Le chapitre viii, v. 21, 3i
à part rincarnalion, joue le même rôle que le Verbe dans les premiers versets de l'Évangile de saint Jean. Rien ne serait plus facile que de montrer Téquivalence des termes qu'emploie Philon et de ceux dont se sert le maitre du Didascalée. Mais je ne me suis déjà que trop arrêté sur ces questions ardues et, à quelque point de vue qu'on se place, toujours controversables. 11 me sera plus facile de résumer, d'après le livre de M. Denis, les opinions d'Origène sur Funivers, sa cosmologie, qu'on appellerait peut-être plus justement une cosmogonie, bien que la discussion n'y manque pas et qu'elle soit dirigée en grande partie contre le gnosticisme et contre certains systèmes de philosophie.
Nous avons déjà vu, à propos de sa méthode, avec quelle liberté Origène répudie le sens littéral du premier chapitre de la Genèse. C'est Philon qui en a donné l'exemple à lui et à son maitre Clément. C'est Philon qui a dit que les six jours dont parle Moïse ne sont pas des jours de vingt-quatre heures, mais les périodes, les degrés, l'ordre de dignité qu'on peut distinguer dans l'œuvre de la création ou dans la formation des choses; que Dieu ne s'est pas reposé le septième jour comme aurait pu le faire un ouvrier fatigué, mais qu'il a commandé que l'ordre des choses établi par la sagesse divine se maintint à perpétuité. Philon l'a dit, Clément et Origène l'ont répété. Mais Philon, partagé entre plusieurs doctrines contradictoires, dominé tantôt par le système oriental de l'émanation, tantôt par le dualisme idéaliste de Platon, quelquefois par le panthéisme des stoïciens, ne professe que par moments, et encore en termes assez obscurs, le dogme biblique de la création ex nihilo. Clément d'Alexandrie y incline davantage sans se prononcer encore en sa faveur d'une manière très claire et très décidée. C'est précisément de ce dogme qu'Origène fait la base de sa théorie sur l'origine des êtres et les rapports de Dieu avec le monde. Non seulement il l'accepte sans réticence au nom de la foi, mais il le défend avec une grande habileté par des raisons philosophiques. C'était, à cette époque, une grande nouveauté et une grande har-
diesse- car rien n'entrait plus difficilement dans l'esprit des Grecs k des anciens en général, même après leur conversion au christianisme, que la croyance que quelque chose a pu être formé de rien et que l'action divine d'où l'univers est sorti a pu se passer d'une matière première, par conséquent éternelle. M. Denis nous apprend, par la comparaison des textes, que les arguments d'Origène contre la vieille hypothèse de l'éternité de la matière sont les mêmes que Bossuet a développés dans ses Élévations. Mais voici des propositions où Bossuet aurait refusé de suivre son devancier du 111° siècle.
La création étant un acte de la bonté divine, et la bonté divine étant éternelle comme Dieu lui-même, puisqu'elle fait partie de son essence, il en résulte que la création est éternelle, non pas dans les œuvres qu'elle produit, dont chacune a eu un commencement et, quand elle appartient à l'ordre matériel, aura une fin, mais en elle-même et dans la suite de ses œuvres. De même que le feu brûle toujours et que la neige refroidit toujours. Dieu n'a jamais existé et n'existera jamais sans créer. Seulement, tandis que le feu et la neige 'obéissent à la nécessité, la bonté de Dieu ne s'exerce pas sans sa volonté; par conséquent la volonté divine intervient aussi dans l'acte de la création. Que par celte réserve la liberté divine soit sauvée ou non, la création n'en est pas moins éternelle. Elle n'a pas pu commencer, car tout commencement a eu lieu dans le temps, et le temps lui-même a été créé.
S'il en est ainsi, le monde actuel, celui que nous connaissons et où nous vivons, n'est pas le seul ni le premier qu'ait produit la toute-puissance de Dieu, toujours en action, toujours effective, comme sa bonté. Il a été précédé d'une infinité de mondes, et il y en a une infinité d'autres qui lui succéderont quand il ne sera plus. Mais, à vrai dire, dans la pensée d'Origène, il n'y a qu'un seul monde qui passe par un nombre indéterminé de transformations, d'évolutions, comme on dirait aujourd'hui. Ce sont ces évolutions
successives et transitoires qu'il appelle des siècles, sans
56 ESSAIS DE CaiTIQUE PHILOSOPHIQUE
doute pour les opposer aux Éons éternels imaginés par les gnostiques et qui portaient le même nom (aîwve;).
