‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 33 sur 97 · MARSILE DE PADOUE · texte numérisé non relu

MARSILE DE PADOUE

M. Balthasar Labanca s'est fait un nom en Italie à la fois par son enseignement et par ses écrits. Esprit curieux et fécond, il a porté ses recherches sur presque toutes les branches de la philosophie et sur quelques-uns des philosophes qui, dans les siècles passés, ont fait le plus d'honneur à son pays. Il s'est occupé de Vico, de Zarabella et de l'école de Padoue tout entière. Occupant une chaire importante dans la ville où a longtemps fleuri cette école célèbre, comment sa pensée ne se serait-elle pas arrêtée sur un des plus illustres enfants de cette même cité? Marsile de Padoue, par la hardiesse de ses idées, par le rôle important qu'il a joué dans les luttes du pape Jean XXII et de Louis de Bavière, par l'obscurité qui règne encore sur une partie de sa vie et surtout sur sa mort, se recommandait particulièrement à son patriotisme rétrospectif et à ses explorations érudites. C'est ainsi qu'a pris naissance le volume dont je vais rendre compte et qui, si court qu'il paraisse, aurait pu l'être davantage K C'est, en efTet, un reproche qu'on est tenté sou-

1. Marsilio da Padova, rifomatore poUtico ereligioso del secolo XIV, atudiato da Baldassare Labanca, professore dl filosofia morale nella reale

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veut d'adresser à Pauleur, qu'en comparant les opinions de Marsile de Padoue sur les rapports de l'État et de FÉglise à toutes celles qui, avant lui et après lui, se sont produites sur la même question, il a arbitrairement étendu le cadre de son travail. Avec ce procédé, toutes les discussions du moment présent trouveraient leur place dans l'étude des œuvres les plus anciennes. Ce serait la confusion des temps et des idées.

M. Labanca n'a pas la prétention d'être le premier à nous faire connaitre Marsile de Padoue. Il cite loyalement ses devanciers et les juge avec impartialité, je dirai avec bienveillance. Il leur emprunte, en leur en faisant honneur, tout ce qui lui paraît incontestable; mais il résiste aux hypothèses et aux erreurs, et s'efforce, par ses informations personnelles, de combler les lacunes qui sont, comme je l'ai dit, en assez grand nombre. Voici, en résumé, les résultats qu'il obtient quant à la biographie de son héros.

H est absolument certain que Marsile, l'auteur du Defensorpacis, naquit à Padoue, car dans tous les actes publics qui font mention de lui le nom de sa ville natale est associe au sien, et lui-même le revendique dans le premier chapitre de son livre. On ne l'appelle jamais autrement que MarsUius Patavims, ou MarsUius a Padm, MarsUius Paduanus. Sur la date de sa naissance, on est réduit k faire des conjectures. Comme il était iiii 1312 recteur de l'Université de Paris, on suppose qu'il ne pouvait guère avoir été appelé à cette dignité avant Tàge de quarante à quarante-deux ans; ce qui ferait croire qu'il i#t né entre 1270 et 1272, peut-être un peu plus tôt ou un peu plus tard. Il devait être encore jeune au moment où il quitta Padoue, car, avant d'habiter Paris, il s'était arrêté quelque temps, peut-être pendant des années, à Milan, d'où il se rendit plus ou moins directement à Orléans, attiré par le désir d'étudier le droit romain, alors

Universttà ai Padova. — Marsile de Padoue, réformateur politique et religieux du A7P siècle, étude de Balthasar Labanca, professeur de philosophie morale à l'Université royale de Padoue. 1 vol. in-S» de 235 pa^es, Padoue, Salmia frères éditeurs, 4 juin 1882.

