‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 15 sur 97 · Histoire des animaux, Préface, p. xxx · texte numérisé non relu

Histoire des animaux, Préface, p. xxx

mécanique, physique ou chimique ne peut le détruire. Mais écoutons la suite, elle n'est pas moins remarquable. « La main n'est pas un instrument unique ; c'est plusieurs instruments à la fois; elle est, on peut le dire, l'instrument qui remplace tous les instruments. C'est donc à l'être qui était susceptible de pratiquer le plus grand nombre d'arts et d'industries que la nature a concédé la main, qui, de tous les instruments, est applicable au plus grand nombre d'emplois. On a bien tort de croire que l'homme est mal partagé et qu'il est au-dessous des animaux parce que, diton, il n'est pas chaussé aussi bien qu'eux, parce qu'il est nu et parce qu'il est sans armes pour sa défense. Mais tous les animaux autres que l'homme n'ont jamais qu'une seule et unique ressource pour se défendre; il ne leur est pas permis d'en changer pour en prendre une autre... Au contraire, l'homme a pour lui une foule de ressources et de défenses; il peut toujours en changer à son gré et avoir à sa disposition l'arme qu'il veut et toutes les fois qu'il la veut 1. »

Il y a dans ces lignes plus qu'une explication de l'organisation de l'homme, il y a toute une théorie de la nature, justifiée par les faits, justifiée par l'anatomie, et non seulement de la nature vivante, mais de la nature prise dans son universalité. Le principe des causes finales est pour Aristote un principe sans exception et sans limite. De là vient son admiration, on peut dire son enthousiasme pour la nature. Si l'art a le don de nous charmer en imitant par la peinture ou la sculpture quelques-uns des êtres et des objets qui Mis entourent, combien, selon lui, l'impression produite sur notre esprit par la réalité ne doit-elle pas être plus vive et plus profonde que celle dont nous sommes redevables à toutes ces copies I II pense que parmi les êtres même les plus infimes et les détails qui flattent le

i. Ce passage, cité par M. Barthélémy Saint-Hilaire, p. cxxxvi-viii de sa Préface, n'est pas tiré de VHistoire des animaux, mais du Traité des parties des animaux. On remarquera que ce dernier ouvrage n'est en réalité qu'une partie du premier.

moins nos sens, il n'y en a pas un qui ne soit digne d'être observé ; car dans toutes les œuvres de la nature il y a place pour l'admiration, et l'on peut, ajoute-t-il avec une grâce tout attique, leur appliquer un mot qu'on cite d'Heraclite. Des étrangers qui étaient venus pour le voir et s'entretenir avec lui, le trouvèrent qui se chauffait au feu de la cuisine. « Entrez, leur dit le philosophe, entrez sans crainte; les dieux sont ici comme partout. » — « De même, continue Aristote, dans l'étude des animaux, quels qu'ils soient, il n'y a jamais à détourner nos regards dédaigneux, parce que dans tous, sans exception, il y a quelque chose de la puissance de la nature et de sa beauté. »

Il ne faut pourtant pas s'imaginer que dans ces œuvres qu'il observe avec tant de patience et qui lui inspirent une admiration à la fois si réfléchie et si vive, il fasse jamais intervenir la Providence telle que nous l'entendons. Ce nom même ne se présente pas une seule fois dans l'Histoire des animaux ni dans ses autres écrits. Et cependant il admet, il démontre avec soin l'existence de Dieu, d'un Dieu unique qui se suffit à lui-même. Mais ce Dieu n'agit sur le monde qu'en l'attirant à lui par l'amour, par le besoin, par l'idée de la perfection dont il est la réalisation éternelle : il est 1^ cause finale, non l'auteur des êtres.

C'est vers lui qu'ils tendent, ce n'est pas de lui qu'ils dérivent, ce n'est pas lui qui les a formés ni qui leur a donné des lois. A cette double tâche la nature suffit, car la nature est un être réel, éternel comme Dieu dont la pensée la pénètre et finspire; elle ne fait rien en vain, elle ne fait rien sans raison ou sans une fin, et, comme on nous Ta déjà dit, comme Aristote le répète sans cesse, notamment dans son Traité de la génération, a la fln en vue de laquelle une chose subsiste et se produit, est précisément ce qui constitue pour cette chose sa beauté et sa perfection ».

La base et en même temps l'originalité de cette doctrine, qui de la métaphysique a passé dans l'histoire naturelle, c'est que le principe des causes finales est un principe aussi absolu, aussi nécessaire à la pensée, aussi indispensable à la

l'histoire naturelle dans l'antiquité

raison et à la science que le principe des causes efficientes. Cela revient à dire que nous ne comprenons pas mieux que dans l'ordre universel, dans Tordre de la nature, une chose qui a commencé d'exister, existe sans raison, sans but, sans une fin à atteindre, que nous ne comprenons qu'elle existe sans cause. Ce n'est pas assez que nous sachions par qui ou par quoi elle a été produite; notre esprit, qu'il y réussisse ou non, veut savoir aussi pourquoi elle a été produite. Avec leur éternel pourquoi, ce sont les enfants qui sont dans le vrai; tandis que rien n'est plus faux, plus arbitraire, plus antiscientifique que cette prétendue science qui fait naitre le monde sans cause et sans raison, et rintelligence elle-même d une force inintelligente.

