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LA PHILOSOPHIE AU MOYEN AGE
C'est dire qu'Albert se partage presque également entre les deux princes de la philosophie grecque. C'est déjà beaucoup de rencontrer ce partage chez un des plus grands maîtres de la scolastique, toutefois nous croyons qu'on peut aller plus loin. En dehors du langage et des formes de démonstration qui sont décidément aristotéliciens, il nous semble qu'on trouverait difficilement à faire la part d' Aristote dans la métaphysique d'Albert le Grand. Il nous est interdit de résumer, même de la manière la plus sommaire, ce qu'il pense des idées universelles considérées en elles-mêmes, telles qu'elles existent dans la pensée divine avant la création, au-dessus de la création (ante rem). Nous ne pourrions le faire qu'en répétant ce que nous avons déjà dit à propos d'Alexandre de Halès, de Guillaume d'Auvergne et de Robert de Lincoln. En somme il est, sur ce point, purement platonicien, parce qu'il croit avec saint Augustin et avec l'éternel bon sens que le monde a existé dans la pensée divine avant d'être créé : Deus cogitavit mundum antequam creavit.
Quand il parle des idées universelles telles qu'elles se manifestent dans la nature sous forme de genres et d'espèces, il est vrai qu'Albert s'exprime comme Aristote. Il affirme que, dans la nature, les individus seuls possèdent la substance, la réalité {ens ratum). Mais, lorsqu'on y regarde de près, on voit que, par cette proposition, on s'éloigne du panthéisme, de l'averroïsme, non du platonisme. Qu'est-ce, en effet, que l'individualité pour Albert le Grand? C'est l'être considéré, non plus comme possible, mais comme réaUsé par la création elle-même : Singularitas autem *creationi sive generationi ' coxquatur quia terminus generationis aut creationis est^ sin^ gulare. Or la cause créatrice est permanente, et toujours elle agit conformément aux idées éternelles, aux types invariables; donc ces idées et cette cause ont une réalité môme au sein de la nature, même dans le monde où nous vivons. On aurait certainement scandalisé Albert le Grand si on lui avait dit que l'intelligence divine et les idées de cette intelligence, après avoir produit le monde, se retirent
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de lui et lui deviennent étrangères. Cela est si vrai, que dans cette nature tout entière, à ce qu'il prétend, peuplée d'individus, il reconnaît un plan manifeste, une intention unique (unam naturse intentionem) qui embrasse tous les êtres particuliers. C'est dire, en d'autres termes, que les êtres particuliers ne subsistent que par une idée générale, ou le monde sensible par le monde intelligible.
La psychologie d'Albert le Grand, on le croira sans peine, n'est pas moins platonicienne que sa métaphysique. L'âme n'est pas simplement la forme du corps, c'est une substance séparable, c'est-à-dire distincte du corps et appelée à lui survivre. Parmi ses facultés, s'il en est plusieurs, comme les sens et l'imagination, qui ne peuvent s'exercer qu'avec le concours du corps, il y en a une qui s'en passe entièrement : c'est l'intelligence. L'intelligence, c'est la faculté de connaitre l'universel, de contempler des formes pures {intellecta speculata) qui n'ont aucun rapport avec les images transmises par les sens et recueilUes par l'imagination. Au nombre de] ces idées est l'idée môme de Dieu, que l'intelligence divine communique à l'intelligence humaine sans se confondre avec elle.
Tout ce que nous avons dit d'Albert le Grand s'applique en grande partie à saint Thomas d'Aquin, surtout ce que nous avons dit de sa métaphysique. Pour le dernier, comme pour le premier, la source de toute vérité, de toute existence et de toute connaissance est en Dieu. L'existence et la connaissance ont pour principe les idées éternelles qui sont dans l'intelligence divine. « Les êtres de la nature sont vrais, dit-il, en tant qu'ils sont à la ressemblance des idées de l'entendement divin ». » La clarté de notre intelligence est un rayonnement de Tintelligence divine, et, quand nous connaissons une chose avec certitude, c'est que c'est Dieu lui-même qui nous parle par la raison 2.
Mais saint Thomas a été occupé d'une question que son
I. Voyez M. Jourdain, la Philosophie de saint Thomas, t.""!'', p. 334. % Vhi supra, p. 326.
maître a eu la sagesse de ne pas aborder, parce qu'elle est insoluble. C'est la question du principe d'individuation, qui peut se traduire à peu près ainsi : l'essence des choses étant représentée par des idées générales, qu'est-ce qui fait que ces idées générales se réalisent dans des individus? Qu'estce qui constitue l'individualité?
Notre intention n'est pas de suivre saint Thomas dans celle discussion ardue, épineuse, où les interprétations les plus diverses sont possibles, peut-être parce que l'unité y fait défaut autant que la clarté. Nous nous demanderons seulement si, dans l'opinion qu'il s'est faite de l'univers et de rame humaine, le platonisme de saint Thomas est plus contestable que celui d'Albert le Grand. Nous disons que cela est impossible, à moins qu'on n'attribue à saint Thomas la plus choquante inconséquence. Du moment que le monde a été créé et se renouvelle à chaque instant sur le modèle des idées éternelles, il faut que ces idées se retrouvent, sous une forme quelconque, dans le monde. C'est ce que reconnait saint Thomas lui-même en renversant la proposition : « Or, le monde, dit-il 1, n'étant pas l'effet du hasard, mais l'œuvre d'une cause intelligente qui est Dieu, il s'ensuit nécessairement que la forme qui a servi de modèle au monde créé se retrouve dans l'entendement divin. »
M. Hauréau nous fait remarquer que les idées de Dieu, selon saint Thomas, ne sont pas autre chose que l'essence (le Dieu. Nous répondrons que, s'il en est ainsi, l'essence de Dieu est inséparable de ses idées, et la conséquence qui en sortira sera la même. Après tout, ne faut-il pas que la forme soit quelque chose qui existe en dehors de l'esprit pour qu'unie à la matière, à une matière déterminée, elle donne naissance, selon la doctrine de saint Thomas, à une existence individuelle?
Quant à l'àme, il est bien vrai que, se tenant aussi près que possible d'Aristote, saint Thomas la met dans une étroite intimité avec le corps. 11 fait du corps la condition de son