DES PHÉNOMÈNES
certaines durées dernières, représentativement divisibles, c'est que le monde n'est pas plus connu dans sas parties élémentaires que dans son tout. Assigner ôèlte unité naturelle des mesures (qui d'ailleurs peut n'être pas invariable, tout actuellement déterminée qu'elle est), serait prétendre à la connaissance de la fonction universelle. En proposer la raison, serait vouloir expliquer l'inexplicable, car on demanderait alors la raison de cette raison. Ainsi nous revenons toujours au problème fondamental insoluble Pourquoi quelque chose existe. Tout ce qui est premier est un fait sans raison.
g XLVII.
Question de la synthèse totale en égard a l'BWÈCB
des phénomène*.
Tout objet de la connaissance tombe sous la catégorie de qualité pour s'y déterminer. Savoir, c'est distinguer et identifier ; c'est» plus expressément, abstraire et généraliser; c'est définir par différence et genre.
Le monde est-il une espèce en oe sens? Se détermine-t-il comme la différence d'un genre? Non, puisqu'il n'admet quoi que ce soit d'extérieur à lui et l'enveloppant. Il y aurait contradiction à tenter de le déterminer ainsi.
Cependant, pour que le monde soit, en cela aussi, une synthèse, il fout que nous le posions comme un genre par rapport h ses espèces internes. Le genre n'est p«e «Ion cette thèse abstraite que donne la enté-
gorie de qualité. C'est l'espèce des espèces, pleine et concrète, toutes différences comprises.
Nous sommes ramenés à la définition même du monde , mais au point de vue technique de la définition, l'espèce.
Cette détermination reconnue nécessaire est cependant inaccessible analytiquement, ou à posteriori, et selon les catégories, puisque l'usage de la thèse de différence y est interdit. L'expérience ne saurait non plus, d'espèce en espèce, atteindre à l'espèce totale, car l'expérience se règle sur les catégories et ne les dépasse pas.
A priori, ou synthétique ment, lorsque nous voulons nous élever au-dessus de la matière quelconque des relations» et cela pour l'espèce aussi bien que pour les autres catégories, que nous représentons-nous? La relation de tous les rapports, la fonction de toutes les fonctions. Mais ce n'est pas là déterminer le monde; c'est énoncer encore une fois le problème.
On a pourtant prétendu le résoudre. La seule voie qui fût ouverte était d'affecter pour toute définition du monde une fonction choisie parmi les données de la connaissance, ou encore un groupe formé de plu* sieurs de ces données, supposées propres à contenir toutes les autres. Ces dernières descendent alors au rang de cas particuliers de la fonction universelle qui les contient. Mais qu'est-ce qu'une telle contenance ? Au premier examen, celui qui se défie des idoles métaphysiques s'aperçoit que les auteurs de systèmes invoquent la substance ou la causalité substantielle, et
qu'il n'y a rien de plus au fond de leur outrecuidante explication. du monde. Je vais le montrer.
Par exemple, je suppose que le philosophe réunisse les premières catégories, nombre, étendue, durée ; qu'il les joigne au devenir, et qu'éliminant de sa conception toutes les qualités, à plus forte raison ce qui appartient à la conscience, il caractérise le monde en principe comme matière et mouvement. L'idée n'est ni nouvelle, ni rare. Il dira donc que les lois supérieures manifestées dans l'organisation dépendent des lois de l'organisation même, lesquelles, à leur tour, dépendent des lois de ce qui n'est point organisé. Ainsi pour nous attacher aux termes les plus positifs qu'on ait proposés, la physique serait réductible à la mécanique ; et la chimie, la physiologie, là morale, aboutiraient successivement, les unes par les autres, au même genre de phénomènes, où tout se confondrait. Il fout que Ton ait de bien puissantes raisons pour se faire un idéal de science, je ne dis pas d'une telle synthèse, mais d'un tel chaos; car enfin toutes les fonctions sont relatives les unes aux autres, l'expérience le prouve et la représentation le veut ; mais aussi elles sont distinctes les unes des autres, tant pour l'observation que pour la logique. Sur quoi donc se fonder pour abolir ainsi toutes les différences? Ce sera sur l'ordre d'enveloppement des espèces ou sur l'ordre d'enveloppement des causes.
Parlons des espèces . Il est très vrai que l'abstraction faite dans les êtres organisés de tout ce qui est phénomène proprement représentatif, nous permet de
constituer un genre formé des organes eux-mêmes et de leurs fonctions* L'abstraction de ce qui est propre à l'organisation nous conduit ensuite au genre des fonctions chimiques ou physiques ; et , de ce genre» nous passons de même à celui qui embrasse les phé* nomènes définis exclusivement par le nombre, l'étendue et la durée, dans le devenir. Mais ne pouvonsnous pas suivre la marche inverse? Parlant des mêmes êtres, et procédant par abstraction successive de tous les objets de la représentation, n'arrivons* nous pas à considérer la représentation pure, au point de vue représentatif, comme un genre enveloppant tous les phénomènes ? Quelle méthode préférer ?
