AU TROISIÈME SIÈCLE
Le livre à l'occasion duquel nous allons nous occuper d'Origène est, avec quelques développements et quelques changements en petit nombre, le mémoire que M. Denis a présenté en 1881 à l'Académie des sciences morales et politiques pour concourir au prix Victor Cousin, et que l'Académie a couronné. Ayant eu l'honneur d'être le rapporteur du concours de 1881, j'ai dû, pour rester fidèle à la pensée de la Section de philosophie dont j'étais l'interprète, n'apprécier le travail de M. Denis que par comparaison avec les mémoires de ses concurrents et dans ses rapports avec le programme proposé. Ici je me donne pour tache de le considérer en lui-même, abstraction faite de toute condition prescrite et de toute préoccupation d'un prix à décerner. C'est un point de vue différent de celui où j'ai été obligé de me placer dans mon rapport académique 2 et qui me permettra, je l'espère, de ne pas me répéter.
i. De la philosophie d'Origène^ par M. J. Denis, professeur à la Faculté des lettres de Caen, mémoire couronné par Tlnstitut (Académie des sciences morales et politiques). - 1 vol. in-8 de vn-730 pages, imprimé à l'Imprimerie Nationale, en vente chez Ernest Thorin. Paris, 1884.
2. Publié dans les Comptes rendus des séances de VAcadémie des
L'ouvrage de M. Denis se divise naturellement en trois parties, que l'auteur n'a pas indiquées parce qu'elles se présentent d'elles-mêmes à l'esprit et aux yeux du lecteur. Dans la première, il est uniquement question d'Origène et des différents aspects sous lesquels on peut considérer sa doctrine, sa méthode, sa théologie, ses idées sur le monde et sur la nature humaine, sa théorie de la résurrection, sa loi dans le salut universel. La seconde partie nous fait connaître les destinées très diverses qu*ont eues dans l'histoire les opinions philosophiques et théologiques d'Origène, les adhésions et les résistances qu'elles ont rencontrées, l'influence tantôt visible, tantôt secrète qu'elles ont exercée depuis la fin du iii« siècle jusqu'aux temps modernes. Enfin la conclusion que l'auteur se croit en droit de tirer de la succession des faits et de la discussion des idées, forme la matière de la troisième et dernière partie. Le tout est précédé d'une Introduction, où l'auteur nous fait assister à la naissance de l'École chrétienne d'Alexandrie et nous explique par quelles raisons, par quelles circonstances elle acquit bien vite un degré de célébrité et d'autorité que nulle autre ne partagea avec elle. A la fin du volume se trouve rejetée une savante et, je crois, une décisive dissertation sur les Philosophoumènes , que quelques-uns ont ea le tort d'attribuer «à Origène. C'est naturellement l'introduction qui nous occupera d'abord, non seulement à cause de son rang, mais parce qu'elle nous fournit d'avance la solution de bien des problèmes que nous aurons à examiner plus tard.
La ville d'Alexandrie, pendant les deux siècles qui ont précédé et les trois ou quatre siècles qui ont suivi Fère chrétienne, fut comme le confluent de plusieurs courants (le civilisations, les uns partis de la Grèce, les autres de différents points de l'Orient. Toutes les opinions philostophiques et religieuses alors répandues dans le monde,
iciences morales et politiques, naméros de juillet et août 1882, p. 80 et suivantes.
toutes les orthodoxies et toutes les hérésies s'y mêlèrent et, sans se confondre, y subirent une profonde transformation. C'est là que furent rédigés les livres de V Ecclésiastique et (le la Sagesse et cette fameuse version des Septante, où le platonisme se fondit avec les enseignements de Moïse et des prophètes. C'est là que l'esprit éclectique de Philon, secondé par une ardente imagination et une érudition prodigieuse, réunit en un seul corps de doctrine, je me garderai de dire en un seul système, les spéculations les plus hardies de la sagesse orientale et les principaux systèmes de la philosophie grecque, sans oublier les traditions et les croyances de sa race. C'est là aussi que s'est développée la branche égyptienne du gnosticisme, représentée par Dasilide et Valentin, qui, familière avec les relioions et les philosophies de l'Orient, non moins versée dans îii science des Écritures, absorbait le judaïsme et le christianisme dans une sorte de polythéisme métaphysique. Je ne parle pas de l'École néoplatonicienne, qui, si elle était née, n'était pas encore connue et dont Potamon et Ammonius Saccas ne nous présentent que d'obscurs précurseurs.
Comment supposer que les docteurs chrétiens d'Alexandrie aient échappé à ce milieu? Sur Pantène, le fondateur du Didascalée à la fin du ii« siècle de notre ère, il nous est arrivé des renseignements incomplets. Nous savons seulement qu'aucun des systèmes philosophiques de la Grèce ne lui était étranger et qu'il les faisait servir, surtout celui des stoïciens, à la démonstration ou à la défense de la théologie. C'était ce qui faisait l'attrait de son enseignement et lui donnait pour auditeurs les hommes les plus instruits non seulement d'entre les chrétiens, mais d'entre les païens et les Juifs. Quant à Clément, que nous connaissons directement par ses écrits, il est tout imprégné de l'esprit de Philon; il a si peu d'aversion pour les gnostiques, qu'il veut lui-môme fonder une gnose, mais une gnose chrétienne plus sainte, plus fortifiante, plus fidèle à l'esprit, à la perfection morale de l'Évangile que celle des Valentin et des Basilide ; enfin, tel est son culte pour la philosophie grecque
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que, à certains moments, fl la place au même rang que FÉcriture sainte. Toutes deux, selon lui, sont une révélation de Dieu, une manifestation du Verbe. Ce que les patriarches et les prophètes ont été pour les Hébreux, les philosophes de la Grèce, les Pythagore, les Socrate, les Platon, les Zenon l'ont été pour les gentils. Ils ont, par des moyens différents, ou plutôt en ne différant les uns des autres que par le langage, préparé les hommes au règne de Dieu et à la perfection évangélique. C'est presque le même fond d'idées que Lessing a développé quinze siècles plus tard dans son petit livre si souvent cité, il y a quelque cinquante ans, De Védmation divine du genre humain. N'allons pas pour cela faire de Clément ce qu'on appelle aujourd'hui un libre penseur ou un rationaliste. Le surnaturel n'a rien perdu sur lui de l'influence qu'il exerçait sur tout son temps. Ainsi cette sagesse des Grecs, pour laquelle il professe une si vive admiration; cette philosophie, que nous appelons païenne, elle coitient, à l'en croire, les trésors de vérité confiés par les anges aux filles des hommes qui les ont séduits par leurs charmes.
Origène n'éprouvait pas pour la philosophie grecque le même enthousiasme que son maître Clément; il avait surtout à cœur de la maintenir à une grande distance audessous de la sagesse révélée dans les Livres saints. M. Denis nous prouve par des arguments irrécusables qu'il la connaissait imparfaitement et que l'érudition qu'on lui attribue en ce genre est en grande partie imaginaire. Cependant, à s'en tenir strictement aux faits qu'il accepte et que dans mainte occasion il se plait à faire ressortir \ la différence entre le maitre et le disciple n'est pas aussi grande qu'il veut le laisser croire. Tous deux se sont nourris des écrits de Philon et pensent comme lui sur un point trè| important, sur l'éternelle création du monde. Philon a peut-être plus d'autorité encore sur Origène que sur Clément toutes les fois qu'il s'agit d'interpréter l'Ancien