Sans limites dans le temps, la création est cependant limitée par le nombre des esprits et la quantité de matière qu^elle renferme; car si elle était infinie, aucune pensée ne pourrait l'embrasser ni aucune puissance la contenir elle serait indépendante de son auteur. L'esprit et la matière dont l'univers se compose sont des substances distinctes mais non séparées. A l'exception des trois personnes de la Trinité, qui sont d'une essence immatérielle parce qu'elles sont en dehors et au-dessus de la création, tous les esprits sont unis à des corps. C'est par leurs corps qu'ils sont limités dans leur puissance spirituelle et qu'ils se distinguent les uns des autres. C'est presque la définition que Maine de Biran oppose à celle de Bonald. Celui-ci à l'exemple de saint Augustin, définit l'àme : « Une intelligence servie par des organes ». Tàme, d'après Maine de Biran, est « une intelligence gênée par des organes ». Mais que le corps leur soit une entrave ou un secours, puisque les esprits, dans le système d'Origène, ne peuvent ni se passer, m se séparer de lui, on ne comprend pas qu'il ait fait naître le monde des esprits avant celui de la matière L'Ecriture, nous dit-il, nous apprend que le ciel a été créé avant la terre, et le ciel ne peut être que le monde des esprits, la terre le monde des corps. Ayant à choisir entre un texte de la Bible et la suite de ses propres pensées, mieux valait encore sacrifier le texte de la Bible, comme il le fait en mainte autre occasion quand ce sacrifice lui parait nécessaire.
Tandis que les gnostiques reconnaissaient trois sortes dames, émanées de principes différents et qui étaient prédestmées à des sorts différents, Origéne, pour établir la supériorité du système de la création sur celui de ces hérétiques, soutient que toutes les âmes, que tous les esprits ont ete crées en même temps et parfaitement égaux entre
parfaits. Œuvre d'un Dieu juste, ils avaient les mêmes
droits au bonheur et se trouvaient en fait également heureux. Immatériels, ils étaient et sont restés par là même immortels. Mais une opinion à laquelle on ne se serait pas attendu de la part d'Origène, c'est que chacun de ces esprits étant uni à un corps, qui est sa limite nécessaire et qui lui donne, en quelque sorte, sa physionomie propre, les corps, quoique susceptibles de changements, sont également doués d'immortalité et la matière dont ils ont été formés est immortelle comme eux.
La perfection que les esprits créés ont reçue à leur origine ne leur était pas nécessaire et essentielle comme elle Test à la nature divine. Elle n'était qu'un don gratuit de la bonté du Créateur, un effet de sa grâce. Il était en leur pouvoir de la conserver en l'aimant d'un amour unique et en s'y attachant de toute la force de leur volonté. Mais il était aussi en leur pouvoir de s'en écarter plus ou moins, parce qu'ils avaient été créés libres et parce que la liberté, c'est le fond même de toute nature raisonnable et spirituelle. C'est ce qui est arrivé à un grand nombre d'entre eux, tandis que d'autres, demeurés fidèles à leur destination suprême, l'ont poursuivie avec une ardeur et une constance inégales. Ces derniers ont formé la hiérarchie céleste, dans laquelle sont comprises les natures angéliques de tous les degrés. Les autres sont devenus les hommes et les démons. Les enveloppes matérielliBS de toutes ces âmes sont en rapport avec leur état spirituel. Les anges sont revêtus de corps lumineux, presque immatériels; les âmes des hommes et des démons, de corps plus ou moins lourds, plus ou moins opaques, plus ou moins difformes aussi, selon la gravité de leur chute ou la distance qui les sépare de leur perfection primitive ; de sorte qu'on peut appliquer aux âmes et aux corps qu'elles habitent ce qu'on a dit des peuples et des gouvernements : Chaque àme a le corps qu'elle mérite.
