De occulta philosophia, liv. H, cli. i
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ne l'est pas, car il supprime de parti pris le monde de Vémanation placé par le système kabbalistique au-dessus des trois autres mondes que l'auteur de la Philosophie occulte a empruntés à ce système et entre lesquels se partagent ses méditations. Pour lui, l'intelligence est le premier terme et la première cause de l'existence. Il regarde le monde comme une œuvre construite avec intention, et dont l'homme est en quelque sorte la cause finale ; car tout, si nous l'en croyons, aboutit à l'homme et peut servir a son usage. Spiritualiste. Agrippa l'est sans aucun doute, mais non grossièrement, c'est-à-dire de manière a abaisser l'esprit jusqu'à la matière. C'est tout le contraire qu'on remarque chez lui : les propriétés de la matière sont entièrement subordonnées à l'esprit, les forces de la matière a la force de la volonté, et c'est cet excès de spiritualité qui sert de justification à l'alchimie, à la magie et à l'astrologie ; car d'après Agrippa, tous les astres ont une ame, une intelli''ence, qui les rend capables de comprendre la pensée divine", chacun dans sa sphère, et de la réaliser dans la
nature. . , ,
De cette théorie générale, Agrippa fait sortir des conséquences particulières, dont quelques-unes semblent être une prévision des découvertes que la science devait faire un jour Ainsi, tout en admettant la vieille distinction des quatre éléments, il pense que ces éléments ne sont que des états qui peuvent se substituer les uns aux autres. Il est persuadé que la terre et les solides dont elle est le type peuvent se liquéfier, que l'eau et les autres liquides peuvent se solidiOer ou revêtir par la chaleur l'état de l'air ou de la vapeur, nous dirions aujourd'hui se changer en gaz; enfin que l'air à son tour est susceptible de s'enflammer ou de passer à l'état solide, à l'état de terre, de pierre ou de soufre. Il croit aussi que, dans la constitution des corps et dans l'opération qui consiste à les transformer les uns dans les autres, les nombres jouent un rôle essentiel et qu'il est nécessaire d'en tenir compte. On dirait qu'il sait faire la différence du feu et du calorique lorsqu'il distingue deux
sortes de feu : l'un invisible et en quelque sorte immatériel, 1 autre visible qui n'est que l'effet du premier. N'e^Se pas aussi comme un soupçon de Téther qu'on surprend chez lui lorsqu'il soutient que, indépendamment de la matière proprement dite, celle qui se présente à nos sens sous h orme des quatre éléments, il y a une matière invisible e impalpable, une matière cependant qui est répandue partout nuT.'t'r'"'/"r' ^. monde? C'est par cette matière qu il explique les divers phénomènes alors désignés sous les noms de qualités occultes et qui, dans la scfence Z
™' TJ^^\ '"'''' ^' magnétisme et d'électricité. Ici encore etait-il donc si loin de la vérité ou de l'hypothèse que nous prenons pour elle? Remarquons encore que, dan a hiérarchie qu il établit entre les différentes qu'alités de corps, appelant les unes des qualités primaires, les autres des qualités secondaires et d'autres des qualités tertiaires Il n est peut-être pas difficile de reconnaître la distinction que nous admettons nous-mêmes entre les phénomènes physiques, les phénomènes chimiques et les phénomènes physiologiques. Parmi les qualités primaires, en effet, nous voyons figurer le chaud et le froid, le sec et l'humide; parmi les qualités secondaires, l'attraction, la répulsion, la concretion, le corrosion; enfin parmi les qualités tertiaires sont comprises celles dont s'occupe particulièrement la médecine Puisque nous parlons de la médecine et de la physiolo-ie' citons encore une opinion d'Agrippa qui trouverait grande' faveur aujoiird hui chez ceux qui assistent aux expériences de la Salpetriere. 11 pense qu'une vive imagination ou une foi ardente peuvent infliger au corps certaines maladies ou le rendre a la santé. C'est ainsi, à ce qu'il nous assure qu'on expliquait déjà de son temps les stigmates de saint François, et il ajoute que ce n'est pas seulement sur notre propre corps, mais sur le corps des autres que, par l'imaffination, la foi ou une énergique volonté, nous pouvons produire ces effets morbides ou ces révolutions salutaires
