‹ Essais de critique généraleChapitre 101 sur 139 · BU M09BE · texte numérisé non relu

BU M09BE

rapports d'origine et de fin, de leurs relations d'étendue et de durée tandis qu'ils se développent, de leur hiérarchie spécifique, des forces primitives qui les lient et de la loi de leurs variations : ces choses, comme partielles et secondes, sont objets de l'expérience et des sciences, mais comme entières et générales échappent à la science. On ne sait enfin ni si une fonction rigoureusement déterminée enveloppe tous les phénomènes par anticipation et sans exception, ni si tous, ou du moins tous les nécessaires, se trouvent représentés actuellement dans quelques consciences plus vastes que les autres,

Ces questions renferment le problème du moûde. D'autres ne doivent pas mêpoe être posées: ce sont celles qui rentrent dans ta formule : Où, quand, fa quoi, par quoi, pour qyoi quelque chose ? car k l'analyse elles ne conservent aucun sens, ainsi qu'on l'a vu. L'unique énoncé qui les résume : Par rapport çl quoi quelque chose en général ? n'admet de réponse possible que tirée des relations internes des phénomènes une fois posés. Les rapports sont entre les choses données, §ont ces choses (pêrpes, eu égard su connaître, ef ne les définissent que les unes p^r les autres. Les conditions générales de liei), temps, devenir, cause et fin quj porteraient sur l'ensemble des fonctions du inonde ne doivent donc pas snéme être dénudée?.

La question universelle de qualité : Que sont les choses? et U question universellede conscience : En qui les représentations ? reçoivent une seule et même so^ lptjop ; c'est-à-dire qw'atj point de vue de h «appas-

QUANT A LA PPUSQBNALITÉ. 359

fiance, le seul admissible puisqu'on qe peut rien exterminer que comme représentation, les choses données sont dans les consciences, ou les choses données sont des fonctions de consciences.

Restent donc les questions relatives au nombre et aux fonctions réciproques des consciences quant à la force, à la passion, au devenir, à la durée et à l'étendue; reste le fait môme de la définition pu circonscription propre à chacune de ces sphères distinctes de la représentation. Cette fois le problème se pose, mais, dans sa généralité, ne se résout point. Nous avons vu qu'on ne pouvait l'aborder ni par voie d'ana-

lyse, ni par synthèse immédiate et directe. Ceux qui prétendent le traiter à leur satisfaction nous proposent de déterminer certaine fonction première et totale, comme cause unique, fin unique, espèce unique et universelle ; et de même dans les autres catégories. Leurs propositions poussées à bout ne nous mènent pas à une synthèse intelligible.

Nous parvenons à cette conclusion définitive : La synthèse totale des phénomènes, en tant que donnée première, est soustraite à la connaissance et à la science. Elle fut néanmoins, elle fut déterminée sous tous les rapports, en elle-même, conformément à la catégorie du nombre sans laquelle il faut renoncer à la spéculation et à tout usage de la pensée.

La synthèse actuelle, comprenant dans sa sphère les phénomènes passés, est déterminée par la même raison; elle est donnée, mais elle n'est point donnée à la science, et elle ne peut ('être. Elle comporte une plu-

ralité de consciences, et c'est tout ce que nous en sa* vons.

La synthèse portant sur le futur ne serait une donnée qu'autant que des phénomènes quelconques dépendraient strictement de la fonction des phénomènes antérieurs : c'est la prédétermination ; mais nous ignorons si le monde est sujet d'une telle loi , et s'il ne Test pas, nous devons dire que la synthèse totale, au sens avenir, est et a été à toute époque une idée sans fondement.

§ Lli.

De» problème» en dec* de la connaissance possible*

Conclusion.

Le discrédit où la philosophie est tombée de nos jours s'explique aisément. 11 est le fruit de la méthode vicieuse que les philosophes se sont obstinés à suivre au milieu de l'indifférence du public et en dépit de la dialectique du scepticisme. La critique de Kantn'a pu les faire changer de voie, non plus qu'autrefois celle de Socrale.

Cependant la philosophie peut et doit exister. Son objet est et a toujours été défini par le fait : Dieu, l'homme, la liberté, l'immortalité, les lois premières des sciences, toutes questions étroitement liées, composent son domaine ; et, dans le cas où il n'y aurait point de science possible de ces choses! cela même est

à rechercher, et la philosophie demeure comme critique générale de nos connaissances.

C'est Tidée que j'ai voulu indiquer en bannissant le mot philosophie du titre de mes essais. Le nom doit changer quand la méthode change.

J'ai procédé à la spéculation avant de l'avoir circonscrite, avant d'avoir pu la circonscrire, sachant seulement que les vérités que je me proposais d'atteindre, quelles quelles fussent, avaient pour préliminaire indispensable la critique de la vérité ellemême. Mais le moyen d'entreprendre celle-ci sans la supposer ? Je n'ai donc marqué d'abord ni origine, ni borne à mes recherches. J'ai même fait abstraction de la conscience déterminée en qui et sous condition de qui s'établissent des propositions quelconques. J'avançais hardiment, sans souci du cercle où s'engage celui qui prétend tout soumettre à l'analyse, y compris les données que toute analyse suppose et les instruments que toute analyse emploie.

Cette marche était naturelle ; elle était même la seule possible. Ses défauts, si toutefois ce nom convient à ce qui est nécessaire, se trouvaient corrigés comme ils peuvent l'être, de cela seul que je ne me les dissimulais point. Le cercle, que les sciences évitent en posant chacune son principe en dehors de sa propre analyse, est, au contraire, une forme de la science des principes. Celle-ci est constituée au moment où le cercle qu'elle ouvre se referme sur elle, et il ne lui reste plus alors qu'à se proposer telle qu'elle est à l'approbation de la conscience et des hommes : elle

862 conclu&iok.

remplace par des synthèses définies les synthèses vagues qui lui servirent de données ; cety fait, elle demande si vraiment l'œuvre est accomplie, postulat à l'adresse de chacun de nous et du genre humairç. Même difficulté, même nécessité, quant à la dépeadance où des propositions qu'on avance pomme vraies sont impliquées par rapport k la conscience particulière où, de fait, elles se produisent- Même solution aussi , car le savant se propose en proposant |a science, et ces deux questions sont identiques : Le savant estil ? la science est-elle?

H n'en est pas moins vrai que la spéculation et ses résultats quelconques demeurent frappés d'jin certain coefficient d'incertitude dont la nature exacte, la portée, les valpurs, pour ainsi dire, soqt à déterminer selon les pas et les divisions de la science. A cet ég^fd, nous n'avons rien fait jusqu'ici que reconnaître cp que d'ordinaire on se déguise. Nous procédions sur |a fi)i dé ce qu'on nomme jugement et de cp qu'on Rpiqmft raison , sans nous rendre bien compte des ttyrPP de créance de la méthode que nous suiviQns et des découvertes qu'il nous serait donné de foire. Le prpblètye des problèmes reste donc suspendu sur ftP*J8» H*3té di) moins bien posé, k ce qu'il semble*

Qu?avons-nous obtenu» cependaitf, spus cette réserve ?

Nous avons démontré que la science es} limitée ; qu'elle n'embrasse point, et qu'à peipe elle atteipt, comme extrême limite, l'existence de fa|t^ premiers ; que son. objet total est déterminé sous tQufps |es ca-

CQRPLHÇIÛK. 3$)

tégories, mais indétermipé quant à nous : epfin nous devons renoncer à cette possession entjère dps phcppraènes et des lois partielles qui s'ensuivrait de (a détermination du iponde ou de {'ordre universel.

La théorie des lois générales de la connaissance et de ses limites, objet spécial de ce premier essai, tient lieu de la science universelle, d'ailleurs impossible.

Les sciences particulières ou séparées sopt vouées, les unes à l'investigation logique, sur principes anté* rieurs, les autres à l'observation et au maniement de l'expérience : elles ne doivent ni dépasser jamais certaines données positives et suffisamment abstraites, où riep n'échappe à l'analyse possible, ni s'étendre à des conséquences qu'elles ne tiendraient pas pour vérifiables selon leurs méthodes propres. C'est aux sciences qu'appartient, en l'absence de la synthèse totale, la détermination de§ lois de cjévploppeipent du jponde pRtre des limites dp plus en plus élpignéeç dans chaque sphère. Majs peut-être U critique M-çJle encore sa place marquée dans l'intervalle de }a scienqp, reconnue impossible, et des sciences, elle§-mêp)ps pj faibles, imparfaites, bornées*

Tels sont les résultats d'upfi apalysç première $\ fondamentale. Ils sellent négatifs, mais toute vérité est positjye et a ses cpqçpqijenees, cqpame (el)e : ce$t une oeuvre positive (jpg de repvejrser des erreurs, purtout séculaires. Je ne parle pas (Je l'édifice des catégories que j'ai tenté d'élever, et qui, en le supposant achevé corn me il peut l'être, e| définitivement cop-

firme, aura plus d'intérêt et de portée véritable et se* rieuse que n'en ont eu les systèmes métaphysiques et théologiques du monde.

D autres résultats, ou plutôt la môme critique appliquée aux grandes erreurs du passé, sont d'une importance capitale. Les écoles , les doctrines , les obstacles tombent : place est faite à la vérité. Le spiritualisme, le matérialisme, le panthéisme, disparaissent avec leurs fausses méthodes et leurs constructions vaines, lorsque les idoles de l'infini, de la substance et de la cause substantielle sont renversées.

L'esprit et la matière ne sont plue que des noms appropriés à une classification grossière des phénomènes. La détermination des faits de tout ordre et de leurs lois se substitue à la recherche des essences. Les êtres sont des lois.

Il n'est plus permis de poser pour fondement de toutes choses cet être en soi, indéfinissable, fatal, d'où tout se dégage, où tout se perd ; immuable et principe des changements ; insensible, origine et fond de la sensibilité et de l'expérience ; sans propriétés, qui les produit et les réunit toutes ; point primitif ou masse obtuse, on ne sait comment vivifiés. II n'est plus permis d'affirmer délibérément que l'individu n'a point d'existence durable ; que la personnalité est une illusion passagère, non une loi constante ; que l'homme s'engloutit dans la nature, l'humanité de même, ou que cette humanité présente et périssable est le produit culminant du développement du monde.

