LIVRE POSTHUME
voyance et le jugement sévère du critique ne lui manquaient point, quoique son esprit sympathique l'appliquât rarement aux productions d'autrui. Un scrupule de discrétion et de spiritualisme délicat, tel que n'en connaissent pas les poètes de l'école rivale, avait fait effacer par l'auteur du Lac deux strophes entières, toutes deux fort belles, mais d'un accent plus vif et plus passionné que les autres. La pièce, telle qu'elle est connue, ne diffère de la version primitive que par cette suppression et par le changement de troishémistiches. Ces dernières corrections montrent une sûreté de sens critique que le maître exerçait trop rarement. *
Il serait difficile de donner aux lecteurs et aux auteurs d'aujourd'hui une idée exacte de ce que fut Lamartine pour la société dans laquelle iL apparut il y a un demi- siècle, et pendant les vingt années de splendeur intellectuelle qui ont marqué les derniers règnes des Bourboi.:?. Ceux-là seuls pourront nous comprendre qui ont vu, comme nous, la fin de cette brillante période et qui se sont ouverts à la vie de l'esprit sous l'influence encore dominante des poètes el des orateurs de ce temps.
On admire à présent par- dessus tout l'adresse mécanique des prosateurs et des rimeurs, la force de leur tempérament, Thabileté avec laquelle ils reproduisent pour le toucher et pour la vue les détails de la nature matérielle, la surexcitation contagieuse de leurs nerfs et l'ivresse d'alcool que leurs tableaux communiquent à nos sens. Au lieu de la peinture du
monde idéal, on ne retrouve plus dans les œuvres d'imagination que la photographie coloriée des réalités les plus basses. Undes témoignages les plus innocents de cette importance exclusive donnée à la forme aux dépens de la pensée, à la nature aux dépens de Tes prit, c'est ce nom d'artistes que les écrivains de nos jx)urs, prosateurs et poètes, acceptent si volontiers et qui les achemine fatalement vers celui d'artisans. Lamartine, grâce à Dieu, est le moins artiste de tous les poètes ; il est, par excellence, le chanteur et l'enchanteur ; il est le magicien et le charmeur des âmes, entre tous ceux qui se sont servis de la parole humaine. Si la plus haute fonction de la poésie est d'interpréter la nature dans le sens de l'idéal, d'en extraire, pour ainsi dire, tout ce qu'elle renferme d'intelligence et d'amour, de la mettre en sympathie avec le cœur humain, et d'en faire vis-à-vis de nous l'infaillible truchement de la pensée divine, l'auteur des Harmonies et de Jocelyn est à coup sûr le premier représentant de la grande poésie dans notre littérature et peut-être dans toutes les littératures de l'Europe.
Les vrais poètes s'adressent tous à d'autres facultés qu'à l'imagination sensible ; ils provoquent en nous autre chose qu'une simple volupté de l'esprit ; leur œuvre n'est pas seulement douce, elle est balle de la beauté morale ; ils nous communiquent un surcroît de vie intérieure ; ils nous raniment, ils nous persuadent, ils nous instruisent ; c'est-à-dire qu'ils nous dressent à tous les nobles combats de l'esprit et à l'exercice des vertus difficiles.