On trouve enfin dans le troisième livre de la miosophk occulte, des vues très remarquables sur la religion que cer-
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tainement Agrippa n'a empruntées ni à la Kabbale ni aux livres hermétiques. Selon lui, toutes les religions qui ont existé dans le monde , loin d'être en opposition avec le christianisme, ont servi à en préparer l'avènement, et il va jusqu*à dire que ces religions, en apparence si opposées entre elles, se bornent à donner aux mêmes choses des noms différents. Ainsi ce que les Gentils appellent des dieux, c'est ce que les sages de la Judée, les dépositaires de la Kabbale appellent des Numérations (les dix Sephiroth) et ce que la théologie chrétienne nous donne pour les attributs de Dieu. Jamais, dans aucun système, l'éclectisme religieux n'a été porté aussi loin, et si Agrippa avait pu communiquer ces idées à ses contemporains, la Réformation n'aurait eu aucune raison d'être et la guerre de Trente Ans n'aurait pas éclaté. Mais c'est une grande erreur de croire que la différence des religions se réduit à une différence de
mots.
On voit que les hautes aspirations et les aperçus nouveaux ne manquent pas dans la Philosophie occulte, et que, de plus, tous les éléments dont elle est formée sont étroitement unis entre eux. Sans doute, ce n'est pas la science, ce n'est qu'un idéal de science qu'Agrippa déclare supérieur à ses facultés et à ses connaissances, mais qu'il oppose à la science fausse et verbeuse de son temps. Il s'est fait de même un idéal de foi, un idéal de théologie, fondé sur une interprétation personnelle et spirituelle des Écritures, qu'il oppose à la théologie officielle de l'Église, et une morale idéale, dérivée de ses principes théologiques et métaphysiques, au nom de laquelle il condamne, avec non moins de raison que d'énergie, les institutions, les lois, l'état social qu'il a sous les yeux. Il n'y a donc aucune contradiction entre le traité de la Philosophie occulte et celui de Vlncertitude et de la vanité des sciences. Le dernier n'est pas, comme on Ta pensé, la négation du premier. Is ont été pubUés presque en même temps ; même celui qui passe pour être le dernier, celui qu'Agrippa, à ce que nous assure M. Prost, a composé dans un moment de découragement, après avoir
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perdu sa position à la cour de France, a paru avant que le premier fût achevé, et ils ont suscité à l'auteur, de la part des gardiens du passé, les mêmes animosités, parce qu'il était facile d'y reconnaître le même esprit d'insoumission, le même amour de la nouveauté et des réformes en toutes choses. 11 y a certainement des parties de la Philo- Sophie occulte, telles que l'alchimie et l'astrologie judiciaire, qu'Agrippa a répudiées dans les années de sa maturité ; mais il n'a rien désavoué de son système général ; au milieu des invectives dont il poursuit les faux savants et la fausse science, il parle avec respect de la magie, tant de la magie naturelle que de la magie religieuse ; il les considère comme des sciences parfaitement réelles, dont l'abus seul doit être condamné. Il y a aussi pour lui deux Kabbales, dont l'une, à laquelle il reste fidèle jusqu'à la fin de sa vie, lui paraît un foyer de lumière, un trésor des plus rares connaissances, tandis que l'autre n'est à ses yeux qu'un code de superstition et, pour nous servir de ses propres expressions, « une sorte de magie théurgique ».