De tout cela, nulle preuve, si ce n est appuyée sur l'inintelligible et le contradictoire. Mais des lois, ou constatées ou probables, ou tout au moin& inconnues et possibles, peuvent renfermer les éléments de constance, de perpétuité, d'immortalité de ces groupes de phénomènes qui sont des êtres, et que la loi de personnalité enveloppe à un moment donné. C'est ainsi que doit se poser la véritable question de la vie et des destinées futures, arbitrairement niées par les uns, compromises par les autres qui en cherchent la sanction dans les vaines idées d'âme et de substance.

Aussi bien que la psychologie, la théologie s'évanouit en présence de la critique, dont le vrai nom, à cet égard, serait Y Athéisme , si, borné au domaine de la science pure, ce mot n'excluait aucune cpoyance légitime et ne servait point à couvrir des doctrines aussi vaines que celles qu'il prétend désavouer. En effet, je crois avoir démontré :

Que ce sujet d'une synthèse unique et totale des choses, qu'on a coutume de nommer simple, nécessaire, éternel, infini, ne correspond à aucune représentation possible;

Que ce même sujet, considéré comme personne, est un faisceau contradictoire des attributs de la conscience élevés à l'absolu, et, partant, rendus inintelligibles ;

Que, dans aucune hypothèse, on ne peut rendre compte des rapports de génération d'un premier principe du inonde, d'une première unité, d'un premier tout , personnels ou non, avec ce même monde di-

36tt coftCLb&iOft.

visé et développé selon le temps, l'espace et là qualité;

Etiflri qiiô les tetmes extrêmes de re*pêriéticè possible doivent se poser, mais ne peuvent se déterminer quant à la scietice, d'où s'ensuit une ignorance invincible de la totalité du monde sous quelque Catégorie qu'on l'envisagé.

L'exégèse de l'absolu, roi dû monde, ôrigitie et maître des créatures, est un problème où la théologie s'est épuisée sans pouvoir passer outre et sans même avoir le courage de sa doctrine, n'osant avouer comme sien le systèkne de contradictions où elle se trouvait engagée ; la poursuite de l'absolu, somtnë, unité et substance des êlfres, un abîmé sahs Fond où les philosophes tombés les uns après les autres ont fini du moins par servir d'épou vantail à quelques-uns de leurs successeurs.

La morale, qui, de siècle en siècle, et de crise eu crise, Va se dégageant de l'esprit humain , et Se précisant, devient de plus en plus étrangère ou même opposée au dogme de la souveraineté divine pure, ainsi qu'à toute orientation des pensées et des forces de l'homme vers la chimère de l'absolu.

La société humaine se passe de roië avec des lois. Ces lois mêmes, qui sont des actes de volonté collective, tendent à se confondre avec l'ordre des fonctions prdpres de l'humanité* Pourquoi la société naturelle, indéfinie des êtres devrait-elle relever sciemment d'tin souverain absolu, d'un législateur autonome et d'un juge qui n'est point jugé? Ne pourrait-elle suivre ou

cdUCLtSiOH. 887

constituer des lois qui lui soient immédiatement itihérebtes ? Oh voit les hommes se donner des rois au temps de leur ignorance et de leur barbarie initiales , apprendre ensuite à se guider plus sûrement par leur conscience, par leurs idées nécessaires, pat les phénomènes qui les environnent;

La solution du problème de l'origine première* de te fin dernière et de la totalité parfaite des phénomènes serait aussi inutile pour la vie qu'elle est impossible pour la science; Nos relations seules nous intéressent* fer toute relation est finie* déterminée. Une vraie théologie ne saurait elle-même aller au delà.

Si donc la signification de l'athéisme était d'exclure la fantaisie d'un substrat quelconque* esprit, matière ou substance; d'exclure la cause substantielle; d'exclure aussi les dogmes de la fatalité aveugle et de la prédestination volontaire du monde; de proposer £bùr objet à la science; non plus le tout infini, impossible, contradictoire* non plus l'univers tiré du néant par la vertu et pour la satisfaction d'un être primitif; tonique et universel* indéfinissable, inintelligible* mais la série des lois que la démocratie visible des êtres réalise datis la nature et dans les oieux : fcet acte de la pensée par lequel un homme libre renverse tout à la fois Tidole matérialiste ou panlhée, et détrône l'absolu * roi du ciel, dernier appui des rois de la terre* l'athéisme serait la vraie méthode, la seule fondée en droite raison, la seule positive.

Mais l'athée déclaré sacrifie presque toujours au matérialisme; et le panthéiste, de son côté, se voit

appliquer ce nom d'athée , contre lequel il proteste. En ce sens, l'athéisme est une erreur profonde, mortelle à l'humanité, si elle prévalait. Uu ordre de l'univers où les personnes sont englouties, où l'homme est un accident, sans destinée propre, où il n'y a de permanence que pour la pure matière ou telle autre abstraction non moins vaine, et de durée un peu longue que pour des genres impersonnels, cet ordre , ce prétendu monde, répugne au cœur, et la raison ne le fait pas comprendre, tant s'en faut qu'elle en produise des preuves dirimantes. Nul homme de bonne foi, lié par le système qu'on voudra, ne fait difficulté d* avouer que cette religion du néant prononce contrairement à nos désirs les plus enracinés et les plus persistants, et ruine nos espérances les plus sacrées. On dit la vérité étrangère à ces choses. Ceci est une question. Ce qui n'en est pas une au point où nous en sommes, c'est que l'athéisme critique et scientifique, le véritable athéisme, ne conclut pas plus directement à la négation de l'absolu des théologiens qu'à celle des substances à l'usage des matérialistes, des spiritualistes et des panthéistes. Tous leurs principes sont mis à néant. Il ne doit plus y avoir d'écoles dans la science.

Le véritable athéisme n'exclut point le véritable théisme, ni dans le sens moral, ni même dans; le sens anthropomorphique , intelligible, rationnel de ce dernier mot.

Tout absolu est chimère. Mais la pensée cherche un point fixe au delà de certains phénomènes. L'absolu chassé de l'être, où il n'engendre que logomachies,

conclusion. 369

transformé, et se fixe légitimement, sans contradiction, dans l'idéal de la perfection morale, dont la conscience détermine à tout moment une réalité relative. La croyance en un seul Dieu , chez l'homme étranger à toute religion positive, est la supposition d'un ordre moral réel qui enveloppe et domine l'expérience : l'affirmation du Bien.

Ce n'est pas tout» Un champ s'ouvre à la croyance rationnelle , là où ne s'étend pas la science première , et toutefois sans la contredire. La persistance et les destinées ultérieures des personnes peuvent résulter des lois des phénomènes ; de même l'existence d'un ou de plusieurs dieux naturels et vivants n'est nullement absurde à priori.

La théologie métaphysique et prétendue rationnelle ne saurait subsister devant l'impossibilité démontrée d'une synthèse unique et totale pour la connaissance* Mais les théologies anlhropomorphiques et purement religieuses demeurent sansatteinte. Je suppose qu'elles ne visent point à la science; et aussi qu'elles ne prétendent rien de contradictoire ou d'incompatible avec les règles de l'entendement. Elles peuvent alors varier selon les lieux, selon les temps ; naître, changer, périr; se disperser en mille sectes; suivre certaines lois de transformation et de progrès : celui qui refusera d'y prêter foi les dira sans doute mal fondées, inutiles, arbitraires; il ne sera point admis à les traiter d'absurdes; et le critique sage les considérera comme des effets légitimes de l'essor de la croyance humaine hors des domaines étroits de la raison pure et de l'expo-

rience actuelle. Là où il n'est permis à ta science ni d'affirmer ni de nier, le champ est vaste, la carrière est libre ; l'instinct et le sentiment s'y porteront toujours, et la spéculation elle-même s'exercera sur les probables. Il ne me paraît pas que l'homme soit fait de telle sorte qu'il lui convienne de prendre quelque jour et pour jamais ce parti de borner sa pensée et son espérance où se borne sa vue , à la vie présente , aux êtres du moment et aux rapports immédiatement sensibles.

Tels sont les résultats généraux de la Critique, au point où nous l'avons menée. S'ils paraissent encore négatifs, on doit convenir qu'ils le sont de la négation téméraire aussi bien que de l'affirmation sans fondements. Un ordre de possibles, objets de la croyance rationnelle, reste sauf, en dehors de la science. Nous savons ce que la critique interdit, les prétentions qu'elle ruine, les espérances qu'elle autorise. Nous avons à nous demander maintenant si elle n'a point un rôle à jouer dans le milieu ainsi réservé à la spéculation, et si, dans l'intervalle des sciences particulières et de l'analyse des premiers principes, il n'y a pas une place pour la science convenablement transformée.

On a vu les bornes de la connaissance démontrées par cette analyse même qui d'abord n'en supposait point, et la tentative faite pour savoir couronnée de succès, à l'égard des questions premières, en ce sens seulement que l'on sait qu'on ne sait pas et qu'on ne peut pas savoir. La science manque de commencement et n'embrasse pas le tout ; la fonction primitive et la

CONCLUSION. 31 î

fonction universelle lui échappent, à peine posées t elle se trouve donc rejetée dans le champ de l'expérience qu'elle Voulait dominer. Mais ne peut-elle pas, sans empiéter sur le terrain des sciences constituées, s'ouvrir une carrière nouvelle? prendre pour objet d'une investigation profitable, non plus cette synthèse totale dont l'ensemble est soustrait aux diverses déterminations catégoriques, mais une synthèse partielle, extérieurement définie, enveloppée par d'autres phénomènes? non plus la relation de toutes les relations, mais Une fonction située parmi les données de l'expérience et soumise à la limitation en tout sens et selon toutes les catégories?

