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tique s'élève à une hauteur de spéculation où elle n'était jamais parvenue, et cet essor elle le doit aux efforts qu'elle est obligée de faire pour concilier avec les dogmes chrétiens les propositions les plus compromettantes de la cosmologie et de la psychologie du maitre. Ces efforts lui réussissent si bien qu'après un peu plus d'un siècle, en 1366, il est exigé de ceux qui se présentent aux examens de la licence qu'ils soient versés dans les deux sciences autrefois proscrites, la physique et la métaphysique d'Aristote.
A ces deux branches de connaissance, affranchies par le décret de Grégoire IX, Michel Scot vient ajouter l'histoire naturelle, celle d'Aristote, cela va sans dire, VHistoire des animaux. Il la traduit lui-même en latin d'après une version arabe, ainsi que le hvre Du ciel et du monde. Il ne s'est pas borné au rôle de traducteur, il a laissé quelques œuvres personnelles sur Tastronomie, l'alchimie, la chiromancie, la physiognomonique, mais qui, selon toute vraisemblance, ne contiennent guère que des idées dues aux Arabes. Michel Scot fut mal récompensé des services qu'il a rendus à la philosophie et à la science. Il passa pour un magicien et pour un mécréant. Albert le Grand lui attribue des propo? sitions infâmes [fœda dicta). Peut-être lui faisait-on expier, par cette réputation, l'honneur qu'il avait eu d'être un des favoris de Frédéric II, le prince le plus instruit et le plus libre esprit de son temps. Ce qui résulte avec certitude d'un fragment philosophique dont il est l'auteur et que M. Hauréau a eu la bonne fortune de découvrir, c'est qu'il était ou du moins se croyait un disciple de Platon, non d'Aristote. Comme Jean Scot Érigène, il ne voyait dans Aristote qu'un physicien, tandis que Platon, pour lui, est un théologien qui imite dans sa philosophie les voies de Dieu même, en descendant des causes aux effets. Mais si Michel Scot est un platonicien, ce n'est pas même à la façon des Alexandrins, c'est à la manière d'Al-Kendi et d'Avicenne. De quelque nature que soit sa doctrine, que d'ailleurs nous connaissons si imparfaitement, elle nous montre que, même au xin» siècle, quand on possédait la pleine connaissance de
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la philosophie péripatéticienne et quand on eut conquis la liberté de l'étudier et de l'enseigner dans toutes ses parties, la domination d'Aristote était loin d'être aussi universelle qu'on le suppose généralement; elle n'a jamais cessé d'être disputée, et très souvent elle était surpassée par celle de Platon. L'histoire de la scolastique nous en offre bien d'autres preuves dont M. Hauréau, malgré son admiration, on pourrait presque dire sa piété pour Aristote, ne nous dissimule ni le nombre ni la force.
Voici d'abord Alexandre de Halès, un théologien sans doute, l'auteur d'une encyclopédie théologique {Summa universœ theologiœ), mais un théologien familiarisé avec la physique et la métaphysique d'Aristote aussi bien qu'avec sa logique, dont il appliquait les règles à l'exposition des matières de foi. On l'appelait le docteur des docteurs, le docteur irréfragable. Le culte officiel qu'on professait alors pour la philosophie péripatéticienne et le temps qu'il lui avait lui-même consacré ne l'empêchent pas d'être un pur platonicien. Il croit que les idées par lesquelles nous nous représentons les genres et les espèces, que les universaux, existaient en Dieu avant de se réaliser dans la nature. Il leur reconnaît donc une existence réelle, mais non une existence distincte de l'intelligence divine. En un mot, il est platonicien, il n'est pas réaliste dans le sens scolastique de ce mot-, il n'est pas non plus Alexandrin, comme quelques-uns des philosophes dont nous avons parlé. Il essaye de concilier la doctrine de Platon avec le dogme de la création, ce que ne permet, à aucun degré, la métaphysique d'Aristote. Dieu, selon lui, ne pouvait pas ne pas créer le monde ; mais la nécessité à laquelle il obéit est une nécessité de bonté qui résulte de sa perfection même, non une nécessité de contrainte ou de nature comme celle que subissent les êtres créés. Ce point de vue est assurément supérieur à celui qui prête à Dieu une volonté arbitraire et qui confond la liberté divine avec le libre arbitre de l'homme. Le platonisme seul pouvait y conduire. C'est encore le platonisme qu'on reconnaît dans cette opinion
sur les facultés de Fàme : l'àme s'élève par elle-même, en vertu de son activité, à la connaissance des choses purement intelligibles, et, loin d'être asservie à l'influence du monde extérieur, c'est elle qui impose aux objets qu'elle perçoit la loi de sa propre nature ^ Cette dernière proposition, bien qu'elle soit prise dans un sens objectif, a beaucoup de ressemblance avec celle qui sert de base à l'idéalisme subjectif de Kant.