Il n'y a lieu ni de s'étonner ni de douter de son respect pour la magie, quand on songe à la définition qu'il en donne et quand on se rappelle que, pour Bacon lui-même, il y a une magie naturelle qui repose sur la science et qui commande à la nature en lui obéissant : naturœ non imperatur nisi parendo. Descartes ne s'est-il pas fait de grandes illusions sur les futures découvertes de la médecine, et peut-on assurer, après tout, que le rêve de la transmutation des métaux ne mérite pas autant d'indulgence que celui de la transmutation des espèces, aujourd'hui accueilli avec tant de faveur par une science qui se dit positive ? Pour notre compte, nous ne voyons pas qu'il soit plus difficile de croire aux prodiges de l'alchimie, d'ailleurs mis en doute par Agrippa, qu'à la sélection naturelle, à l'adaptation au milieu et à ïhomme définitif, l'homme impeccable et infaillible de M. Herbert Spencer. N'oublions pas de dire qu'en renonçant à l'alchimie Agrippa sait pourtant lui rendre justice. Il reconnait qu'on lui doit mainte découverte utile
et plus d'une précieuse conquête. C'est le jugement qu'on en porte encore aujourd'hui.
Le titre seul du livre dont nous parlons nous apprend que nous avons affaire, non pas à un sceptique, mais à un critique et à un réformateur. En attaquant les sciences et les arts, tels que les hommes les ont faits, l'auteur proclame l'excellence de la raison elle-même, qu'il appelle le Verbe de Dieu : De incertitudine et vanitate scientiarum et artium atque excellentia Verhi Dei. C'est à cette lumière qu'il examinera les idées et les œuvres, les opinions et les institutions qu'il se prépare à condamner.
C'est pour la philosophie, bien entendu celle de son temps et des siècles qui l'ont précédé, pour la scolastique en un mot, qu'il se montre le plus sévère. Elle n'est à ses yeux qu'une occasion de frivoles disputes et un état de honteuse servilité. Elle fait de certains hommes, par exemple d'Aristote, d'Albert le Grand, de saint Thomas d'Aquin, de véritables divinités et condamne tous les autres à les adorer et à se nourrir de leurs paroles. Roger Bacon avait dit la même chose plus de trois siècles auparavant : mais il est permis de supposer que, semblable en cela à la plupart des novateurs. Agrippa ne connaissait ni Roger Bacon ni aucun des esprits supérieurs de l'époque qu'il méprise.
Avec la philosophie dégénérée de l'école. Agrippa rejette aussi les arts qui lui servent d'auxiliaires et qui sont employés plus souvent à la propagation de l'erreur qu'à celle de la vérité : la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Les mathématiques elles-mêmes, que probablement il connaissait peu, n'échappent point à ses censures. Il les accuse de ne s'arrêter qu'à la surface des choses, d'être inutiles à la piété, au perfectionnement de l'àme et de donner naissance à des arts qui ne sont que des moyens de destruction ou une pâture offerte à la vanité des hommes. Ce dernier reproche, il l'adresse surtout aux beaux-arts, à la musique, à la peinture, à la statuaire, à la danse, autant d'ao^ents de corruption qui détournent les hommes de la vérité et de la sagesse, ta encore on reconnaîtra difficile-
ment le caractère du scepticisme; c'est plutôt celui d'un dogmatisme austère et étroit, comme celui qu'on rencontre, par exemple, à la fin du xv« siècle, chez Savonarole, et, au commencement du xvP, chez les fondateurs de la Réforme. On en verra la preuve dans l'idée que se fait Agrippa des choses religieuses ou dans la différence radicale qu'il établit entre le fond et les diverses formes de la religion, entre le christianisme pur et le catholicisme.