On se propose et l'on s'est toujours proposé certains problèmes inévitables qui ne sont du ressort d'aucune science particulière positive, mais qui, pour cela, n'impliquent pas précisément la science universelle , étant modestement énoncés : Que doit-on penser de l'origine prochaine et de la fin prochaine des phénomènes dit monde rapportés à la conscience? Est-il permis de supposer une destinée humaine individuelle, une Imde développement de la personnalité, et sous quelles conditions, entre quelles limites ? Jusquàquel point les fondements de la mot aie et de la politique se trouventils engagés dans la solution de ces questions?

Sur de tels sujets , plus ou moins étendus ou circonscrits, il est clair qu'il se présentera, si ce n'est des vérités mathématiquement démontrables, au moins des systèmes à discuter, des probabilités à peser , des hypothèses à essayer. De cela seul, nous pouvons r6*

connaître l'existence d'un champ de spéculation convenablement limité, quelque part , entre la synthèse impossible de la science et les données et les résultats divers des sciences constituées.

Il s'agit de déterminer, pour le sujet de cette autre critique, un groupe de phénomènes, à la fois inférieur à l'idéal que nous avons dû abandonner comme inaccessible, et supérieur en généralité, en dignité, à toutes les données des sciences. Nous venons d'indiquer de hauts problèmes, situés toutefois en deçà de la connaissance possible : ainsi séparés de la synthèse totale où l'ancienne métaphysique les suspendait, ils ne peuvent que se rapporter à une synthèse partielle et véritablement donnée qui soit le lieu de concours de la nouvelle analyse ; or on voit aisément que ce centre est le centre même des représentations, en tant que relatives à l'homme : la conscience dans l'homme.

Après l'ensemble des rapports qu'on a vainement essayé de déterminer sousle nom de monde, le plus vaste et le mieux circonscrit est celui qui fut anciennement appelé le petit monde. 11 embrasse les catégories ; il limite la connaissance, indéfinie d'ailleurs, en l'assujettissant à des relations individuelles, à des conditions d'expérience. La science, revenue de ses prétentions chimériques, ne saurait s'attacher à un objet, à la fois très corn préhensif et très resserré, plus fait pour l'analyse que celui que tout autre objet comme connu suppose, et qui est lui-même l'analyse en acte. L'étude de l'homme fonction de l'étendue, fonction des forces diverses dont se compose l'organisme, aussi bien que

l'étude des mêmes lois sur un autre théâtre, nous jetteraient dans la sphère propre à quelqu'une des sciences : il faut en faire abstraction ; et le sujet qui s'offre à la critique est l'homme de la conscience, non pas tel que le prennent les psychologues, mais sans idolâtrie, séparé du cortège de la substance et de ses facultés.1

Nous avons reconnu que toute connaissance, toute analyse, toute science, se produisent, de fait, sous condition de l'état et des actes d'une conscience particulière: et nul jugement, nul raisonnement, nulle proposition, nulle vérité, ne sont donnés pour nous ailleurs ni autrement. Si donc nous voulons aborder la question de la certitude et savoir de quel droit nous savons ce que nous savons, c'est la conscience que nous devons étudier.

Un doute nous est resté, que toutes nos analyses touchant l'acte et la cause soulevaient et ne pouvaient résoudre: les phénomènes sont-ils prédéterminés? Les lois sont-elles partout et toujours, en tout ordre de faits et sous toutes les catégories, données par anticipation aux phénomènes ? Peut-être une étude attentive et toute spéciale de la fonction humaine éclaircirat-elle ce problème. La question de la certitude en dépend essentiellement, Terreur ou la vérité devant être envisagées sous un tout autre jour dans la conscience, suivant que les modifications représentatives admettent ou n'admettent pas de variables indépendantes : là, la nécessité enveloppe dans un même ordre universel les jugements quelconques, et produit le faux à l'égal du

vrai, p&rtieg d'un seul tout, corollaires d'une seule loi ; ici, la liberté tire en sens opposés les représenta* tions, altère l'expérience et change les catégories ou leur usage. L'embarras est grand des deux côtés. Si une conclusion est possible, c'est ce que la critique de l'homme nous apprendra.

Tout nous ramène à ce nouveau sujet d'analyse, à ce centre mieux déterminé de recherches, mais principalement le besoin que nous éprouvons; d'une autre méthode pour atteindre à la science possible*

La méthode que nous avons suivie jusqu'ici, il est vrai sous toutes réserves, tendait à la science universelle. Si ce but eût pu être atteint, s'il était donné au philosophe de construire la synthèse unique et totale après analyse préalable, encore un trouble s'élèverait du sein de la connaissance accomplie, à cette pensée que h synthèse est produite conditionnellement à un certain soi variable dont il plaît seulement de supposer qu'elle n'a point dépendu ; mai?, enfin, comme ce même soi qui embrasse la synthèse d'une manière, s'y trouverait enveloppé, régi, déterminé d'une autre, et expliqué éminemment, la difficulté se réduirait à l'inévitable cercle du sa voir (l'explication du tout par le moyen d'une partie que ce même tout explique), et l'on peut dire que vraiment la science, au sens intelligible du mot, serait obtenue. Il a fallu abandonner cette espérance. Obligés alors de redescendre à quelqu'une des données du milieu des phénomènes, et de fixer un point de départ dans ce qui n'est ni indépendant ni premier, il est clair que nous ne pourrons pas établir

conclusion. 375

par y oie de déduction ou de développement quelconque les lois générales qui embrassent cette donnée. Nous procéderons donc par voie d'induction et d'hypothèse, car il n'existe pas de troisième chemin. De ce moment, la science prend un tout autre caractère* Elle était démonstrative et purement analytique, ou du moins c'est ainsi que nous la voulions ; désormais, et même en se restreignant à l'étude des questions qui ne dépassent pas l'expérience possible, elle participera de la croyance et n'aura que des probabilités

pour preuves,

Probabilité, croyance ; probabilité en matière de problèmes qui ne comportent point l'analyse mathématique, c'est en d'autres termes annoncer des jugements émanés de la personne, appuyés sur elle, et projetés hors d'elle sur des objets dont elle n'embrasse pas les lois. Ainsi les vérités que nous nous proposons de rechercher maintenant, quoique situées en deçà delà connaissance finie, ou plutôt par cela môme, sont rela* tives, relatives à l'homme, et du ressort de la conscience individuelle , Nous ne pourrons en démêler les données que par une analyse toute spéciale de cette, conscience et de ses conditions. L'homme est donc à la fois l'objet et le sujet actif d'une étude au moyen de laquelle il doit tenter de s'élever de proche en proche et aussi haut que possible aux lois enveloppantes de l'homme. Ensuite il peut descendre aux phénomènes dont l'homme est le moteur. La consciepee individuelle soumise à l'analyse est supposée identique avec la conscience en général, humaine du

moins. Ainsi la garantie des synthèses probables qu'il s'agit d'instituer s'étend et se fortifie, mais par hypothèse. Toute vérité d'ordre enveloppant, aperçue de Tordre enveloppé, est une anticipation de faits ou de lois, de faits latents ou à venir, de lois qui ne se laissent point ranger et définir dans le champ de l'expérience actuelle.

En vain les philosophes s'épuisèrent pour éviter cet aveu. Bannissant l'hypothèse, ils nous proposaient l'évidence, et chacun d'eux avait la sienne, et nul n'était forcé de se rendre à celle d' autrui. L'évidence en elle-même et en dehors de l'aperception immédiate des phénomènes actuels, qui est son vrai domaine, n'a que la valeur d'une comparaison et d'une image dont on dispose arbitrairement; l'évidence, quant au philosophe qui se réclame d'elle , est relative à la personne , et à l'état , et aux précédents , et quelquefois encore au but de ce philosophe , et demande les mêmes vérifications et les mêmes sanctions que l'hypothèse.

Une vérité qui dépasse l'expérience actuelle, quelle qu'elle soit d'ailleurs, est soumise à une double vérification, et de cela qu'elle y satisfait elle n'est prouvée que provisoirement ; d'abord elle ne doit point contredire les lois de la représentation sans lesquelles le jeu de la pensée ne serait pas possible ; ensuite elle doit concorder avec les faits connus ou successivement découverts. Et la sanction que la conscience donne à la vérité est double aussi : repos de la conviction dans une conscience individuelle, accession progressive de

la série indéfinie des consciences composant l'humanité.

Tels sont les principes de la méthode pour la science bornée aux problèmes résolubles. S'ils paraissent encore contestables, après ce Premier essai de critique générale 9 c'est à la critique de l'homme qu'il appartiendra de les approfondir ; car la question est de savoir SI ET COMMENT UN HOMME PEUT ATTEINDRE ET FIXER LÀ VÉRITÉ INDÉPENDAMMENT ET AU DELA DE SES PHÉNO- MÈNES ACTUELS ET PERSONNELS.

(Renvoi de la page 98.) 4e CATIÈCMMIIiP.

Construire le système des rapports généraux des phénomènes, élever un édifice dont ces rapports déterminent les lignes principales, si bien que les faits connus ou à connaître y aient tous leur place marquée ou supposée , c'est le problème de la science. Les rapports et les lois sont les seuls objets de la connaissance ; ils ne sont donnés que dans la représentation; la représentation elle-même, en tant qu'expérience, se règle par des lois que, en tant qu'expérience, elle vérifie ei ne donne pas ; donc les lois générales de la représentation sont les premiers éléments que l'architecte de la science ait à mettre en œuvre , et le plan de l'édifice demandé résulterait de l'ensemble coor* donné de ces rapports généraux que nous appelons des catégories,

Un système de catégories complet, lumineux, si bien agence que sa propre loi parût lui servir de preuve, et que l'esprit une fois engagé dans l'admirable labyrinthe s'y trouvât comme invinciblement retenu , constituerait hpq philosophie acheyéet Cette science des sciences

aurait pour vrai nom logique générale. Toute science n'est-elle pas une logique?

