremptoire : rien ne prouve que la conscience, comme nous la possédons, n'est pas pour nous tous à sa première période. L'hypothèse à laquelle nous soumettons l'avenir n'embrasse pas nécessairement le passé. Certains philosophes ont un intérêt spécidatif à envisager une suite de vies antécédentes, et y sont même contraints. Ce sont ceux qui croient que rien ne commence, et qui. pour toute solution de la question des origines, vont se perdre résolument dans la contradiction du procès à linfini et de la perpéluilé éternelle des phénomènes a parle anle. Nous, dans notre ignorance avouée des origines premièn^s, nous les posons cependant en vertu d'une nécessité logique, et, nous trouvant impuissants à fixer le début des phénomènes personnels, nous ne voyons aucun moyen de prouver que leur série remonte plus haut que la vie actuelle. Au contraire, nous voyons des motifs moraux pour la prolonger, et cela indéfiniment; et c'est de la question la seule partie qui nous occupe.
La périodicité de la vie de conscience, transportée dans les temps écoulés, ne serait jamais qu'une solution illusoire du problème de l'existence personnelle, car il faut toujours s'arrêter quelque part et commencer à quelque moment. Placée dans les temps futurs, développée à dater de nos propres phénomènes, comme origine positive, cette même périodicité satisfait à celle des conditions de l'immortalité dont nous avons connaissance. Aucune impossibilité physique n'y fait obstacle, s'il est vrai que, ne sachant point a priori comment notre organisme correspond à nos fonctions de conscience, nous ne savons pas davantage pourquoi un organisme tout différent n'y correspondrait pas de même, et pourquoi pas deux alternativement, ou successivement un plus grand nombre.
J'ai présenté l'hypothèse de l'alternative en forçant le plus possible ma pensée pour la mieux faire comprendre. Quand je supposais la compénétration de corps entièrement indépendants et étrangers les uns aux autres, de manière à donner une même habitation à deux organismes, je cherchais ù porter l'imagination, pour ainsi dire, à la dernière extrémité du possible, plutôt que je n'avais l'intention de m'arrêter au plus vraisemblable. Mais rien ne s'oppose à ce que le sentiment de l'immortalité se fixe de préférence, en donnant aux deux termes organiques de l'alternance • vitale deux théâtres différents dans l'espace, deux globes, par exemple. La tendance est aujourd'hui assez commune à imaginer une pérégrination des existences individuelles dans les astres. Les raisons que la physique oppose à des migrations de ce genre s'évanouissent évidemment quand on suppose des fonctions entièrement nouvelles de chaque vie comparativement à l'autre vie.
Enfin, au lieu d'une simple alternance, quoique très compatible avec le progrès constant de la personne (et
qui, d'ailleurs, pourrait n'avoir qu'un temps selon l'ordre du monde, et faire place à d'autres transformations), d'autres seraient portés à croire à une succession de formes organiques toujours nouvelles et progressives, quoique sur un même théâtre de vie. Cette remarque me conduit à exposer une troisième hypothèse, non moins apte que les précédentes à représenter les conditions physiques de l'immortalité personnelle.
Jusqu'ici la spéculation nous tenait éloignés de l'expérience accessible en l'état présent des choses, bien que demeurant fidèles à l'esprit des phénomènes et à la notion de l'expérience généralement possible. Rapprochons-nous maintenant de l'observation, non pour nous confiner dans les faits acquis, où serait alors l'hypothèse? mais du moins en n'en imaginant que d'observables de leur nature et par les progrès réguliers de la science. Approfondissons hypothétiquement ce groupe de faits latents que la bonne foi éclairée de l'observateur doit admettre dans la série des phénomènes biologiques.
Au fond, la philosophie ne saurait plus rien imaginer de nouveau sur le sujet que nous traitons, car les intérêts idéaux de l'homme, le poussant dans tous les sens à travers le champ borné de ses connaissances, ont dû lui enseigner de bonne heure toutes les entrées praticables de l'hypothèse. Mais, ce qui serait nouveau, c'est de régler la fantaisie elle-même par une méthode sévère, et de réduire ii sa plus simple expression rationnelle le sens trop figuré des diverses conceptions palingénésiques. Des imaginations vieilles comme le monde cliangent de caractère, quand on les sèvre des erreurs séculaires, des faux embellissements qui les chargent et les dénaturent. Ainsi, les hypothèses dont j'ai esquissé ci-dessus quelques formules sont de simples tran formations de la donnée antique des transmigrations. Que devient cette donnée, lorsque nous en écartons la croyance aux âmes séparées et
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pérégrinantes, pour ne reconnaître que des phénomènes liés et intermittents? nous l'avons vu; de même, à présent, je peux substituer à l'idée des grandes intermittences celle de la perpétuité des fonctions organiques, en tenant compte d'une partie cachée et Supposée de ces dernières. Alors je n'admettrai point de substrat métaphysique, non plus que précédemment, mais je donnerai pour supports aux groupes et séries de phénomènes certains êtres positifs, doués d'une permanence relative, éléments nécessaires, principes radicaux des phases et métamorphoses d'êtres plus complexes qui tombent sous l'observation à laquelle eux-mêmes se sont soustraits jusqu'à ce jour. Je laisserai donc reparaître les âmes, mais telles à peu près que l'imagination la plus naïve les a suggérées à la philosophie et à la théologie, qui en ont graduellement exténué, vidé le contenu, en les quintessenciant jusqu'à l'abstraction pure; non pas des essences immatérielles, mais des composés subtils, déliés, insaisissables pour des organes et pour des instruments encore trop grossiers. En un mot, je demanderai si l'organisme que nous connaissons exclut la subsistance de certains corps antérieurs et postérieurs, organisés à leur manière, très petits ou même insensibles avant tout développement, qui constitueraient, pour la génération, un sujet, une puissance déjà matérielle; durant la vie, l'ensemble des éléments les plus profonds qui la soutiennent, et après elle, à la fois son résidu et son produit, sa matière transformée, appelée sur un théâtre inconnu à poser le fondement d'une autre existence personnelle .^^
Si cette hypothèse avait pour objet l'établissement d'une théorie de l'organisation et de la vie, dans le sens des anciens errements, on y objecterait avec juste raison que ce n'est là que reculer stérilement les problèmes. Et pourtant réussissent-ils à rien de plus les nombreux physiologistes qui produisent sans scrupule leurs forces organisantes, générales ou spéciales?