En bonne logique, la question n'existe pas. Dès que la connaissance n'atteint que des rapports, dont toute science a pour but de faire l'analyse et de reconstituer les synthèses, il faut voir un abus de la catégorie d'es* pèce, une illusion de la faculté de généraliser, dans cette disposition d'esprit, qui consiste à ériger en syn* thèses réelles les phénomènes moins leurs différences, c'est-à-dire moins les phénomènes eux-mêmes. Il est tout simple que le développement des fonctions puisse être décrit dans Tordre qui aboutit au représenté le plus abstrait possible, comme aussi dans celui qui aboutit au représentatif; et ce fait constate seulement la corrélation des deux faces du phénomène, à ses divers degrés, dans la représentation et pour l'expérience.
L'erreur est de définir les fonctions en identifiant sans distinguer, on encore en distinguant sans identi*
QUANT A là QUALITÉ. S03
fier. Des deux manières, on manque le rapport, unique objet de la science. La première méthode est familière aux partisans de l'unité de substance, et la seconde aux partisans de la pluralité. Il s'agit ici de ceux-là.
La pensée, mode de la matière, est une formule dénuée de sens aussi bien que la matière, mode de la pensée. Quand on dit l'homme est animal (catégorie d'espèce), on entend qu'il est homme néanmoins ; or, il n'est homme que par la différence, eu égard à laquelle on ne dit rien en disant qu'il est animal. De même, pour donner un sens à cette proposition : La pensée est un mode de la matière cérébrale, il faut ajouter moyennant la différence qu'on appelle proprement pensée, et alors on se trouve avoir* parlé, mais non pas avoir dit quelque chose.
Le philosophe qui propose de semblables formules s'entend demander : Qu'appelez-vous matière ? Et, forcé de définir, il introduit dans les éléments de sa définition ces mêmes phénomènes qu'il voulait en dé* duire : cercle vicieux. Prend-il son point de départ dans la seule étendue, avec le mouvement, alors il explique les actions physiques et chimiques par des qualités qu'il n'explique pas. Admet-il une matière spécifique, il attribue l'organisation à des propriétés organisantes dont cette matière est douée. Est-ce enfin une matière organisée qui lui sert de donnée, il ose affirmer que cette matière pense, parce qu'elle a la propriété de penser. Ne rions pas. Constatons sérieusement le secret de l'explication du monde. Le voici :
De l'ensemble des phénomènes on soustrait presque tous les rapports (pourquoi pas tous?), sous condition desquels la représentation en est obtenue. Celte abstraction posée, on l'intronise, on la fait substance, et l'idole a la vertu de reproduire les rapports supprimés à mesure que, sous un nbm ou sous un autre, on les y rétablit. Et l'on appelle cela expliquer; on prend cela pour de la science ; on plaint, au nom de cela, l'idéaliste qui pourtant ne fiait pas autre chose que cela 1 car aux mots près, qui sont différents, l'idéaliste, comme le matérialiste, compose le monde de la série des propriétés de la substance ; et ce que l'un nomme esprit, quelquefois moi, est précisément ce que l'autre nomme matière. Dans la substance, au fond, comme on dit, tout est confondu : tout y est rentré, tout en sortira. Les modes et attributs en sortent; c'est dans les modes et attributs que tout ce que le développement du monde comporte de phénomènes est envisagé d'avance, et c'est arbitrairement qu'on jette un dé* volu sur tels modes ou attributs ou sur tels autres pour donner de la substance une définition illusoire.
Pourquoi pas tous? ai -je dit; pourquoi s'arrêter dans la série des abstractions plutôt à la matière vivante, mais sans perception, qu'à la matière spécifique, mais sans vie, des physiciens? Pourquoi plutôt à la matière spécifique qu'à la simple étendue mouvante? Pourquoi plutôt à l'étendue qu'à celte matière des anciens, à ce substrat inqualifiable, à cet indéterminé pur après lequel il n y a plus enfin d'abstraction possible? Ces philosophes furent les plus logiques, eurent
au moins conscience de leur propre méthode, qui, une fois décidés à demander à la généralisation le principe du monde, poussèrent la généralisation jusqu'au bout. La marche et l'objet avoué de la science sont l'observation, l'analyse, les rapports et lois conslatables, les synthèses véritables ; le savant n'a donc pu démentir son titre à ce point de spéculer sur la substance pure; pourtant le vice est le même quand on s'efforce de faire entrer toutes les fonctions dans une fonction abstraite, incapable de régénérer les divers rapports compris dans les premières, autrement que par la volonté de l'opérateur dont le parti est pris de restituer ce qu'il lui a plu d'enlever. •
Je n'ai maintenant que peu de mots à dire sur les causes. C'est, à la vérité, le point de vue préféré des savants pour l'explication prétendue du monde. Mais que deviennent leurs causes s'ils ne les envisagent dans leurs substances? Que signifient ces propositions dans la pensée de ceux qui les avancent : L'organisation est la cause de la sensibilité et de l'intelligence; l'organisation est un effet des mouvements de la ma* ùère, etc» , si ce n'est que la matière organisée, ou que la matière inorganique mobile sont des substances qui préexistent, l'une à l'intelligence et à la sensibilité, l'autre à l'organisation, en sorte qu'il en émane des effets , comme tout à l'heure il s'y enfermait des modes ? Mais nous avons rejeté cette causalité substantielle pour ne considérer qu'un rapport de force entre deux termes également nécessaires à la constitution de la synthèse. La cause, ou donnée dans le soi, ou envi-»
sagée à posteriori dans le non soi, est inséparable de son effet. Sans cela, il faudrait identifier le mouvement, cause d'un mouvement, avec le mouvement, cause d'une sensation, et il n'y aurait pas moyen de distinguer la volition, cause d'une contraction musculaire, de la volition, cause d'une modification de pensée. La nature d'un rapport de force dépend donc de l'un et de l'autre des actes liés, et c'est se foire une idole inintelligible que de considérer l'esprit en tant qu'esprit, simplement, comme cause des phénomènes matériels, ou la matière en tant que matière, simplement, comme cause des phénomènes intellectuels.
