‹ Essais de critique idéalisteChapitre 5 sur 10 · LIVRE POSTHUME · texte numérisé non relu

LIVRE POSTHUME

qui, selon la théologie dantesque, porte au fond de Fabîme tout le poids de la création, Dussé-je être seul et contre tous , je déclare que dans aucune poésie, même dans les poésies panthéistes de TOrient, où fourmillent les monstres à mille têtes et les divinités insensées, je ne connais rien de grotesque, d'impie et de révoltant comme ce diable à trois bouches qui remâche pendant toute Téternité les nobles âmes de Brutus et de Cassius avec celle de Judas.

Certes, la politique n*eçt pas absente du poème de Milton ; la révolution d'Angleterre y laisse des traces incontestables ; l'enfer y tient aussi une très large place. Mais, après tout, cet Anglais révolutionnaire et pi'otestant se montre plus religieux, plus humain, plus chrétien que Tautoritaire et le catholique Dante. A côté de Milton, je me sens plus loin de la théologie du moyen âge, cela est sûr; mais je me sens plus près des véritables régions divines et plus en plein danâ le monde moral. Comme écrivain, comme . artiste et sculpteur de la parole, l'anglais Milton est naturellement très inférieur à l'italien Alighieri, le plus étonnant par le style de tous les poètes modernes. Mais sa foi chrétienne est aussi vive ; et malgré son âpreté puritaine, sa religion est moins terrifiante que celle de la Divine Comédie.

La terreur disparaît entièrement de l'épopée de Lamartine. A travers les épreuves nécessaires pour nous rendre capables de l'éternelle béatitude, l'âme humaine se donne carrière dans ses poèmes avec toute la sécurité delà foi, de l'espérance et de l'amour. Cet

esprit pacifique, cette incapacité de haïr, cette indulgence universelle qu'on a reprochés à Lamartine historien et politique, et qui sont, en eflFet, très discu tables chez un homme d'Etat, deviennent, chez le penseur et le poète, les plus hautes qualités ; elles forment l'élément essentiel de l'esprit religieux. C'est l'immensité de l'amour et des aspirations vers l'infini, c'est la certitude dans l'attente du bien, c'est la perpétuelle adoration de la bonté de Dieu qui nous frappent, surtout dans la conception épique de Lamartine. Voilà pourquoi nous disorts hardiment qu'elle est la plus religieuse entre toutes celles qui nous sont parvenues. C'est aussi la plus vaste, car elle n'embrasse pas seulement une époque, fût-ce la période cosmogonique et l'âge de l'Eden, mais toute la durée de notre monde, depuis l'apparition de l'âme sur la terre jusqu'à son retour dans le sein de Dieu. C'est la plus spiritualiste, car le drame s'accomplit tout entier dans l'àme elle-même et dans l'ordre moral.

11 ne s'agit pas des destinées d'un empire, de la prise d'une ville; de la fondation d'une dynastie : il s'agit des destinées éternelles de l'homme, de l'être intelligent et libre, de ce qu'il y a de plus grand dans l'univers après Dieu lui-même.

Sur ces dix Visions qui devaient embrasser tout le cycle du développement humain, nous n'avons que deux poèmes complètement achevés : Jocelyn et la Chute d'un Ange. Mais le plan subsiste ; il est reproduit dans ce volume avec des fragments inédits. Ce plan suffit pous nous faire connaître l'idée -mère, la philo-

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