La difficulté de construire un tel système est d'autant plus grande que les langues humaines, dans leur essence et leurs formes principales, y sont impliquées avec la pensée elle-même, la pensée de la pensée , subtile, profonde, enchevêtrée, et qu'il s'agit pour l'homme de s'expliquer sa parole de fait en se dotant des principes de la parole de droit, la langue universelle. Alors seulement une grammaire existerait. Jusqu'ici les vocabulaires et les syntaxes réduites en système ne sont que des amas d'observations et de classifications puériles. La langue universelle serait l'unité et l'infaillibilité du savoir, au moins dans la sphère la plus étroite de ce dernier, la forme, et sous la réserve du fond des affirmations.

Au philosophe qui présente un système de catégories il ne faut pas demander de démonstration à proprement parler. Son œuvre est-elle un tableau de l'esprit humain ou le produit d'une fantaisie individuelle? Que le juge instruise, délibère, prononce. Tout homme est juge, tout fait bien constaté est juge. Les vérités d'ordre général ne se prouvent pas : elles se vérifient.

Sur ce que je viens de dire on pensera, j'espère, que je n'ai pas la présomption de produire une analyse complète et définitive. Si le titre d'essai convient à mon ouvrage , c'est surtout dans cette partie que je consacre à la description et à la coordination des rapports fondamentaux de la connaissance. Ce sera, si Ton

veut, l'essai d'un essai que j'aurai tenté. D ailleurs je ne me suis attaché qu'aux lois les plus générales, dont il faudrait déduire au moins tout le contenu abstrait, et mon système n'est qu'à l'état d'enveloppe sur bien des points. Et pourtant j ai la confiance d'avoir fait mieux que mes prédécesseurs : c'est que je les suivais ; c'est aussi que, groupant toutes les catégories sous le titre commun de relation, et bannissant l'idole de la substance qui défigure toutes les notions, particulièrement celle de cause, j'ai pu donner pour la première fois un caractère positif à l'étude de l'entendement.

Il n'est pas de philosophe, je parle des noms illustres, qui n'ait proposé un système de catégories sous une forme ou sous une autre. Pylhagore, ou, si l'on veut, les pythagoriciens, avaient le leur, dont l'opposition du nombre et de Yinfini formait la base. Idée juste et profonde, bien oubliée depuis, l'infini des pythagoriciens était le néant de la connaissance. Mais rien n'indique qu'ils aient spéculé sur le possible, où se trouve la seule explication rationnelle de l'infini. En considérant le nombre comme le principe de tout ce qui est intelligible , ils exprimaient la loi générale de détermination ou de limite ; mais en affectant tels ou tels nombres à la représentation propre des objets les plus étrangers aux rapports mathématiques, on peut croire qu'ils n'ont voulu proposer que des allégories. Les autres catégories pythagoriciennes n'offrent aucun intérêt, parce que nous n'en possédons que les noms, sans définition exacte. Elles sont rangées deux à deux et par contraires. Quelques-unes sont apparem-

ment symboliques, et le sens de tous ces symboles est perdu.

Platon n'a, pour ainsi dire, spéculé que sur les catégories. Qu'est-ce autre chose, en effet, que l'analyse dès idées , ces éléments-principes dont les combinaisons produisent toutes les réalités intelligibles? Mais Platon, ce grand esprit, ce grand poète , manqué de système; il estime peu la science et semble jouer avec elle. Les conclusions lui répugnent visiblement, en dehors de Tordre pratique ; et des mythes qui ne sont qu'à demi-sérieux tiennent lieu des synthèses générales à la fin de ses dialogues. Partout il discute les éléments de sa construction , et nulle part il ne les coordonne. Mais le véritable esprit de la science, l'analyse, n'en est pas pour cela moins marqué dans ses admirables couvres.

Àristote s'est le premier servi du mot catégorie. Il désigne sous ce nom leâ termes principaux auxquels peuvent se ramener les choses qu'on exprime. Le problème qu'il se propose en essayant d'énumérer ces termes est bien , au fond, celui qu'aujourd'hui nous énonçons ainsi : définir et classer les rapports irréductibles et fondamentaux de la représentation. En effet, qu'un philosophe le veuille ou non, soit qu'il parle des mots } ou qu'il parle des choses, ou qu'il parlé des concepts, il ne peut jamais systématiser que des rapports, parce que cela seul est donné, cela seul est intelligible ; et le système qu'il construit a la représentation pour théâtre, à moins de se composer de choses non représentées» qui n'auraient aucune sorte d'exis-

tetice pour nous. D'ailleurs les rapports généraux dont je parle n'étant pas des faits d'expérience, en tant que généraux (voy.§xxvi), il faut nécessairement les concevoir comme régulateurs de l'expérience. Mais Arîstoté ne s'est rendu compte ni des conditions ni de la portée de l'œuvre des catégories, et par là son système a été faussé tout d'abord, si tant est qu'on puisse dire qu'il a fait vraiment un système.

Cet homme avait le génie de l'analyse , et même à un degré que nul avant ou après lui n'atteignit; mais Kant devait le suivre, et Kantaura des successeurs. Les écrits d'Aristote révèlent à chaque page ce que j'appellerais volontiers l'instinct catégoriste, un instinct puissant, dominant. Son livre des catégories n'est que la moindre partie des recherches qu'il entreprend , ou continue , ou recommence à tout propos sur la signification précise des rapports constitutifs de l'entendement, l'acte, la puissance,, les causes, le possible, le nécessaire, la privation, les contraires, et(î. Quand il lui arrive de rappeler ses catégories proprement dites, il ne les énumère ordinairement ni toutes, ni de la métne manière. Le propre livre où il les expose est terminé par une longue sérié de définitions de termes qui devraient, ce semble, ou rentrer dans les précédente, ou former des catégories distinctes : le moyen âge les nomma post^prédicaments. En un mot, il est difficile de ne pas reconnaître un grand désordre dans les œuvres philosophiques d'Aristote. L'incohérence est extrême dans ce livre appelé la métaphysique f dont les analyses logiques composent la majeure partie.

Le défaut de méthode est moins sensible dans les physiques, surtout dans les analytiques, où domine la déduction ; il réparait partout où le philosophe entreprend de déterminer et de classer les concepts de l'entendement, comme aurait dit Kant. Je crois qu'une cause de ce désordre doit être cherchée dans les tâtonnements d'un esprit infatigable, toujours sûr de luijnême, de ses définitions et de ses analyses, mais qui n'en aperçoit point le lien parce qu'il n'a pas la synthèse de ses propres travaux. Aussi me paraît-il très douteux qu'Arislote ait rédigé pour le public ceux de ses ouvrages qui offrirent à la postérité le plus d'intérêt.

Quoi qu'il en soit, je m'attacherai aux dix catégories sur lesquelles la philosophie a vécu pendant quinze ou dix-huit cents ans , et du point de vue où je suis placé j'en signalerai brièvement les vices. Ces catégories sont : oucia (substantia des scolastiques), tcocov (quantilas), mm (qualitas), xpoç ti (relatio), toS (tifci), totê (quando), xefoôai (situs), l^eiv {habitus), wheîv (actio), wa^eiv (passio).

Aucun de ces mots, seul et en lui-même, n est pris pour affirmer, ni pour nier; mais l'affirmation et lanégationproviennentde leurs combinaisons (cat. 11,8, édit.deTauchnitz). Cette remarqued'Àristote est vraie en un sens : il n'y a que la proposition qui affirme ou qui nie. Mais, sous un autre rapport, elle est fausse, car aucun de ces mots ne désigne déterminément quelque chose qu'autant qu'il implique une limitation ; or, limiter, c'est affirmer d'une part et nier d'une

autre, même sans jugement formel, et de cela seul qu'on entend se représenter un objet défini. Ce principe, dont Kant et Hegel ont fait usage, ne fut pas connu d'Âristote.

On appelle relatives les choses telles que, ce quelles sont, on dit quelles le sont d'autres choses (catég. V, 1)» Suivant cette définition qu'il avance d'abord, le philosophe croit pouvoir assurer qu'on ne dit pas d'un homme qu'il est un homme de cela, ou d'un bœuf qu'il est un bœuf de cela (ibid. 21). Et de même des universaux. Mais passons outre aux formes du langage, allons au fond, ne faudra- t-il pas avouer que ni tel animal en particulier, ni l'animal en général, ne sont définis pour nous qu'autant que nous nous les représentons comme groupes et parties, plus généralement comme fonctions d'autres choses , sous diverses lois? Rien de déterminé en espèce, en quantité, etc., ne vient à la connaissance que par relation à quelque autre. Aristotene démontre donc pas que les essences, premières ou secondes, placées en tête de ses catégories, sont indépendantes de la relation. Tout ce qu'on trouve à conclure de ses analyses à cet égard , c'est qu'il y a différentes sortes de rapports, et ceci, d'ailleurs, n'est pas contestable.

Ce n'est pas lever la difficulté que de compléter la définition des relatifs en les bornant aux choses dont l'existence est identique avec le rapport qu'elles ont à d'autres choses (ibid. 22). Il n'est pas permis de restreindre arbitrairement la signification générale de la relation. Dira-t-on que l'animal n'est pas rapporté la

locomotivité spontanée, par la raison que l'animal est encore autre chose que ce qui se meut, ou, en d'autres termes, qu'il est rapport à d'autres choses encore? Aristote a en vue les corrélatifs (le maître et l'esclave, la science et le savant, le grand et le petit, etc.); or, il est bien vrai que le double, comme double, par exemple, est tout entier dans son rapport avec le simple, mais le simple et le double ne laissent pas pour cela d'être relatifs aux choses dont on les dit, lesquelles choses sont autre chose que doubles, autre chose que simples. La métaphysique a beau faire, et se débattre ; elle ne parvient pas à définir une existence quelconque autrement que par la position de telle ou telle fonction, de tel ou tel groupe de rapport*. Ceuxci, pris séparément, n'épuisent pas le sujet, ne le définissent pas; mais leur synthèse le fait connaître autant qu'il peut être connu.