Avec Aristote, la force qui est dans la nature ne s'exerce pas sans la raison qui est aussi dans la nature; car, comment existerait-elle si elle n'était pas naturelle? La raison, source de l'ordre; la raison, source de la finalité et de l'accord des moyens avec la fin de chaque être, ce n'est pas autre chose que le beau et le divin que nous admirons dans les œuvres de la création : car le beau et le divin, selon Aristote aussi bien que selon Platon, sont de véritables causes. Par leur nature propre, ils réalisent, parmi les choses possibles, celles qui méritent le plus d'entrer en possession de l'existence : l'être, la vie, l'àme, parce que l'être vaut mieux que le néant, l'être animé que l'être inanimé et l'àme que le corps.

Dirigée par Vidée du mieux, laquelle est elle-même suggérée par l'amour de la perfection, la Nature est un artiste qui, par une méthode aussi ingénieuse que sûre, poursuit l'exécution d'un plan invariable. C'est ainsi que, dans la formation des animaux, elle commence par des esquisses, par de simples dessins, auxquels peu à peu elle applique un corps et des couleurs. A l'embrasser dans son ensemble, l'œuvre de la nature se compose de deux parties : d'une partie changeante et périssable : ce sont les individus; d'une partie invariable et éternelle : co sont les espèces. « C'est

par elles que se perpétuent à jamais les hommes, les animaux et les plantes K »

Tout en érigeant en principe, comme Leibniz l'a fait après lui, que la nature ne procède que par degrés; tout en signalant les différences, souvent imperceptibles, qui s'interposent entre les règnes de la nature et certaines espèces vivantes, Aristote nie absolument que les espèces se transforment les unes dans les autres. Il lui parait évident que, sans elles, il n'y a plus de plan, plus de lois, plus de fixité dans l'univers, partant plus de science, et en toute occasion il en soutient la permanence. Aristote a-t-il tort? Rien ne le prouve; je crois même que le contraire a été prouvé. Quand on n'aurait à citer contre la doctrine de l'évolutionnisme que les objections d' Aristote et de George Guvier, ce serait déjà une grande présomption contre elle. Mais il y a un illustre naturaliste, mort depuis peu d'années, qu'on affecte aujourd'hui de passer sous silence, comme on cherche à supprimer un témoin gênant, et dont les arguments, à ce qui semble, ne laissent rien subsister de la théorie de Darwin et de M. Herbert Spencer. C'est d'Agassiz que je veux parler. Agassiz a établi que, dans une période de trois à quatre cent mille ans que certains récifs de la Floride ont mis à se former, les espèces animales dont ces récifs contiennent les débris n'ont pas subi la plus légère modification. 11 a fait la même observation sur tous les animaux du golfe du Mexique. Aucun de ces animaux, selon lui, n'a subi, durant le même laps de temps, un changement appréciable. Un développement progressif du règne animal tout entier, tel que le conçoivent et que l'affirment les sectateurs de l'évolution, il ne l'aperçoit nulle part; il le trouve, au contraire, en contradiction avec les résultats des recherches paléontologiques les plus récentes. Rien ne fait croire que les animaux rayonnes aient précédé les mollusques et les articulés dans les formations les plus anciennes,

1. rrallé de la (jcaération, passage cité et traduit par M. Barthélémy Saint-Hilaire, p. xux de sa Préface.

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ni que les animaux vertébrés aient apparu plus tard. C'est la conclusioQ opposée qui sort de toutes les observations recueillies jusqu'aujourd'hui. Dès la première apparition des animaux à la surface du globe, il y a eu simultanément des rayonnes, des mollusques, des articulés et même des vertébrés *.

De telles propositions, émanées d "une telle source, méritaient au moins d'être examinées. Je n'ai pas souvenir que les évolutionnistes se soient donné cette peine. Mais comme chaque siècle a sa chimère pour laquelle il se passionne d'autant plus qu'il a moins de forces pour la défendre, il pourrait bien arriver que les générations à venir eussent de la transformation des espèces l'opinion que nous avons maintenant de la transmutation des métaux.

On voit que ÏHistoire des animaux d'Aristote, devenue accessible à tout le monde, grâce à l'excellente traduction de M. Barthélémy Saint-Hilaire et aux éclaircissements de toute espèce dont il l'a accompagnée, intéresse à la fois les philosophes et les savants. Elle soulève les plus grandes questions qui puissent être traitées dans les deux camps, et les solutions qu'elle en donne n'ont pas vieilli autant qu'on pourrait le croire. VHistoirc des animaux fera mieux comprendre la Métaphysique et diminuera la distance qui, dans l'opinion générale, sépare Aristote de Platon. Ce serait grand dommage qu1l en fût autrement. Platon et Aristote, aussi longtemps que durera la civilisation, resteront les maîtres et les modèles des plus hautes spéculations de l'esprit humain.

i- Voir dans la Hevuc des Deux Mondes, janvier 1875, les articles de JÏ. Blanchard sur Agassiz.

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