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enseigné dans cette ville par des maîtres renommés. A Paris même il avait fait, sans aucun doute, un assez long séjour avant d'y occuper, comme l'atteste une ordonnance signée de son nom, la plus haute magistrature universitaire. Les sciences que l'on cultivait avec prédilection dans sa ville natale étaient la philosophie et la médecine. C'étaient celles dont il s'était muni avant de chercher fortune ou d'aller demander un accroissement d'instruction à l'étranger. Il ne savait pas trop de laquelle des deux il ferait sa profession ; il passait, selon les circonstances, de l'une à l'autre, et a même songé pour un temps à les abandonner toutes deux pour le métier des armes. Peut-être aussi, quoiqu'on ne trouve pas chez lui beaucoup de traces de ses études juridiques, a-t-il songé, en quittant Orléans, à se faire avocat. On lui en a du moins prêté Tintention S et c'est à cause de ces tergiversations que son contemporain et son compatriote Albertino Mussato l'accuse d'inconstance. Le reproche de Mussato nous fournit la preuve que Marsile était laïque, car comment supposer qu'un ecclésiastique, membre d'une congrégation ou prêtre séculier, songe à se faire soldat, avocat ou médecin ^ Cependant, parce qu'on le voit, avec les Franciscains Guillaume d'Ockam, Michel de Césène et quelques autres, prendre parti pour Louis de Bavière contre le pape Jean XXll et, en général, contre la suprématie temporelle des papes, on a prétendu que Marsile était Franciscain. Un mot suffit pour faire juslice de cette supposition. Ni Wadding, le savant et impartial historien des Frères mineurs, ni Sboraglia, son continuateur, ne comptent Marsile de Padoue parmi les écrivains de leur ordre. Aurait-il appartenu au clergé séculier? Si telle avait été sa situation, elle n'aurait pas manqué d'être signalée dans la condamnation prononcée contre lui, en 1327, par le pape Jean XXII. Un ancien historien de la ville de

1 Num te leges audire foreuses maluerim.

Albertino Mussato, epist. xii, dans l'Appendice du livre de M. Labanca. 2. Voir Labanca, Appendice, p. 227, 230.

Padoue, Papadopolî, a été jusqu'à soutenir que Marsile do Fadoue, après sa condamnation, ayant marqué du repentir et s'étant réconcilié avec TÉglise, a été nommé archevêque de Milan. M. Labanca, malgré l'invraisemblance de cette assertion, s'est donné la peine de la vérifier. Il a acquis la preuve qp'aucun prélat du nom de Marsile ne figure sur la liste des archevêques de Milan.

Ce que nous disons de Marsile de Padoue s'applique aussi à son ami et >on disciple Jean de Jandun, qui, ayant adopté ses opinions «i|r lis rapports de la papauté et de l'empîre, partagea m" fortune et sa disgrâce, je veux dire m condamnation. Lui aussi était étranger à tout ordre religieux et ne parait pas l'avoir été moins à la théologie. Simple maître es arts, il enseignait au collège do Navarre une philosophie qui semble lui appartenir, mais qui pourrait bien lui avoir été suggérée par son maitre. Le fond de cette philosophie, c'est une sorte d'éclectisme où Ton s'efi'orce de réunir et de concilier ensemble Averroès et saint Thomas d'Aquin. Or nous savons que Marsile do Padoue était un grand admirateur de son contemporain et compatriote Pierre d'Abano, l'auteur du Conciliator differentiarum, et i^ue c'est par lui qii Jean de Jandun, avant tous les régents de Paris, eut connaissance de cet important ouvrage. Cette influence indirecte, exercée sur son disciple de prédilection et, selon toute apparence, sur d'autres régents de l'Université de Paris, c'est tout ce que noi.s savons de la philosophie de Marsile de Padoue. A vrai dire, ce n'était pas un philosophe, encore moins un théologien, quoiqu'il cite fréquemment les Écritures et qu'il ait eu l'ambition de réformer l'Église. C'était ce que nous appellerions aujourd'hui un homme politique, et ce rôle, il le joue par ses écrits aussi bien que par ses actions.

C'est en 1326 que Marsile de Padoue, accompagné de son ami Jean de Jandun, quitta Paris pour se rendre à Munich auprès de Louis de Bavière. Ce prince, depuis deux ans, était excommunié et mis au ban de la catholicité. Aussi fitil le meilleur accueil i itt homme de cette importance qui.

