‹ Essais de critique idéalisteChapitre 9 sur 10 · LIVRE POSTHUME · texte numérisé non relu

LIVRE POSTHUME

Lamartine fait pour nous quelque chose de plus et c'est ce que j'appelle sa magie : il nous prend sur ses ailes ; il nous enlève à des hauteurs où plus rien de grossier, de vulgaire, de médiocre n'apparaît à nos regards. Durant ce voyage, il transforme dans le divin toutes les choses à Tusage de notre âme, et cette âme elle-même; l'amour, quand il s'exprime dans l'incomparable mélodie de ses vers , n'est plus seulement un bonheur, il devient une vertu. Un simple regard jeté par le poète sur la nature s'accompagne d'un essor de l'âme tout entière vers le créateur. Ses moindres études de paysages sont des esquisses du monde invisible.

Chacune des promenades que nous faisons avec lui dans les forêts ou sur les grèves est une contemplation et une prière. Il n'a pas besoin de dogmatiser comme certains rimeurs qui prétendent avoir charge d' âmes ; il noM^ saisit d'une main irrésistible, nous arrache à nous-mêmes et à la terre, nous enlève à travers les sphères en un ravissement continu et nous précipite dans le sein de Dieu.

Ainsi, quand l*aigle du tonnerre ^ Enlevait Ganyméde aax cieux, L'enfant s'attachant à la terre Luttait contre Toiseau des dieux!

Mais entre ses serres rapides L*aigle, pressant ses flancs timides, Karrachait aux champs paternels^ Et, sourd à la voix qui Timplore, Il le jetait, tremblant encore, Jusques aux pieds des immortels.

l^'3s âmes d'aujourd'hui seraient plus difficiles à

déraciner de la terre que celles des premiers lecteurs de Lamartine; je doute que sa voix divine, s'il chantait encore, fît battre les cœurs de la jeunesse comme les nôtres ont battu aux strophes des Méditations et des Harmonies. Est-ce Timmortelle poésie qui. a vieilli? est-ce que dans la société présente les hommes naissent trop vieux pour goûter celait et ce miel de l'âge d'or ? Je ne sais ; mais avoir compris, avoir aimé, avoir adoré cet incomparable chantre du divin dans la nature et de l'idéal dans l'amour, c'est, pour ceux de notre génération, plus qu'un souvenir de volupté, c'est un sujet d'orgueil. Plaignons la société polie et les classes cultivées si elles arrivent à préférer à Lamartine n'importe lequel de ses con-i temporains. Je verrais dans cette préférence un notable abaissement du niveau moral tout autant que du goût littéraire.

Mais la faveur publique revient au grand poète spiritualiste; l'intelligence frança;ise a trop d'exactitude et de noblesse pour se prêter longtemps aux débauches de l'imagination et des sentiments grossiers. D'ailleurs ces aberrations du goût n'atteignent jamais le groupe des âmes délicates qui forment dans tous les temps le vrai public de la poésie. Les adorateurs de Lamartine composent une sorte d'église indestructible et qui doit survivre aux écoles les plus bruyantes et les plus populaires.

Pour nous, l'un de ses disciples après tant d'autres, et l'un des amis de son auguste et douloureuse vieillesse, nous lui rendons un véritable culte depuis

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