Lettre sur les causes premières^ p. 72, éd. Bérard
quelque chose de ce qu'elle anticipe, et c'est là un mérite. Ceci soit dit sans choisir et nous prononcer, car la thèse que nous défendons n'exige de nous aucun parti pris, ou plutôt nous les interdit tous, et se trouve d'autant plus forte.
Au reste, cette hypothèse et ces vues sont conciliables. On pourrait imaginer, entre autres suppositions, que l'organisme latent est d'une autre nature que l'organisme actuellement sensible, c'est-à-dire n'est pas un sujet abordable pour les mêmes sens. Le premier, par exemple, envelopperait le second, l'engendrerait en lui sous des rapports et des lois qui nous échappent comme lui-même, se modifierait à son tour dans le cours de cette évolution, enfin persisterait au delà du terme de l'influence réciproque, prêt pour une formation nouvelle dans le monde inconnu, ou dans les mondes futurs. On s'expliquerait ainsi l'impuissance où nous sommes de saisir l'être propre du principe formateur, d'abord dans la sphère d'observation des progrès CTnbryonnaires, et plus tard dans l'animal accompli dont il va produisant ou subissant les modifications diverses. Mais il n'est pas impossible non plus que l'être qui préexisterait, puis persévérerait à travers les phases de la vie animale et au delà, fut plutôt l'enveloppé que l'enveloppant de celle-ci dans l'étendue, et nous demeurât soustrait par sa petitesse seule, (pioique formé d'éléments appréciables pour nous et par leur nature. Sous ce point de vue, la question du siège de l'âme continue à se poser comme autrefois, et avec sa signification la plus étroite et toute pliysique, l'âme étant un être soumis à toutes les conditions de l'être. Et il ne faudrait pas conclure de là que les fonctions diverses de la personne ne sont pas diversement localisables dans l'organisme, ainsi ([uc les organes euxmêmes se localisent, quoique conspirant ensemble : l'unité, en efTet. ne repousse pas la multiplicité; il suffît que des liens physiques existent entre les parties
quelconques du corps entier successivement développé et cet autre petit corps, atome de nature, qui est l'âme, pour que les actions de ce dernier apparaissent et s'assemblent en différents lieux, hors de sa propre enceinte.
A l'égard de la petitesse et de l'imperceptibilité actuelle du corps central, premier fondement de l'organisme et des organismes possibles successifs, on doit rappeler ici que l'étendue consiste en une série de rapports de position indéfiniment croissants ou décroissants, dont la réalité, quoiqu'ils demeurent finis, peut être supposée et prolongée démesurément au delà de la portée de l'intuition sensible ou imaginative. L'imagination proprement dite est aussi bornée que la vue; celle-ci, plus pénétrante que le toucher, n'allait guère loin avant l'invention des lentilles : aujourd'hui, l'entendement, à tort nommé imagination, sait qu'il y a des mondes dont nos instruments n'atteignent que l'entrée; pourtant, nous parlons souvent, mais nous avons rarement une idée efficace et assez vive de la suite inimaginable des êtres décroissants possibles.
La monadologie tira beaucoup d'intérêt de l'extension donnée à nos idées de grandeur par les observations micrographiques. Non que Leibniz n'eût fondé ses monades sur l'abstraction de l'être, en vrai métaphysicien; mais, de l'association des monades chimériques, il avait aussi compose une échelle d'êtres indéfiniment multipliés et divisés qui suggéraient une idée tout autre et très positive de l'ordre et des réalités de la nature. Sa thèse du progrès continu de la vie achevait le tableau, quoique la continuité, vraie sensiblement, devînt une contradiction, dans le sens rigoureux et mathématique où il la prenait pour s'en faire un axiome. Enfin, en admettant l'union perpétuelle des âmes et des corps et l'impérissabilité des essences propres des êtres vivants, ce grand homme allait implicitement, ce qu'on n'a pas assez vu, à déclarer l'inutilité des âmes esprits-purs. A
