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De la philosophie d'Origène, p

vie, tombant sous les sens, tel, que celui qui en goûterait avec les dents du corps recevrait la vie?... A quoi bon en dire davantage lorsque chacun, s'il n'est dénué de sens, peut facilement relever une multitude de choses semblables que l'Écriture raconte comme si elles étaient réellement arrivées et qui, à les prendre textuellement, n'ont guère eu de réalité *. » L'histoire du déluge, l'arche de Noé qui, dans l'espace de quelques coudées, renfermait tous les animaux de la création, la destruction de Sodome et de Gomorrhe, Loth et ses filles lui suggèrent des plaisanteries qui n'ont certainement pas été dépassées par celles de Bayle et de Voltaire.

Les lois et les prescriptions du code mosaïque, la circoncision, le sabbat, les néoménies, le régime alimentaire, les puretés légales, toutes choses que les premiers chrétiens d'origine juive ont longtemps conservées avec le plus grand respect, ne sont pas plus ménagées que les traditions légen* daires ou les faits historiques. Mais ce qui est surtout fait pour nous surprendre, c'est que, d'autant plus hardie devant la lettre qu'elle veut s'élever plus haut dans les régions de l'esprit, la critique d'Origène ne s'arrête pas même devant les textes, les récits et certains préceptes de l'Évangile. Il n'a pas attendu l'avènement de Texégèse allemande pour signaler dans les quatre évangélistes des invraisemblances, des discordances, des contradictions. Il demande comment, pour devenir parfait, il suffit, comme on le fait dire à Jésus, de vendre ses biens et d'en distribuer le prix aux pauvres; comment, par cela seul qu'on ne possède plus rien, on sera au-dessus de la colère, du chagrin, de l'attrait du plaisir, de la crainte de la mort et des autres passions de l'âme humaine. Donc, dans le Nouveau Testament comme dans l'Ancien, la lettre tue et Tesprit vivifie, et il faut toujours chercher « un sens digne de Dieu ».

En suivant cette maxime, on peut aller loin, et, en effet, Origène s'est laissé entraîner à des conséquences qui pou-

1. Traduit par M. Deiiis, p. 39, d'apfès le Traité des principes, IV, 16.

vaient mettre en péril Texistence même du christianisme tel qu'il avait été enseigné jusqu'à lui. « De même que la Loi, si nous en croyons saint Jérôme, n'était à ses yeux que l'ombre de l'Évangile, l'Évangile, tel qu'il a été prêché en ce monde, ne lui paraissait que l'ombre de cet Évangile éternel dont parle Tauteur de l'Apocalypse * . » Origène n'a rien écrit qui démente l'imputation de saint Jérôme; au contraire, plusieurs de ses expressions les plus habituelles et son système entier d'exégèse la confirment. Mais, à moins de pousser jusqu'au pur docélisme et de franchir la distance qui sépare l'Église chrétienne des différentes sectes gnostiques, il a bien fallu admettre une limite et fixer une base qui put devenir celle de la foi, de la foi de tous les fidèles, et non plus seulement de quelques âmes isolées, en quelque sorte perdues dans l'infini de l'idéal. Cette pierre angulaire à laquelle s'attacha Origène, sur laquelle il voulut faire reposer toute sa doctrine, c'est le dogme de la Trinité.

Comme on peut déjà le supposer d'après ce qu'on sait de son ouvrage, ce n'est ni en théologien, ni en philosophe, mais en historien que M. Denis aborde ce grave et délicat sujet. Tout en déclarant qu'il voit dans la Trinité « le plus puissant effort de la pensée pour se rendre compte de l'idée de Dieu », il ne prétend la défendre ni au nom de la raison ni au nom de la foi. S'en étant fait cette opinion, il songe encore moins à l'attaquer. Mais ayant à parler d'Origène, chez qui la théologie et la philosophie sont absolument inséparableS) il lui était difficile, pour ne pas dire impossible, de ne pas rechercher comment il comprend la Trinité et dans quelle mesure il a contribué à en fixer le sens, à en rédiger la formule dans l'Église dont il reste, malgré ses écarts, un des plus grands docteurs. Rien, même aux yeux des plus fervents croyants, ne paraitra plus légitime, puis- .que, à l'époque où vivait Origène, plus de trois quarts de

1. Ces paroles sont de M. Denis, qui résume celles de saint Jérôme, p. 50 de son livre.

siècle avant le concile de Nicée, le dogme de la Trinité n'était pas encore défini. D'ailleurs la Trinité, à la considérer d'un point de vue général, est une conception religieuse et philosophique que l'on rencontre chez différents penseurs longtemps avant la naissance du christianisme. 11 y avait donc un intérêt historique de premier ordre à se demander si la théologie chrétienne n'en était redevable qu'à elle-même, ou si elle l'avait empruntée à quelque doctrine étrangère, et dans l'un et l'autre cas quel caractère distinctif elle lui a donné, comment et sous quelle forme elle l'a faite sienne. Ces questions présentent les plus grandes difficultés, et si la solution qu'en a donnée M. Denis n'est pas de tout point inattaquable, elle se trouve du moins justifiée par de solides raisons, et présente à l'esprit un degré de clarté rarement égalé en de pareilles matières.