Aristote a du moins le mérite d'avoir pressenti la portée de la catégorie de relation, car après avoir pris beaucoup de peine pour fa déterminer & part de toute autre (jusqu'à y rapporter la grandeur, et non point au quantum) y au moment même où ii vient de conclure que nulle essence n appartient aux relatifs, il ajoute ces mots remarquables, et qui font un honneur infini à sa bonne foi de philosophe : // serait difficile peut-être de se prononcer fortement sur ces questions avant de les avoir examinées à plusieurs reprises; mais il nest pas inutile de les avoir toutes discutées (ibid. 27).

* L'esprit de la division aristotélique des catégories

devint manifeste, en s'exagérant, lorsque les écoles s'accordèrent à placer d'un côté l'essence toute seule, qui ne se trouve pas dans un sujet, et ce fut la substance des Latins, de l'autre, les termes, au nombre de neuf, qui réclament un subjecium inhœsionis ; on désigna ceux-ci sous le nom commun d'accidents. Mais la scolastique ne comprit pas la théorie de l'essence, ou ne voulut pas la comprendre. J'excepte ici les nominalistes. L'essence première et par excellence, essence proprement dite d'Àristote, ne se trouve point dans un sujet et ne se dit point d'un sujet : ainsi tel homme, tel cheval: les individus (Gatég. III, 1). Les espèces et les genres sont des essences secondes, qui, à la vérité, ne se trouvent point dans un sujet, mais se disent d'un sujet, en sorte que les individus seuls sont les sujets de toutes les autres choses, et que toutes les autres choses , ou leur sont attribuées, ou sont en eux (Ibid. 2, 3 et 11). On voit que la substance véritable et réelle d'Àristote est l'être déterminé, non le genre généralissime ou notion universelle de Yens per se existent.

L'individu, l'animal concret, pourrait-on dire, est donc le pivot des catégories d'Àristote, et cela seul fait comprendre comment le philosophe a pu placer dans son cadre des notions comme le situs (être assis, être couché) et Yhabitus (être chaussé, être armé) qui semblent au-dessous de la critique. Ces deux prétendues catégories sont évidemment complexes et se forment d'éléments empruntés à l'espace, au temps, à la qualité, etc. Mais du point de vue de l'animal dont elles

déterminent des manières d'être, il est sans doute permis de les distinguer.

Maintenant si je me demande pourquoi l'individu ne doit pas former une catégorie, la première de toutes, je trouve que, pour cela, la condition essentielle manque : l'individu ne me représente pas une notion primitive, irréductible. Si j'envisage l'animal particulier et sensible, oi> même la race, j'aperçois des ordres de faits très distincts, selon l'expérience, mais aussi très composés, et que je n'arrive à déterminer que par la définition d'un nombre considérable de rapports : encore ces rapports sont-ils loin de m'être bien connus. Si je cherche ce qui constitue l'individualité en général, ce n'est plus l'individu lui-même qui paraîtra comme catégorie, mais la distinction, élément de la relation. Enfin le principe qui donne à la distinction sa plus grande réalité, je veux dire Y acte, et surtout l'acte dans la supposition que tous les phénomènes ne soient pas prédéterminés, ce principe dépend de a notion de causalité. Nous cherchons les catégories de la représentation en général et non celles de l'histoire naturelle.

En somme, il faut louer et admirer Àristote de s'être montré si préoccupé des réalités dans son essai de construction des catégories : à cet égard, ses élèves et ses interprèles lui cédèrent bien pour la plupart, car ils donnèrent la primauté aux essences secondes et commencèrent le règne de la substance en philosophie. Mais il faut avouer aussi que le grand homme ne parvint pas à une véritable classification des éléments

essentiels de la connaissance, et ne se posa pas même avec précision et clarté le problème dont il poursuivait infatigablement la solution à travers tous ses ouvrages.

L'examen critique de la qualité, de la quantité et des autres catégories, suivant Aristote, me mènerait beaucoup trop loin et serait maintenant superflu. Je réduirai aussi à peu de mots ce que j'ai à dire des quatre catégories des stoïciens, la substance, Y essence, la manière d'être et la manière d'être relativement (to

IWTOXEipifiVOVy TO 1TOIOV, TO 7TWÇ €^OV, TO TCpOÇ TI TCÔÇ 6X0V)' ^

serait difficile d'en rendre un compte rigoureux sur ce qui nous en a été transmis. Cependant on sait que les logiciens de la Stoa se proposaient de déterminer les genres les plus universels contenus sous le genre des genres, la chose (le ti è<mv): ils trouvaient d'abord la substance ou matière, sujet indéterminé par luimême; puis l'essence ou qualité, les attributs essentiels, inséparables de leurs sujets; puis les modes variables, et ils comprenaient sous ce groupe les catégories d' Àristote exprimées par le où, le quand., le faire, le patir, le situs et Yhabitus, et probablement aussi la quantité; puis enfin les modes de relation soit entre des qualités (simple rcpo'ç ti), soit entre des manières d'être (irpdç ti 7ccoç â/ov). La cosmothéorie des stoïciens se marquait dans ce système en ce que toutes les catégories, supposées vivantes, et comme des verbes dans la matière (loyoi eviAoi), servaient à déterminer la chose unique dont toutes les choses sont des modifications.

Ici la substance est nettement réduite à son rôle de substratum ou de support, cette plaie de la philosophie. Les essences ne sont plus avant tout des individus, êtres réels, mais se confondent avec ces propriétés, termes généraux, qu'Aristote appelait des essences Secondes. Le temps, l'espace et même le principe d'action cessent de se distinguer ; tout cela devient manière d'être, et Ton ne voit pas sur quoi les stoïciens se fondaient raisonnablement pour signaler dans leurs modes variables et dans leurs qualités constantes autre chose que des relatifs, puisqu'ils ne pouvaient définir des qualités ou modes quelconques si ce n'est par les relations de ces choses entre elles ou avec la substance, leur commun support % toutes. En un mot, cette logique, qui est celle eu panthéisme, n'adinet essentiellement que deux catégories, la substance et les modes de la substance ; et elle pèche doublement: 1* par l'admission de cette substance qui, en elle-même, ou sans ses modes, n'est rien; 2° en ne reconnaissant pas que les modes prétendus, soit variables sait constants, soit particuliers, soit généraux, sont des phénomènes ou des lois qui viennent fe la représentation sous forme de relations.

Plottn, philosophe mystique, d'un mérite éminent d'ailleurs, me paraît avoir simplifié la logiqbe stoïcienne. Et de plus, ce grand homme aperçut k nature toute relative des modes énumérés par sei prédécesseurs. Il réduisit les catégories à deux : ta substance ei la relation, cette dernière comprenant, suivant lui, la qualité, la quantité et le mouvement. Mais ce sont là,

dit il, les catégories du monde sensible, et il admet par ailleurs un autre monde, le monde intelligible qui a ses catégories propres, à savoir la substance toujours, ensuite le mouvement ei lerepos, la différence et Videra tité. On comprend que ce refuge est mal assuré, puisque ni la substance n'est intelligible sans les autres catégories, ni celles-ci ne peuvent sedistinguer des rapports qu elles posent et qui vraiment les constituent. Mais le propre du mysticisme est de vouloir se transporter par la connaissance au delà de la connaissance. La véritable conclusion des travaux de l'antiquité sur la logique avait été tirée par le scepticisme. Les formules célèbres qui caractérisent l'objet du savoir comme phénomène, ou comme rapport, pouvaient dès lors servir de principe à l'étude de la représentation et .do ses lois. Mais les sceptiques ne surent que guerroyer contre les écoles, tandis qu'ils auraient dû construire et proposer la science de la même manière qu'ils admettaient et proposaient le phénomène, sous toutes réserves, et sans prétendre à l'absolu de la certitude. D'ailleurs les esprits furent entraînés par le flot toujours montant des théologies orientales, et l'on no reconnut bientôt plus que deux grandes catégories, la substance et Y accident. Ce dernier parut même tout autre chose qu'un rapport: on le substantialisa, La substance étant le iubjeclum inhœsionis, l'accident fut Yens inhœrens ; on eut des accidents solides (qua$ divinitùs conserv&ri possunt sine subjeclo), et des accidents modaux; la scolastique fit entrer dans ce cadre les catégories d'Aristote.

La réforme provisoire de Descartes porta sur l'interprétation des catégories et ramena relativement les esprits à la raison. Descartes rangea sous la substance deux attributs essentiels, la pensée, Y étendue y et enseigna sans difficulté que ces attributs constituaient tout ce que la substance avait d'accessible à la connaissance. Les anciens accidents rentrèrent dans ces deux grandes classes sous le nom de modes: la figure et le mouvement se rapportèrent à l'étendue, et composèrent une matière d'où les qualités sensibles et les forces se trouvèrent exclues. Les autres modes firent partie du système de la pensée, dont le philosophe toutefois ne songea point à analyser avec exactitude et à coordonner rigoureusement les éléments.

L'ordre des causes et Tordre des fins se trouvèrent ainsi éliminés, puisque ni l'étendue d'une part, ni l'intelligence de l'autre, à proprement parler, n'en expliquent les fondements. L'existence des personnes demeura comme un mystère qu'il devenait facile de supprimer.

Au sujet de la substance, dont on ne se débarrassait point, une question s'élevait: est-elle une, est-elle multiple ? Descartes étendait* jusqu'à elle la dualité qu'il reconnaissait dans les attributs. Pourquoi, dès que de la substance en elle-même onnesait rien, on ne peut rien dire? Toute la nouvelle école se demandait alors comment les deux substances étaient liées et agissaient Tune sur l'autre. La solution dite des causes occasionnelles (deus ex machina) ne passa pas longtemps pour satisfaisante. Spinoza et Leibniz parurent.