sa suite, Haller et C. Bonnet, le groupe des naturalistes qui s'attachèrent ii l'idée de la préformation et de l'emboîtement des germes, pouvaient avoir le mérite de bannir de la science les essences scolastiques. Il est surprenant que Bonnet n'ait pas senti que l'indissolubilité réelle de l'organisme et de l'âme réduisait celle-ci à ne représenter qu'une abstraction. On s'étonnerait encore à meilleur droit de l'incapacité de leurs successeurs jusqu'à nos jours pour comprendre la haute portée, la valeur vraiment unique, on peut presque dire la solidité de l'hypothèse des corps latents en rapport avec les corps sensibles, et de leurs transformations réglées et de leurs palingénésies. C'est la seule en effet qu'on ait proposée pour assujétir à des lois naturelles l'ordre des évolutions des animaux et des personnes, ordre qui doit légitimement être jugé aussi probable dans cette sphère élevée de phénomènes que dans les autres. Mais cette hypothèse, telle qu'elle fut présentée, était à l'adresse des savants spéciaux plutôt que des philosophes, et, péchant par excès de précision, elle fut rejetée en bloc avec celles de ses parties que décidément l'observation ne justifiait pas. On peut admettre les organismes embryonnaires préexistants, et n'en vouloir pas deviner les formes, et repousser la pré formation des organes en petit, et éviter de voir tout le travail de la nature dans une simple extension de grandeur. A priori, c'était se faire une idée bien étroite des transformations des êtres que de les borner à un changement d'échelle. On peut donc préférer au développement centrifuge l'épigénèse et le développement centripète, s'ils représentent mieux lete faits, sans pour cela affirmer que nul organisme invisible ne préside à l'établissement des premiers organes apparents. On peut faire plus et renoncer même à la préexistence, qui nous touche peu en son indétermination, et pour une époque de la vie où la personnalité n'est pas encore dégagée : c'est la postexistence qui nous intéresse : et on est libre alors de croire que l'orga-
nisme destiné au supj)ort physique de la personne future est l'objet d'un travail inconnu, caché, qui se fait au plus profond de l'organisme lié à la personne présente, quelle que soit d'ailleurs l'origine de ce dernier, une ou multiple, et plus ou moins intime ou extérieure aux germes qu'il est donné d'en apercevoir. En somme, l'hypothèse de Bonnet resterait comme le type, bien que grossier, et dont il faut avoir soin d'envisager seulement la forme générale et épurée, de ce que la physiologie permet au philosophe pour concevoir la permanence et les évolutions physiques des êtres organisés ^
1. Nous pouvons invoquer aujourd'hui, pour le fond des vues que nous exposons, l'autorité d'un physiologiste qu'on ne soupçonnera pas de n'être point au courant de la science. M. Claude Bernard, après avoir rappelé sommairement cette théorie de la préformation ou involution dont on parlait naguère encore avec mépris, exprime la pensée que des travaux récents tendent à la tirer de Vouhli.
(( Cuvier, dit-il, dont le génie précis s'accommodait mal des hypothèses, a pourtant accueilli celle-ci avec faveur. Il la regardait comme la plus satisfaisante de toutes celles qui se proposent d'expliquer le mystère de la multiplication des êtres vivants. Nous n'aurions point rappelé ces souvenirs rétrospectifs si des travaux récents ne semblaient tirer l'hypothèse de l'involution de l'oubli dans lequel elle est tombée. Les auteurs contemporains, Pflûger, etc., ont établi la dérivation de l'œuf de Tépithélium ovarien; M. Balbiani complète l'histoire de l'œuf en faisant provenir cet épithélium d'un élément, le globule polaire, sorti directement de l'œuf; par là il donne un fondement scientifique à la théorie précédente \ surtout si l'on considère comme prouvée la distinction d'origine que le même auteur établit entre la vésicule germinative qui traduit l'influence atavique, et la cellule embryogène qui traduit l'influence particulière de l'individu.
» Au résumé, l'œuf n'est en lui-môme qu'un élément plastique très énergique, un centre d'attraction chimique et morphologique, dont le processus évolutif est renforcé d'une manière inconnue par l'intervention ou l'imprégnation de l'élément mâle, c'est-à-dire par la fécondation. La tradition organique, c'est-à-dire /e souvenir des états antérieurs qu^il a traversés, est empreinte dans sa constitution moléculaire intime, et non dans sa forme, qui est la même pour toute l'animalité... On ne peut point dire que la fécondation soit une simple impulsion destinée à amplifier une miniature préformée, on doit dire qu'elle est un incident dans une longue série d'actes évolutifs, incident qui, d'ailleurs, n'est pas unique et seul de son espèce, car dans l'histoire du développement il a été précédé d'un acte de préfécondation qu'il ne fait que reproduire avec plus de puissance.