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dans un livre déjà célèbre, avait spontanément pris la défense, sinon de sa cause personnelle, du moins de celle de l'empire. C'est en cfl'et, d'après l'opinion la plus accréditée, en i32i, à l'occasion de la bulle pontificale qui déclarait Louis de Bavière ennemi de la paix, que Marsile de Padoue écrivit son œuvre capitale, le Défenseur de la pa/o? {Defensor pacis). Il ne tarda pas à être excommunié à son tour, ce qui contribua peut-être à augmenter la faveur dont il jouissait déjà auprès du prétendant bavarois. U le suivit à Rome, assista à son couronnement dans l'église de Saint-Pierre et peut-être le décida par ses conseils à se faire reconnaître parle sufl*rage des Romains; car c'est un de ses principes, que la puissance impériale doit s'appuyer sur l'élection populaire. Nommé par le nouvel empereur vicaire ecclésiastique de la ville de Rome, il a bien pu, en cette qualité, provoquer la déposition de Jean XXII et l'élection de Pierre de Corbière sous le nom de Nicolas V. C'est, en effet, une autre de ses maximes, que le pouvoir spirituel doit être subordonné au pouvoir temporel. Il fallait bien que Marsile de Padoue eût joué dans cette circonstance un rôle actif pour que le pape, à plusieurs reprises, recommandât aux cardinaux romains de se saisir à tout prix de sa personne et de celle de son compagnon Jean de Jandun, « deux bêtes féroces, dit-il, qui sont venues de l'Abime de Satan « : duas bestias de Abysso Satanse.

Le triomphe de Louis de Bavière ne fut pas de longue durée. Au bout de six mois, il fut obligé de sortir précipitamment de Rome, et il est plus que probable que Marsile de Padoue le suivit dans sa fuite. Mais que devint-il après cela? A cette question ne répondent que des suppositions qui se réfutent elles-mêmes. La plus acceptable est encore celle de Jean Villani. D'après ce chroniqueur. Marsile de Padoue serait mort à Montalto le 10 septembre 1328, vingthuit jours après que Louis de Bavière eut quitté Rome. Cette assertion elle-même ne repose sur aucun fait. M. Labanca a fait rechercher dans les archives de Montalto les traces de la mort de Marsile de Padoue, il ne les a pas

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trouvées. Il faut donc nous résigner à confesser sur ce point notre entière ignorance.

L'idée dominante de Marsile de Padoue semble avoir été d'abord ce que nous appelons aujourd'hui, à l'exemple d'un politique célèbre, l'État laïque. C'est cette idée qu'il défend dans un premier écrit qui a pour titre : De translationeimperii *, en soutenant que le pape n'est que Téveque de Rome et qu'il n'a jamais figuré dans le couronnement des empereurs que pour donner de la solennité à la cérémonie, non pour y jouef un rôle nécessaire : Ad solenniiatem non quidem propter necessitatem aliquam. Dans un autre petit traité : De juridictione imperatoris in causis mainmonialibus s, dont la date est incertaine, mais qui parait répondre à une consultation sur le divorce de la fille de Louis de Bavière, nous voyons le même principe appliqué à une question jusque-là toujours abandonnée au droit canon. Le mariage, selon Marsile de Padoue, relève uniquement des lois de l'empereur, c'est-à-dire des lois de l'État, et non des lois de l'Eglise. Sans le soustraire entièrement à l'influence de la religion, il en fait une institution civile, analogue, sinon semblable, à celle qu'il est devenu dans nos sociétés modernes. Mais c'est dans le Defeiisor pacis que la pensée de Marsile de Padoue prend tout son essor et se montre sans réticence. C'est là qu'à l'idée de l'État laïque il joint le principe de la souveraineté du peuple appliqué à l'Église aussi bien qu'à l'État et donnant pour résultat une organisation sociale où l'État a la suprématie sur l'Église.

Évidemment provoqué par le grand événement du temps, le conflit du pape et de l'empereur, le Defemor pacis ne ressemble nullement à un écrit de circonstance. C'est un livre considérable par son étendue aussi bien que par les doctrines qu'il contient, doctrines très difl'érentes de celles que professaient au xiip et au xiv° siècle soit les cano-

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