Un autre platonicien, c'est Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris en 1228, auteur d'un traité de l'univers {de Universo) et d'un traité de l'àme (de Anima). Nous n'avons pas à donner ici même l'analyse la plus sommaire de ces deux ouvrages, il nous suffît de faire connaître Tesprit qui les a inspirés.
Guillaume d'Auvergne avait lu le Phédon et le Timée, Avicébron, les principaux philosophes arabes et quatre des livres attribués à Mercure Trismégiste. Il est à peine besoin d'ajouter que, comme tousses contemporains voués à l'étude de la philosophie, il n'était étranger à aucun des écrits d'Aristote et de ceux de ses commentateurs alors traduits en latin. Cette érudition diverse n'a amené dans son esprit aucune confusion. Il se défîe d'Aristote et laisse voir un goût prononcé pour Platon. Ce sont les opinions du dernier qu'il adopte le plus souvent, tout en parlant la langue du premier. Spiritualiste décidé, par des raisons purement philosophiques, il croit que l'àme, sans pouvoir se passer des sens pour la connaissance du monde extérieur, est tout ce qu'elle est indépendamment des sens, comme Orphée était toujours Orphée même quand il était privé de sa lyre. Il résulte de là que notre âme, de même qu'elle existe par elle-même, a aussi la faculté de penser par elle-même, sans le concours des organes, et qu'il y a en elle deux sortes d'idées, les unes qui se rapportent aux phénomènes sensibles,' les autres aux choses intelligibles. Les idées de cette dernière
1 Je me borne presque à citer les termes dont se sert M. Hauréau p. 141, pour résumer ce point de la psychologie d'Alexandre de Halès!
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classe ne sont que des images des idées de Tintelligence divine, les vrais originaux d'après lesquels toutes choses ont été créées. Il soutient, non sans de bonnes raisons, quoi qu'en disent les nominalistes, que rintelligence active dont parle Aristote, et qui a été si mal nommée Yintellect agents que cette intelligence éternelle, incorruptible, impassible, que le chef du Lycée définit le soleil intelligible de nos âmes, n'est pas autre chose qu'un souvenir et une imitation du monde archétype de Platon. Il aurait pu ajouter que Platon aussi, dans la République, applique à ce monde invisible, du moins à l'idée du bien qui en est le principe, la qualification de soleil des esprits. Pour lui personnellement, comme M. Hauréau l'a très bien démontré, Guillaume d'Auvergne, se séparant nettement d'Averroès, fait de l'intelligence active qui est dans l'homme une simple faculté, la plus noble faculté de l'àme humaine. Mais, dit-il, « quant à ce monde archétype qui est la raison et l'exemplaire de l'Univers, apprends que, suivant la doctrine des chrétiens, c'est le Fils de Dieu, vrai Dieu lui-même ^ ».
M. Hauréau nous montre dans Guillaume d'Auvergne « un réaliste des plus convaincus »; il lui reproche, non sans raison, d'avoir donné le rang de substances à une multitude d'abstractions qui n'existent que dans l'esprit. Mais il ne lui refusera pas le mérite d'avoir été, plus que tout autre réaliste et même plus que tout autre platonicien, préoccupé des conditions de la personnalité humaine en soutenant l'unité de l'àme humaine et en établissant une différence essentielle entre l'intelligence de l'homme et l'intelligence divine.