On voit que Terreur n'est pas autre à vouloir envelopper toutes les fonctions dans une fonction unique et abstraite, à vouloir, tlis-je, les réduire par le rapport de causalité, qu'à tenter la même réduction par le rapport de spécificité. L'illusion consiste toujours à séparer ce qui est joint dans les phénomènes, puis à joindre ce qu'on a séparé : à le séparer, comme s'il avait dû n'être pas joint, et comme si la distinction pouvait rompre les synthèses que précisément elle suppose ; à le joindre comme un mode ou un effet surajouté à quelque chose , substance ou cause, qui aurait primitivement existé en soi.
Les partisans d'une cause unique matérielle des phénomènes s'appuient sur Tordre de production des faits, dont l'expérience témoigne. Us nous montrent l'organisation, antérieure à l'intelligence et l'enveloppant ; tes fonctions physiques et chimiques, antérieures aux fonctions vitales, et nécessaires à ta constitution
des organes ; le mécanisme, enfin, antérieur à tonte spécificité et condition indispensable do jeu des agents physiques* Où ils eroient observer une succession constante» ils placent une cause , et ce n'est pas de cela qu'on peut les reprendre. II C9t de fait aussi que les lois inférieures sont au nombre des conditions de manifestation des lois supérieures. Mais ce qui n'est point, ou ne peut être constaté; c'est l'antériorité totale et radicale des unes aux autres, selon le temps. La succession simple des phénomènes des deux ordres, nettement accu? es et séparés, n'appartient à l'expérience ni en général, ni en aucun cas particulier :
1° Là où l'organisation étant donnée, la sensibilité et l'intelligence se produisent en suite des modifications organiques, il n'est jamais possible de s'assurer que les phénomènes qui surviennent ainsi sont indépendants de toute sensibilité et de toute intelligence antérieurement existantes, soit dans le sujet, soit hors de loi. On ne vérifie pas mieux l'hypothèse suivant laquelle certains faits organiques apparaîtraient, n'ayant été précédés que de faits simplement physiques, et ne se rapportant à nuls autres. Enfin, l'observation ne nous soumet point de phénomènes mécaniques purs. Ainsi, la condition essentielle de toute expérience fait défaut : je veux dire la séparation des rapports qu'on veut éprouver, d'avec tous autres rapports quelconques, capables de les altérer.
Après cette objection capitale, on pourrait se dispenser de rappeler que les phénomènes de Vwdreque j'appelle inférieur se présentent souvent et à bien des
égards, et notamment quant à la causalité, comme subordonnés à ceux de Tordre supérieur (sous les mômes réserves que ci-dessus faites en sens inverse).
2° Si l'obstacle était levé, si l'expérience pouvait séparer des faits si complexes, nous montrer d'un côté l'acte antécédent, mécanique, physique, organique; de l'autre, et postérieurement, l'acte conséquent, physique, organique,, sensible, mais purs, précis et définis et indépendants des deux parts , que conclurions-nous de là ? Les deux termes de genre différent seraient unis par le rapport de cause à effet, sous la synthèse d'une force. La cause et l'effet seraient inséparables l'un de l'autre et de leur synthèse : sans cela la spécificité du produit serait inintelligible, et l'on poserait sous le nom de cause cette chimère que j'ai réfutée et que trois mots résument : la chose qui se fait non-chose, qui se fait toute autre chose, qui se fait quelque autre chose que ce soit. Mais alors que se trouve-t-on avoir obtenu? L'apparition spontanée dune force ; c'est-à-dire que le monde n'est plus expliqué, comme on le voulait, mais simplement posé.
Ainsi la définition du monde nous échappe, sous la catégorie de l'espèce, soit quand nous procédons par voie d'abstraction, soit quand nous considérons les espèces composantes comme des effets de quelque espèce primitive plus simple. Mais il nous reste à savoir si les catégories supérieures ne donneront pas un résultat plus satisfaisant.