11 démontre que la Trinité chrétienne, telle que font définie les pères de Nicée, n'a rien de commun ni avec la Triade de flnde, ni avec la Trinité de l'école d'Alexandrie. La Trimourti indienne, diailleurs postérieure au christianisme, est étrangère au problème de la théologie ou de la métaphysique religieuse ; elle énumère les différents modes d'activité que Dieu déploie dans la nature, elle se tait sur les attributs qui constituent son essence. On en peut dire autant des triades mythologiques de l'Egypte, de la Perse et de quelques autres peuples de l'antiquité. Quant à la Trinité de l'école d'Alexandrie, M. Denis a tort d'assurer qu'elle n'était pas née quand la Trinité chrétienne cherchait et même avait déjà trouvé sa formule. Origène aurait très bien pu connaître Plotin, qui n'est mort que quinze ou seize ans après lui, et le système dont Plotin fut le plus brillant interprète était déjà, selon toute probabilité, le fond de l'enseignement d'Ammonius Saccas. C'est pour une autre raison qu'on est en droit d'affirmer que la Trinité chrétienne ne s'est pas formée sur le modèle de la Trinité néoplatonicienne. Celle-ci est la tête d'un système qui est fondé tout entier sur le principe de l'émanation. Or, avec le principe de l'émanation, même quand il revêt, comme chez Plotin et

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ESSAIS DE CRmiUE PHILOSOPHIQUE

ses disciples, une forme purement idéalisle, la substance divine se confond avec celle de l'univers, et les personnes divines ou hypostases, dont la Trinité se compose, sont nécessairement subordonnées les unes aux autres, parce qu'elles procèdent les unes des autres (Trpoooo;). Elles représentent les différents degrés d'un foyer de lumière qui, en se répandant hors de lui, s'obscurcit de plus en plus. Telle n'est pas et ne pouvait pas être la Trinité chrétienne. Le Dieu des chrétiens, après tout, est le même que celui des juifs. C'est le Dieu personnel, le Dieu créateur, le Dieu libre qui se distingue du monde, et qui, au-dessus du monde, se possède tout entier. Si en lui la foi ou la raison sont obligées de distinguer plusieurs hypostases ou personnes, ces personnes participent à l'éternité et sont toutes de la même substance, elles sont coéternelles et consubstantielles, et de plus elles sont égales entre elles.

Telle est précisément la façon dont Origène comprend la Trinité. En un seul point elle diffère de la définition de Nicée. Origène ne reconnaît pas l'égalité des personnes divines; mais sur toutes les autres parties du dogme il est en parfaite communauté de pensée et d'expression avec la doctrine qui a prévalu dans l'Église. Par là et même par l'idée purement philosophique qu'il se fait de Dieu, il se place bien au-dessus des Pères qui l'ont précédé. Dans un temps où plusieurs docteurs de l'Église, entre autres Terlullien, ne concevaient Dieu que matériellement, nul n'a insisté plus que lui sur l'unité et l'immatérialité de la nature divine; nul aussi n'a combattu avec plus de force cette exubérance du génie oriental qui, pour élever Dieu au-dessus de la raison, pour le placer hors de la portée de l'esprit humain, le réduisait à une pure abstraction, peu différente de Vinconnaissable des positivistes de nos jours.

Il y a cependant, dans le très remarquable chapitre qu'il a consacré à la théologie d'Origène, plusieurs propositions de M. Denis qui donnent prise à quelques observations. Qu'est-ce qui l'autorise à affirmer qu'il n'y a dans les dialogues de Platon aucune trace d'une doctrine trinitaire?

Quand il n'y aurait en faveur de l'opinion contraire qu'une sorte de tradition philosophique, c'était déjà une raison pour l'examiner ou pour la traiter moins sommairement. Mais il n'y a nulle témérité à croire que cette tradition est fondée. Platon reconnaît d'abord, au sommet des existences et au plus haut degré de la pensée, le bien, le soleil qui éclaire le monde intelligible. Le monde intelligible lui-même, le lieu où résident les idées, archétypes éternels des choses, la raison éternelle qui les contient, c'est le Logos, ce que les Latins appellent le Verbe. Enfin il y a, dans Platon, une âme du monde qui, au-dessous du Logos, communique à l'univers le mouvement et la vie. C'est l'âme du monde qui, dans la Trinité alexandrine, tient la place de la troisième personne et est devenue Tesprit vivifiant, spiritus intus alit. Mais il y a une autre idée platonicienne qui a plus d'analogie avec ce que les croyances juives et chrétiennes appellent l'Esprit saint. C'est l'amour platonique tel que le définit Diotime dans le Banquet. Assurément tout cela ne forme pas une doctrine parfaitement arrêtée ; mais il est presque impossible de ne pas y voir les linéaments, les éléments constitutifs d'une doctrine qui a beaucoup d'affinité avec le dogme capital du christianisme.

La trinité de Philon, quoique plus arrêtée que celle de Platon, l'est certainement moins que celle d'Origène. Philon ne s'exprime pas toujours de la même manière et ne professe pas toujours la même doctrine sur la nature divine considérée dans sa généralité. Mais, sur la question particulière du Logos, la différence entre le philosophe juif et le prêtre chrétien est beaucoup moins grande que M. Denis se plait à le dire. Peut-être même est- elle tout à fait insaisissable. Sur cette question, Origène s'était surtout inspiré de Philon, et Philon lui-même s'était inspiré de Platon et de la Bible. Il faut se rappeler en effet que, dans le livre des Proverbes, il y a un chapitre * qui appartient à une des plus belles époques de la littérature biblique, et où la Sagesse,

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