Spinoza admit une substance unique dont les deux grands attributs à nous connus se développent en une infinité de modes, comme deux séries à termes régulièrement correspondants et liés par une éternelle harmonie : les modes d'un même ordre, soit de pensée, soit d'étendue, s'enchaînent et se succèdent nécessairement, parce qu'ils sont tous donnés à priori dans la substance, à la manière des propriétés d'une figure dont la définition est une fois posée. Mais comment il est possible de concevoir ce qui est en soi et ce dont la conception ne réclame celle d'aucune autre chose, la substance ; si les attributs sont intelligibles sans les modes ; par quel tour de pensée on arrive à poser une totalité de ces modes qui procèdent de l'infini à l'infini ; sur quoi repose alors le rigoureux enchaînement des phénomènes ; d'où provient l'illusion de l'individualité, voilà ce que Spinoza ne saurait dire. L'appareil géométrique de ses propositions est sans doute ad* mirable ; mais il faut remonter aux définitions et aux axiomes , et ces premiers principes que sont-ils? Encore les idoles de la philosophie théologique, les idoles de l'école.

Leibniz prit un parti tout contraire. Il multiplia à l'infini les substances, et par là rétablit le principe d'individualité que Spinoza renversait. À chaque substance il accorda trois attributs : perception, appétit, force ; c'est-à-dire qu'il les regarda toutes comme des personnes plus ou moins développées, plus ou moins élevées : ce sont les monades. Une analyse plus exacte du H)oi se produisit donc dans cette philosophie, et

394 AtMNDICté I.

s'étendit à la nature comme pouvant seule eu donner l'intelligence. Le temps et l'espace ne furent plus regardés comme des substances ou attributs substantiels, mais devinrent des phénomènes, des rapports, un ardre, une loi des monades. Le philosophe comprit même que la causalité substantielle devait être rejetée, celle chimère qui place la cause dans une substance et l'effet dans une autre, et faisant passer l'action du sujet à l'objet, comme une chose qui se transporte, ne se comprend que par l'intime union des mêmes phénomènes entre lesquels on a commencé par jeter un intervalle infranchissable, la diversité des substances. Il y substitua la fameuse harmonie prééfc btié9 doctrine éminemment positive, car il suffit d'en écarter la superfétation de l'hypothèse théologique pour que la véritable loi de causalité apparaisse: c'edt la cause comme rapport spécial des phénomènes liés par une succession constante ; c'est ce rapport spécial représenté dans chaque monade où de produit un phénomène de force.

On voit que Leibniz, s'il ne construisît pas régulièrement le système des catégories, le proposa du moins d'une manière tout à fait neuve et tendît à réduire les éléments de la connaissance à des rapports qu'il ne se serait plus agi que de classer. Mais il sacrifia sur deux points k l'ancienne idole, ce qui perdit tout. D'abord il entendit par sa monade tout autre chose qu'un groupe de phénomènes sous certaines lois ; il la déclara substance, et ne vit pas ou n'osa pas voir que celle-ci sans les attributs n'est rien, que les attributs m

sont rien sans les modes, et que les modes ne se laissent pas séparer de Leurs rapports constituants. Mais des préjugés invétérés veulent que la monade soit simple et que l'existence du simple se démontre par l'existence du composé, et Ton ne s'aperçoit pasque décela seul qu'on définit la monade on la compose. Ensuite Leibniz crut que lôs rapports de causalité étaient tons donnés à priori, ou pour mieux dire institués dans les monades par une monade première, absolue, éternelle» infinie. Cettehypolhèse, même présentée sous la forme panthéistique, serait toujours gratuite.

Kant est le premier génie catégoriste de l'ère moderne; mais il s'en faut qu'on le trouve dépouillé de tous les préjugés de l'école. L'obscurité (réelle) de ses ouvrages me semble tenir principalement à ce que l'analyse des phénomènes, ou rapports constitutifs de la connaissance dans la nature et dans le moi, analyse qu'il poursuit avec une rare profondeur, est altérée par la supposition de quelque autre chose encore que ces mêmes rapports tant particuliers que généraux. La loi de ses catégories aurait été bien différente s'il avait aperçu dans la catégorie de relation la clef de toutes les autres. Les défauts graves et nombreux du système dépendent de ce vice radical qui le défigure.

Tout d'abord, Kant se propose l'impossible en voulant prouver que ses catégories sont les véritables, et qu'il n'y en a ni plus ni moins qu'il n'en énumère. Il est de l'essence de toute analyse première d'être vérifiable par ceux qui la répètent et de n'être point démontrable autrement.

Kant procède à rémunération des catégories en distinguant et définissant les formes possibles du jugement. Mais qui l'assure que rénumération qu'il fait de ces formes est exacte, sans répétition, ni lacune, ni interprétation vicieuse? Qui lui dit que ces mêmes formes doivent donner les catégories une par une et n'en pas supposer plusieurs ? Sa classification est artificielle et arbitraire. Il ne remarque pas que tous les jugements sans exception ont une forme commune, la relation; que tous impliquent en cela les notions ft identité et de diversité, Raccord et de désaccord qu'il lui platt de reléguer ailleurs sous le nom de concepts réfléchis ; que les notions de simplicité etde composition s'y rattachent intimement; qu'enfin l'affirmation, la négation et la limitation, loin d'appartenir exclusivement à la qualité, se retrouvent également dans toutes les catégories, et cela parce que ces formes sont essentielles à la représentation des rapports de tout ordre.

Il convient d'accorder quelques développements à la critique des catégories de Kant, ce que je n'ai pas fiait pour les systèmes antérieurs. Le plan élaboré par ce philosophe est encore le mieux conçu de ceux que l'on renomme; exposer mes dissentiments, ce sera jeter plus de lumière sur l'essai que j'ai tenté moimôme, justifier les partis que j'ai pris, et marquer de nouveau l'esprit qui m'a dirigé.

Espace et temps. — Kant ne les range pas au nombre des catégories ; il les nomme formes primitives de la sensibilité. Cependant si nous observons que

ces formes se construisent dans la représentation à la manière de tous les autres rapports par thèse, antithèse et synthèse, distinction , union et détermination; que de plus, et ceci est la doctrine de Kant, elles partagent avec les catégories la propriété de se poser en enveloppant à priori le domaine de l'expérience, nous trouverons convenable de ne pas les séparer. Le caractère intuitif que la connaissance revôt par rapport aux objets sensibles, c'est-à-dire aux phénomènes manifestés sous des conditions d'espace et de temps, n'intrpduit pas plus de différence entre l'étendue et la durée , d'une part , et toutes les autres notions, d'une autre part, qu'il n'y en a, par exemple, entre une cause et un nombre, entre un nombre et une qualité. Chaque catégorie a sa forme propre et irréductible, et c'est cela môme qui est une catégorie.

Vice de lu division générale. — Le partage de

la connaissance en trois branches, sensibilité, entendement, raison, est d'ailleurs mal fondé. La raison, c'est-à-dire, selon Kant, la faculté de généraliser, est une simple dépendance de la catégorie de qualité; c'est du moins ce que l'analyse exacte de celle-ci m'a fait voir; elle ne diffère donc pas essentiellement de l'entendement, dont les catégories sont les lois constitutives. L'entendement, à son tour, cette faculté de grouper des perceptions sous certaines lois , ne se sépare point de la sensibilité, faculté passive d'acquérir des perceptions immédiates: les phénomènes sentis ne sont pas sans activité dans la connaissance, ni les phénomènes pensés ne sont sans passiveté ; les uns et les

SM APwawcfc t.

autres se mêlent inextricablement ; le médiat et l'immédiat n'ont qu'une signification relative, et l'immédiat pur supprimerait la perception en identifiant ses deux termes (deux points géométriques qui se touchent, se confondent). On voit à quoi se réduit cette grande division.

Quoi qu'il en soit , la distinction' du mede sensible et du mode intellectuel appartient à l'étude des catégories de causalité et de personnalité , et ainsi tout rentre dans le système unique des catégories, pourvu que ce système soit complet. Nais la personnalité n'est pas pour Kant une catégorie- Pourquoi ? Est-ce que la loi de conscience n'est point une forme de nos jugements, tous et toujours nécessairement relatifs à la personne qui jpge? Est-ce parce que cette loi enveloppe d'une manière toutes les autres qu'il faut la tenir à part de celles-ci? Mais il en est de même (le la loi de relation , dont la généralité n'est pas moindre ; et la raison n'en est que plus forte de la compter, en la plaçant à son rang. Est-ce donc parce que la conscience est identique avec le philosophe et avee l'auteur qu'il serait interdit à ce dernier de lui foire une part dans un ouvrage qu'elle revendique tout entier? L'objet de la critique est précisément d'étudier le soi comme autre que soi, et parmi les autres choses représentées.

Dèç que la conscience ne paraît point & sa place entre les catégories, elle s'attribue une autre fonction dans le système, dont le caractère est dès lors profondément modifié. Le soi, qui n'est ni traité comme une loi

des phénomènes, ni analysé à l'instar de toutes les autres lois, s'impose à la connaissance sous un point de vue opposé, et y intervient au nom du moi du philosophe. De là cette division de la science par les fecultés, abstractions dangereuses qui tendent à s'ériger en entités; de là cet idéalisme qui, pour être appelé transcendant al, n'en est pas moins un chemin conduisant à l'idéalisme transcendant, si vainement réfuté par Kant. La division des facultés est elle-même arbitraire. Ka#t n'y tient nul compte de la volonté, qu'il réserve pour la raison pratique , comme si la raison tkéorétique n'ep usait pas, et comme si l'entendement sans volonté n'était pas une abstraction et se rencontrait jamais 1 Le principe des affections et des passions est également omis, jusque dans la raison pratique ofc il se montre confondu avec la volonté : c'était de tradition. Voilà comment la critique, au lieu d'analyser le soi, ensemble de phénomènes ou rapports régis par une loi spéciale, prend son point de départ dans 4e rçoi scola&Uquemeni divisé, et n'obtient seulement p$s Je résultat que la méthode subjective permettait d'atteindre, une bonne théorie de la certitude.

h passe à l'examen des catégories kantiennes de Y entendement, comprises sous ce tableau.

Généraux. C Quantité ) Unité.

Particuliers. < des [ Pluralité.