C'est un autre platonicien que nous rencontrons dans Robert Grosse-Tête (Greathead), nommé évêque de Lincoln en \ 235 et mort en 4253, excommunié par le pape Innocent IV. Disons-le tout de suite : ce n'est point pour ses opinions que ce prélat a encouru la peine de l'excommunication,
1. On trouvera, avec la traduction, le texte de ce passage dans le volume de M. Hauréau, p. 162.
mais à cause d'un libelle, nous dirions aujourd'hui un pamphlet, publié contre le souverain pontife. Nous pouvons nous faire une idée de la violence des termes dans lesquels il était rédigé par ces paroles non moins violentes qu'il inspira à Innocent IV : « Quel est ce vieillard en délire, sourd et absurde, qui juge ce que je fais avec tant d'audace et même de témérité? Par saint Pierre et saint Paul, si ma douceur naturelle ne me retenait, je le précipiterais dans une telle confusion qu'il serait l'effroi, l'exemple et la fable de tout l'univers. » Cela rappelle un peu le ton de la correspondance de Luther avec Henri VIII et nous prouve que de très saints personnages du xiip siècle n'avaient pas plus de modération que les réformateurs du xvi°. C'est un trait de caractère à signaler chez les catholiques anglais de cette époque, qu'aux yeux de ses concitoyens l'évêque de Lincoln, après avoir été retranché de l'Église, ne perdit rien de son prestige et de son renom de sainteté. Le bruit se répandit qu'au moment où il expira, on entendit une voix mélodieuse comme celle d'une àme ravie de monter aux deux. Sa réputation de philosophe et de savant n'était pas inférieure à celle de ses vertus chrétiennes, parmi lesquelles probablement la charité n'occupait qu'un rang subalterne. Son compatriote Roger Bacon ne craint pas de le placer, pour la perfection de sa sagesse et de sa science, au-dessus de Salomon et d'Aristote. Ce qui est incontestable, c'est qu'il fut im des hommes les plus érudits et un des esprits les plus remarquables de son temps. Les ouvrages qu'il a laissés appartiennent à tous les genres. Ce sont des poèmes latins et français, des traductions, des traités d'astronomie, de théologie, de philosophie et de morale, des sermons, des lettres, des commentaires. Malheureusement celui de ses écrits philosophiques qui semble avoir eu le plus d'importance, une Somme de philosophie, est perdu pour nous; mais il nous en reste d'autres qui nous donnent une idée' suffisante de sa doctrine K
1. On en trouvera la liste dans le volume de M. Hauréau, p. 175.
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Il se refuse à localiser l'âme humaine dans une partie déterminée du corps, comme avaient essayé de le faire deux philosophes ou plutôt deux physiciens d'origine anglaise : Alexandre Neckam et Alfred de Sereshel. Pour lui, l'ame n'est ni dans le cerveau ni dans le cœur, elle est tout entière présente à tout le corps et ne siège dans aucun organe. C'est ainsi que Dieu est tout entier présent à tout l'univers. Dieu contient en lui, éternelles, incréées, les raisons des choses, leurs causes formelles et créatrices, leurs exemplaires', que Platon appelait les idées, et qu'on a nommés plus tard les universaux. Les universaux sont à la fois principes d'être et principes de connaître. Ils sont dans l'intelligence divine d'où ils rayonnent dans l'intelligence humaine, en même temps qu'ils donnent l'existence et la forme, une forme incorruptible, aux espèces terrestres, dont les individus sont corruptibles. Nous ne pouvons pas, durant cette vie, les contempler dans leur pureté, parce qu'ils sont voilés par l'ombre du corps. Mais un jour, quand elle sera affranchie de la servitude des sens, cette partie supérieure de notre àme qu'on appelle l'intelligence « jouira du privilège que déjà, dit-on, possèdent quelques élus, affranchis en ce monde, par l'amour, de tout contact avec les fantômes des choses corporelles * ». Ce langage est du plus pur platonisme, et cependant c'est dans les Seconds Analytiques d'Aristote que Robert de Lincoln prétend l'avoir trouvé. M Hauréau a raison, les Seconds Analytiques contiennent une doctrine opposée à celle-là. Mais c'est souvent avec le passeport d'Aristote que Platon a traversé le moyen âge.
Jean de la Rochelle, disciple et successeur d'Alexandre de Halès et, cela va sans dire, franciscain comme lui, n'est pas un platonicien prononcé comme Robert Grosse-Tête, mais c'est un platonicien et un réaliste modéré. Comme le dit M. Hauréau : « Un franciscain auditeur d'Alexandre de Halès n'aurait pas été nominaliste impunément K »