A la destinée des âmes se rattache étroitement celle des mondes successifs dont se compose le monde unique éternellement engendré par l'acte de la création. Entre ces mondes si différents, où les biens et les maux sont mêlés
it
dans (les proportions inégales, sont réparties les âmes en raison de la condition que chacune d'elles a méritée dans une vie antérieure. Elles s'y relèvent de leurs chutes par l'expiation et y trouvent les moyens de remonter à leur premier état. Ce sont, selon les expressions d'Origène, comme de vastes hôpitaux où la Providence traite les âmes pour les ramener peu à peu et sans violence à leur perfection perdue.
Au nombre des esprits déchus que la bonté de Dieu, inséparable de sa justice, aîde à se relever, se trouve l'ànie humaine; car, elle aussi était un esprit pur, revêtu d'un corps glorieux; mais, s'écartant du bien et persévérant dans le mal, elle se laissa corrompre par sa propre perversité et revêtit un corps en rapport avec la grossièreté de ses penchants, et avec le monde misérable où elle fut condamnée à vivre. A mesure qu'elle s'efforce de retourner à Dieu, son corps se transfigure et elle traverse des mondes de plus en plus heureux jusqu'à ce qu'elle ait atteint sa complète réhabilitation.
Se fondant sur cette partie de sa doctrine, plusieurs Pères de FÊglise, entre autres saint Jérôme, et un historien moderne de la philosophie, Ritter, ont accusé Origène d'avoir enseigné, au nom du christianisme, la métempsycose ; mais M. Denis n'a pas de peine à montrer que les migrations de l'ame a travers les mondes, en gardant toujours l'essence impérissable de son enveloppe matérielle, ressemblent peu a son passage par des corps différents, sans en excepter les corps des animaux. Les migrations supposées par Origène ne sont pas non plus des incorporations, comme on les appelle quelquefois; ce sont des résurrections successives, puisque c'est le même corps qui meurt et qui renaît, ou plutôt qui semble mourir et qui semble renaitre sous les formes les plus diverses. C'est le transformisme individuel eleve a sa plus haute puissance. On y reconnaît même la sélection, puisque c'est par un effet de son libre choix que chaque âme change l'état de son corps. Cela n'est pas platoûjciei comme on l'a souvent répété, quoique l'idée de la
réminiscence y soit impliquée, c'est comme une amplification et une interprétation morale de la croyance à la résurrection des corps, si chère à tout l'Orient, non seulement aux Juifs, mais aux Perses et aux Égyptiens. Cette croyance elle-même n'est pas fort éloignée d'un genre particulier de métempsycose qui, au temps d'Origène, était répandu un peu partout, chez les chrétiens, chez les Juifs, chez les gnostiques, chez les philosophes platoniciens ; c'est celui qui fait passer l'àme d'un corps humain dans un autre corps humain, et qu'un philosophe français, partisan de la même opinion, a appelé la « renaissance de l'homme dans l'humanité * )>.
Toutes ces idées qui nous paraissent aujourd'hui si étranges, M. Denis les explique par l'état général des esprits au II'' et au m*' siècle de l'ère chrétienne. « Juifs, gentils, orthodoxes, hérétiques, tout le monde, dit-il, vivait dans une atmosphère de surnaturalisme où la pensée perdait le sens de la réalité ; ce qu'ils savaient le mieux de ce monde, c'est ce qui en était venu du monde d'en haut; la terre n'était qu'une pauvre contrefaçon et qu'une copie dégradée du ciel. Comment tous les regards ne se seraient-ils pas reportés avidement sur l'original divin? Origène fut victime de ce tour d'esprit général, avant d'en être, par sa science et par son génie, l'une des expressions les plus remarquables. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de ses rêves et de ses témérités. 11 peut se rencontrer, par quelques détails, avec les mythes et même avec quelques raisonnements spécieux de Platon; mais il n'avait pas besoin de Platon pour penser ce qu'il a pensé. Il le respirait par tous les pores avec l'air intellectuel qui l'entourait 2. »
Sur la nature de l'àme et de ses facultés, sur les rapports du libre arbitre avec le péché originel et la grâce, sur la morale, la politique et ce qu'on pourrait appeler la philoso* phie de l'histoire, Origène n'a que des idées vagues, indécises, souvent contradictoires, dont il est impossible de