Singuliers. ( jugements, j Totalité.

Afflrmatifs. ( Qualité ) Réalité. Négatifs. < des [ Négation.

Indéfinis. ( jugements. ; Limitation.

Catégoriques. ( Relation \ Inhérence (substance et accià Hypothétiques. ] des | Dépendance (cause et effet). Disjonctifs. \ jugements. ) Communauté (actiontlréactk

Problématiques* ( Modalité ) Possibilité. — Impossibilité. Assertoriques. < des \ Existence. — Non-existence. Apodictiques. ( jugements. ) Nécessité.— Contingence.

Défauts de 1» elaMifieation de* jugement*. —

Les scolastiques désignaient habituellement sous le nom de quantité et de qualité des jugements la propriété de ces derniers d'être universels ou spéciaux, d'une part, et affirmatifs ou négatifs, de l'autre. Ces définitions commodes, d'ailleurs sans valeur aucune, Rant les accepte comme caractérisant, l'une la véritable forme de la quantité , l'autre la véritable forme de la qualité. Cependant il n'y a pas identité entre le rapport d'affirmation ou de négation et le rapport de qualité: on peut toujours logiquement affirmer ou nier une qualité représentée relativement à quelque sujet; or le rapport de qualité réside dans cette représentation môme, tandis que l'affirmation ou la négation s'appliquent aussi bien à de tout autres rapports. Quant à la forme de quantité, il est vrai qu'elle intervient dans la constitution des jugements comme universels ou particuliers, mais non pas d'une manière précise et spéciale (mode mathématique), au lieu que

la forme de qualité y intervient essentiellement, toute qualité étant genre, espèce ou différence, et réciproquement tout genre, toute espèce, toute différence pouvant être considérés comme qualités.

Kant fait, contre l'usage, une classe à part des jugements singuliers v une autre des jugements indéfinis. 11 se fonde, quant à ceux-ci (ex. : l'âme n'est pas mortelle), sur ce qu'ils ne nient pas seulement mais affirment aussi quelque chose : d'où le concept de limite. Il ne s'aperçoit pas que toute affirmation nie et que toute négation affirme quelque chose ; on ne peut, en effet, poser ou supprimer un rapport sans que de cela seul on en supprime ou on en pose un autre : au vrai, tous les jugements sont limitatifs. Les jugements singuliers, c'est-à-dire ceux dont le sujet est par hypothèse un individu, ne diffèrent des autres qu'en ce que ce sujet n'est pas un genre et ne se divise pas en espèces, ce qui n'affecte en rien la forme d'une proposition où il tient lui-même la place d'une espèce. La nature individuelle ou collective du sujet concerne plutôt la matière que la forme du jugement, pour employer ici le langage de Kant; et d'ailleurs les individus ne sont eux-mêmes pour la connaissance que des collections, des sortes de genres, où seulement nous n'avons pas à séparer les espèces composantes, que l'expérience montre toujours unies.

De la quantité et de la qualité des jugements Kant passe à leurs relations. Ici, il envisage tantôt un jugement unique (rapport du sujet au prédicat : jugement catégorique), tantôt plusieurs jugements (rapport du

Mi APPENDICE 1.

principe à la conséquence : jugement hypothétique; rapport de la connaissance divisée à toutes les parties de la division : jugement diàjonctif). Mais, où il y a pluralité de jugements liés, il y a jugement composé ; ce ne sont plus alors les simples formes du jugement que nous étudions.

Le jugement catégorique, c'est-à-dire attributif, n'est pas une espèce de jugement, mais il est le jugement même, et ne diffère point de l'assertorique. A celui-ci on a tort d'opposer les propositions avancées comme nécessaires ou comme possibles : elles résultent, au fond, de deux autres propositions, l'une qui pose un rapport de sujet à prédicat, et c'est là le jugement catégorique , l'autre qui modifie ce rapport par un autre jugement tout aussi catégorique, savoir : ceci est possible, ceci est nécessaire.

Le jugement hypothétique (ex. : si là somme de deux des angles d'un triangle égale un droit, ce triangle est rectangle) est un jugement èomposé, tomme je viens de le dire, ou même un raisonnement qu'il S'agirait seulement de développer; Mais, quel qu'il soit, voulons-nous le considérer du poitit de vue dé l'hypothèse dont il est affecté ? il ne différera nullement du' jd^emeiït problématique que nous relrouvditè plus toin : double emploi au tableau ; vôtrlôns-notrë n'y voir que le rapport du principe à la conséquence? Iè genre dé dépendance ainsi défini ne nous donne pas le rapport spécial de Gause à effet : une proposition dé fa forme : ceci étant cela est, ou se démontre parle principe de contradiction) ou n'est elle-même qu'un prin-

fcipe Synthétique, irréductible, qui ne se rapporte pas plus à la causalité qu'à telles autres catégories.

Le jugement disjonctif (ex. : tout triangle est équilâtêral, ôû isoscele ou scalène) se ramène au principe de Contradiction quand il est régulier, et constitue par suite {iri véritable raisonnement. En tout cas, l'action et la réaction ne peuvent s'envisager que symboliquement dâfls ces sortes de propositions. Kant se contente ici a peu de frais et avec des notions bien vagues. La1 réfcîprocité logique n'a rien de commun, au fond, avec celle qui lie Y agent et le1 patient, et ces dernieres notions appartiennent, sans contredit, a la causalité.

La dernière cïafsse du tableau contient le jugement de fnôdali(é. Tout d'abord, il est facile de voir que le mode assertorique est une répétition du mode catégorique (ou jugement engénéral), auquel if n'ajoute rien, testent les modes apodictique et problématique, de nécessité et de possibilité. La nécessité, je l'ai montré ailleurs, a deux sens : un sens primitif, l'être de ce qui est en tant qu'il est; un sens dérivé, tout différejat d'ailleurs, Feffet d'une cause donnée : le premier n'apporte pas un élément nouveau à la proposition catégorique, toujours nécessaire pour autant que vraie, soit qu'elle énonce un fait pris pour immédiatement réel, soit Qu'elle se réduise à quelque autre proposition par ïe principe d'identité ; le second ajoute au* jugefnent auquel il s'applique, un jugement accessoire qui déclare? que le rapport du sujet au prédicat, cidevant envisagé, rentre dans la loi de causalité. Or, il

ne se rencontre pas en tout cela de jugement spécial de nécessité. Si maintenant nous passons à la possibilité, nous trouvons encore deux sens de ce mot : l'un

relatif à l'ignorance de ce qui est, le doute par rapport à une proposition que nous ne regardons ni comme immédiatement vraie, ni comme prouvée, et qui n'implique pas contradiction en elle-même; l'autre relatif à la cause libre, à la puissance ambiguë de plusieurs phénomènes qui s'excluent mutuellement : suivant celui-là, nous nous représentons l'énoncé d'une proposition catégorique, puis nous portons d'autres jugements, savoir, cette proposition n'est pas contradictoire, elle n'est pas prouvée, etc.; il y a donc plusieurs actes, et de jugement propre de possibilité, point; suivant celui-ci, après nous être représenté un certain rapport , nous jugeons, et que ce rapport est en puissance dans une cause donnée, et qu'un autre rapport, exclusif du premier, est en puissance dans la même cause etc.; donc, ici encore, le jugement de possibilité résulte de la composition de plusieurs jugements.

Kant n'a pas fait ces distinctions essentielles, et l'imperfection de son analyse est telle en ce qui touche les jugements modaux, que, les acceptant comme les lui transmettaient des logiciens qui ne se proposaient pas le même objet que lui, il laisse dans la plus complète obscurité les concepts de nécessaire et de possible. Il déduit l'impossible et le contingent l'un de la négation du possible, l'autre de la négation du nécessaire, et il ne remarque pas que l'impossibilité rentre

dans la nécessité , et que la possibilité comprend la contingence.

J'ajouterai quelques mots sur les catégories ellesmêmes, indépendamment de leur prétendu mode de déduction par les formes du jugement.

Quantité. — Kant n'éclaircit pas bien le concept de nombre, et cela tient à ce qu'il prend pour types du quantum l'universalité et la particularité, notions surtout qualitatives, et où la détermination numérique est toujours vague. Au demeurant, cette catégorie est bien présentée et distribuée en ses trois modes. Kant a découvert la véritable forme, introduite depuis par Hegel dans un système si différent d'ailleurs. II a reconnu que les concepts se formaient par thèse, antithèse et synthèse, et c'est un point de la plus haute importance acquis désormais à l'analyse.

Qualité. — L'affirmation, la négation, la limitation se rencontrent, convenablement diversifiées, dans toutes les catégories. S'agit-il de la quantité, ces trois formes apparaissent dans la pluralité , l'unité et le nombre; s'agit-il de la qualité, elles deviennent genre, différence, espèce. La réalité n'est point donnée par l'affirmation, comme le pense Kant, mais partout et toujours par la détermination d'un rapport, c'est-àdire par la limitation. Quand ce rapport a forme de qualité, c'est l'espèce, c'est-à-dire tout ce qu'il y a d'intelligible dans l'inhérence de Kant et dans la substance de tous les philosophes.

Relation. — On ne s'explique pas que Kant ait borné la relation à ces trois sortes, inhérence, dépen-

dance, réciprocité. Qu'y a-t-il donc de plus que des rapports dans les quantités ou qualités déterminées, dans les notions modales? Mais passons. Uùihévence est toujours une détermination de qualité; or, la différence, le genre et l'espèce sont tout ce que cet ordre enferme de positif. La dépendance ou causalité est un rapport, et Kant le reconnaît, mais qui se distingue assez de tous les autres pour former une catégorie à part. Enfin, la réciprocité est visiblement une notiop composée qui s'attache à la causalité, et n'est pas mojns applicable à d'autres genres de rapports ; dans le seps du jugement disjonctif, on ne saurait y yoïp qu'une application du principe d'identité (A est B ou nqn j|}, lequel n'est pas une catégorie spéciale, mais bien la loi constitutive de la relation ou catégorie des patégpries. Aussi Kant est-il fort obscur quand il prétend faire voir que la réciprocité çst synthèse de Yinhérence et de la dépendance, comme le tout est synthèse du multiple et de l'un.