Sont-ils même plus avancés que ces docteurs de l'Ecole, toujours ridicules et toujours imités, dont les savantes élaborations ramenaient la dormitivité à la vertu dormitive qui fait dormir? Mais nous ne prétendons rien expliquer, nous ne voulons que nous mettre en face des suppositions plus ou moins vraisemblables à l'aide desquelles on peut se représenter la conservation de la personnalité : et nous y parvenons plus naturellement, plus intelligiblement aussi, par le rapport supposé de certains êtres latents avec ceux qui se développent sous nos yeux, que l'on n'a jamais pu le faire à grand renfort de constructions abstraites, causes pures, forces pures, esprits purs.
Dès lors nous pouvons nous prévaloir, pour fortifier notre hypothèse, de toutes les hypothèses différentes qui ont placé quelque chose sous l'organisme, et qui n'embrassent guère moins que l'ensemble des théories sur ce sujet. Seulement nous considérons des êtres, et des êtres réels, déterminés pour eux-mêmes et à déterminer pour nous, des groupes de phénomènes sous des lois positives, quoique inconnues, au lieu de ces substrats et de ces causes vagues que, pour définition imique, on déclarait capables d'expliquer tout ce dont l'explication était requise. Le mobile auquel nous obéissons est le même qui a fait imaginer les âmes appropriées aux fonctions diverses, nutritive, sensitive, motrice, irascible, appétitive, rationnelle, les formes substantielles, les natures plastiques, l'âme stahlienne, le principe vital, et toutes ces forces que le matérialisme lui-même n'a pu s'empêcher de poser à l'origine et au fond des propriétés des êtres vivants. L'animisme n'est pas loin d'accorder tous les caractères d'un être véritable et complet à l'ame qui a charge de faire vivre le corps ; et la métaphysique lui en fait un reproche. Enfin, Cabanis arrive au vrai sens de l'hypothèse, à l'idée qui satisfait la science cl la désintéresse, quant à présent, en lui ouvrant carrière pour l'avenir, lorsque, après s'être demandé laquelle des
deux opinions est la plus probable, de la mortalité ou de la permanence du principe de personnalité, il donne cette conclusion :
(( Toutes les considérations ci-dessus réunies nous conduisent naturellement à regarder le principe vital, ou l'ensemble de toute la sensibilité dont est animé le corps vivant, non comme le résultat de l'action des parties, ou comme une propriété particulière attachée à la combinaison animale, mais comme une substance, un être réel qui, par sa présence, imprime aux organes tous les mouvements dont se composent leurs fonctions, qui retient liés entre eux les divers éléments employés par la nature dans leur composition régulière, et les laisse livrés à la décomposition du moment qu'il s'en est séparé définitivement et sans retour * . »
L'être réel de Cabanis, l'âme de Stalil, avouée matérielle et étendue, le principe vital et organisateur de tant de physiologistes depuis Platon jusqu'à Broussais. qjuand ils ne l'ont pas érigé en abstraction et soustrait aux conditions de la nature, enfin et surtout la croyance ancienne et populaire, et beaucoup de théories qui, réduites à leur plus simple expression, n'ont d'autre fondement et d'autre sens que cet instinct presque universel, peuvent être cités à l'appui de l'hypothèse des organismes latents. Ainsi présentée, elle est sans doute en dehors du savoir actuel ; mais si nulle observation ne la confirme, les faits ne la démentent pas non plus. Elle ne s'impose pas au nom d'une philosophie ouvrière de chimères, mais elle est conforme aux autres inductions scientifiques, et qui sait si elle n'est point la pierre d'attente de découvertes futures? Sa simplicité, sa vulgarité, sont peut-être des motifs assez faibles de lui donner la préférence sur les vues plus hautes et plus générales que nous avons exposées ; mais elle nous laisse une espérance d'apprendre régulièrement par la suite