Modalité- — Le mode à' existence appartient à toutes les catégories et se confond avec la relation en général, ou plus déterminément, dans la proposition, avec le mode d'inhérence. Quant aux modes de nécessite et de possibilité, en un sens ils rentrent dans Iji causalité (acte et puissance); en un autre, i|s s'expliquent par l'analvse de la relation en général, car le premier s entend dji donné? du posé, et mx sijite du déduit analytiquement; le second dépenc| dg J'igQQrancé ej; de l'hypothèse.

Lacunei. — Après cette critique, il ne subsiste

que peu d'éléments de la table des catégories deKant, encore doivent-ils être refondus. Il serait donc inutile de se livrer à l'examen de§ schèmes et de tous autres développements ou combinaisons (des formes fonda* mentales de la connaissance. Mais les lacunes $ont bonnes à signaler.

La plus importante est celle de la conscience. J'ai déjà montré la raison et les conséquences d'une pmisr sion si grave. Kant ne compte pas non plus la finalité parmi les catégories. La loi de fin n'est pourtant pas moins essentielle à la constitution de l'esprit humain que la loi de cause, et Kant ne nie point cela , mais il jette les fins hors de la raison théorétique, par une suite de cette division arbitraire des puissances de la connaissance qui a si souvent induit en erreur les philosophes. Comme si l'homme, qui introduit la considération de finalité dans tous ses actes et l'applique à diriger tous ses jugements, n'était pas dans une parfaite unité avec l'homme qui envisage une cause ou une qualité! La confusion qui règne dans les ouvrages de Kant est en grande partie l'effet de l'abus des divisions. On pourrait même accuser de puérilité la philosophie qui établit au nom d'une faculté des vérités ban-r nies au nom d'une autre, si, cependant, cette méthode vicieuse n'avait fait obtenir une analyse plus approfondie des conditions de la connaissance. Le génie de Kant apparaît dans des proportions très vastes à quiconque se fait l'idée des obstacles que la tradition philosophique avait semés sur ses pas, et entre lesquels il n'a cessé de lutter contre lui-même et de sq

débattre, et dont il a presque triomphé en les respectant.

La causalité et la finalité sont des catégories dont les notions fondamentales se forment à la manière des a j très, comme la quantité et comme la qualité notamment, par thèse, antithèse et synthèse. Il en est de même du devenir, qui n'est point une des catégories de Kant, quoique essentiel à la représentation et impliqué dans tout jugement, puisque tout jugement, pour être nommé tel, doit se produire. «Le changement fait partie des prédicaments de modalité, » nous dit brièvement le philosophe. Mais ce n'est ni à la nécessité, ni à Y existence que nous pouvons le rapporter; c'est donc à la possibilité, et cela non dans le sens de l'ignorance, mais dans le sens du pouvoir être de ce qui n est pas maintenant. Or, il n'est pas facile de voir comment le devenir dérive du pouvoir. Tout au contraire, c'est le pouvoir qui suppose un devenir, sans lequel il n'aurait rien de réel, et qui, en le supposant, s'adjoint un autre élément, l'acte, d'où l'acte de la puissauce. Cette synthèse est nouvelle, et c'est pourquoi après la catégorie du devenir paraît celle de la causalité, qui s'y lie intimement, mais qui en est distincte. S'il suffisait de signaler un rapport profond, général, habituel, entre deux notions, pour être autorisé à les réduire l'une à l'autre, pas une catégorie ne se maintiendrait. Il faut encore s'assurer du sens dans lequel se fait le développement de la pensée, et sonder des intervalles qui, pour simples qu'ils paraissent, et très naturellement franchis, n'en exigent que plus souvent

de véritables jugements synthétiques. Tel est celui-ci: ce qui devient était possible, proposition identique avec le principe de causalité et dont la réciproque universelle est au moins douteuse en pure logique.

Les défauts du système de Kant sont graves et nombreux. Mais ce philosophe, le dernier des philosophes, le premier des critiques, a mis en lumière la forme des lois irréductibles de la connaissance, la forme ternaire. De plus, il a parfaitement défini la nature et l'objet des catégories, lois et règles à priori de la représentation, formes constamment affectées par la matière de la connaissance, par les phénomènes* S'il laisse encore à désirer sur ce point, et Hegel après lui, plus que lui, c'est que, aveuglé par le rationalisme dogmatique qu'il combat et qui pourtant le maîtrise, il attribue à ces règles, à ces formes, à ces lois, je ne sais quoi d'absolu et de tout autre que les phénomènes. La critique, dégagée des traditions ontologiques, n'y verra que des phénomènes encore, mais constants et généraux, des rapports abstraits de tous les autres mais les enveloppant, et qu'il s'agit uniquement de constater.

Hegel entendit les catégories tout autrement. La question ne fut pas pour lui de tracer des lois dont l'expérience seule donne la matière et le contenu, mais bien de dérouler le tableau de l'expérience ellemême, les moments et les phases du monde et de tous les êtres possibles, par la simple exhibition de la chaîne évolutoire des idées dans la connaissance. Hegel se proposait de mettre fin aux discussions des philosophes et

de fonder la science absolue et définitive sur les ruines

de la critique elle-même, en supprimant le dualisme, cause de tout le mal. Or, ce dualisme universellement admis, qu'il rejetait, n'est autre chose que la distinction entre ces deux sortes de connaissances, la connaissance possible, réalisée ou non dans le sein de (juelque être supérieur, et celle que je peux maintenant, moi, philosophe, ou tout autre, atteindre et posséder. Il y a là tout d'abord upe scission bien violente avec le sens commun, le sens populaire ; comment la justifier ? Sans doute des représentations sont donnéeç dans l'homme, et nous n'avons rien à supposer bor§ de Ja représentation; je l'admets; mais toute la représentation possible est-elle ainsi donnée? Hegel l'affirme ?hypofhèse énorme et à jamais invérifiable par les faits, hypothèse indémontrable en vertu de sa nature môme : prouve-top le non-être de ce qu'on igpore? On ignore, et c'est tout.

En posant ces propositions, la pensée est l essence, le réel est identique avec Vidéel, Hegel implique, et ne peut faire autrement, la distinction de$ deux termes opposés de la représentation, le représentatif et le représenté ; mais c'est pour les assupner tous deu* dans je premier. §oq identité n'est pas union, mais identité pure, au sens mathématique : au lieu de donper le Phénomène, elle je supprime. Il est vrai que tpufe cette méthode roule sur le poser et le supprimer, associés dans un terme synthétique ; mai^alors attachons-nous à la synthèse ; évitons de faire pivoter notre construction sur la thèse séparée de l'idéel et de présenter le

DES CATÉGORIES. 4i|

monde comme un produit des évolutions de l'idée ; occupons-nous des rapports de tout genre, soit possibles, soit donnés, et non de la seule pensée gênéraie et formelle qui, même en les embrassant, ne les donne pas.

Le monde, ainsi présenté comme le système des déterminations de la pensée, est, à bien dire, up ensemble de termes généraux. Mais est-ce là le monde vivant? Ce système n'est rien, on l'avoue, si on le sépare des déterminations particulières. II n'y manque donc que l'expérience, les phénomènes, les rapports spéciaux et individuels, les faits ! Il faut demander au philosophe de vouloir bien construire sous nos yeux vjp animal véritable, ou quoi que ce soit, un simple fétu de paille propre à tomber sous l'observation. Nous conviendrons alors que Hegel a pu vraiment faire \f monde, le tirer de l'absolu et l'y faire rentrer.

L'absolu, l'infini et la substance reparaissent dans cette doctrine avec autant d'éclat que si jamais critique n'eût existé. Et cependant Hegel croit remettre en honneur les phénomènes. Il reproche à Kant de les avoir pris pour des ombres sans réalité ; mais lui-même il les traite de reflets imparfaits. Il admet une substance qui va se réfléchissant de forme en forme dans le monde fini, phénoménal, et qui s'épuise dans cette irradiation. Je n'ajouterai rien touchant les idoles d'infini et de substance dont j'ai assez parlé dans cet Essai. Hegel en sentait la contradiction et la vanité; aussi s'efforçait-il de les supprimer en les posant, et le même hommequi prodiguait les images orientales pour

obtenir sa représentation cosmogonique ne craignait pas, d'autre part, de réduire toute existence réelle aux rapports et au devenir. Il prétendait se soustraire aux alternatives que le principe de contradiction exige, à celle du fini et de l'infini par exemple, et créait pour cela de certaines tierces notions on ne peut plus chimériques. En effet, comment échapper à ce dilemme: Ou le tout numérique des phénomènes est déterminé, ou il ne l*est~ pas; les choses données forment un nombre ou ne forment pas un nombre ?

À l'hypothèse de l'unité du monde et de la connaissance, unité devenue conscience dans le moi du philosophe, Hegel en joignit une autre qui en est le complément naturel, celle de l'enchaînement nécessaire de tous les moments de l'idée. La démonstration de l'existence d'une loi unique enveloppant et déterminant les phénomènes se trouvait pour lui dans l'exposition de cette loi même, c'est-à-dire dans le système de sa logique posé en fait et valant par sa propre force. Il ne restait plus qu'une difficulté : faire accepter le système.

Je n'entreprendrai pas ici la critique, même sommaire, de cette logique, œuvre subtile et pénible, où une grande puissance d'analyse se joint à des tours d'escamotage palpables. Je n'ai dû consacrer cette note qu'aux travaux qui intéressent directement mon œuvre. J'ai omis aussi les catégories cosmologiques des écoles de l'Inde, parce qu'elles me semblent appartenir à l'histoire des doctrines plutôt qu'à celle de la science et de la véritable méthode.

APPENDICE If. 413

(Renvoi de la page 420.)

Be In loi de génération des fonction* nmnérlnaee et dn mm général de ees fonctions.

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