L'homme, selon lui, est entraîné vers la religion par un sentiment naturel qui, plus encore que la raison, le distingue des animaux. Mais, conformément à cette maxime plusieurs fois répétée dans les livres hermétiques, que rien ne manque à Celui qui est tout et qui contient tout, que l'encens le plus agréable à Dieu ce sont les actions de • grâces des mortels, que la vraie piété ne se distingue pas de la science, Agrippa dédaigne les actes du culte extérieur, particulièrement ceux qui appartiennent au culte catholique. 11 blàme la splendeur que l'Église donne à ses fêtes, le luxe qui règne dans ses temples, le nombre de ses solennités, le culte des saints et des reliques. Ces pratiques, à l'en croire, ne blessent pas seulement la piété, mais la charité. Elles détournent les esprits et une grande partie de la richesse publique des œuvres destinées au soulagement des malheureux. C'est le patrimoine des pauvres qu'on dissipe en prodigalités stériles.
De même qu'il y a pour lui deux sortes de religion, l'une qui a son siège dans l'àme, l'autre qui s'adresse aux yeux par de vains spectacles, il y a aussi deux sortes de théologie : une théologie vraie, qui n'est que la parole divine prise en elle-même, sans les commentaires des docteurs, et interprétée sainement ou saintement avec l'aide de Dieu, et une théologie fausse, verbeuse, sophistique, qui ne procède que par syllogismes. C'est celle qu'on professe au nom de l'Église et qui a pour interprète la Sorbonne. Ainsi, dans la théologie, comme dans la philosophie et dans la religion, la vérité existe pour Agrippa, puisqu'il croit la connaître, puisqtt'il la définit et l'oppose à l'erreur.
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En politique aussi il a une opinion arrêtée. Il préfère la république à la monarchie et à toutes les formes de gouvernements. Il voit que la république, confinée dans de petits États, comme Venise et la Suisse, y assure la paix et la tranquillité, tandis que la monarchie, adoptée presque partout ailleurs, fait rarement servir au bien des peuples le pouvoir absolu qu'elle met entre les mains des rois.
Sur le droit, à quelque matière qu'il s'applique, ses idées sont plus défavorables, si même elles ne se résument dans une pure négation. Il n'admet ni le droit naturel, ni le droit civil, ni le droit canonique, ni le droit des gens. Le droit naturel, qu'il croit issu du péché et de la corruption, il le réduit, comme certains publicistes modernes, à quelques maximes d'égoïsme et de représailles, à ce qu'on a appelé dans ces derniers temps la lutte pour la vie : repousser la force par la force ; tromper qui nous trompe ; n'estimer une chose que ce qu'elle peut se vendre. Le droit des gens n'est que le droit naturel appliqué aux mutuelles relations des peuples. C'est lui qui consacre la guerre, l'esclavage, la domination de la force exercée par le vainqueur sur le vaincu. Le droit civil, c'est le droit de la guerre dans le cercle de la vie privée; il est la source des procès. Et quant au droit canonique, dont on fait remonter l'origine jusqu'à Dieu, pratiqué comme il l'est, il n'est qu'un instrument de rapine. D'ailleurs, au-dessus de toutes les règles de droit, au-dessus de tous les tribunaux, il y a le pape et l'empereur, qui prononcent en dernier ressort, dont la volonté tient lieu de justice et de loi.
En adoptant ces décourageantes définitions, que justifiaient en grande partie la politique et la législation de son temps. Agrippa a-t-il voulu dire que, dans les rapports de l'homme avec ses semblables, il n'y a de place que pour l'arbitraire et la force, que cette condition est celle que sa nature lui impose, et qu'il n'en a jamais connu, qu'il n'en connaîtra jamais d'autres? Nous sommes convaincu qu'on se tromperait beaucoup si l'on donnait à sa pensée cette interprétation. En sa qualité de chrétien
et même de sectateur de la Kabbale et des livres hermétiques, il croit que l'humanité a connu un état bien supérieur à celui où elle se trouve maintenant. C'est dans cet état qu'elle a possédé la vraie science et qu'elle a pratiqué, au sein du plus parfait bonheur, la véritable règle de son existence. La charité, l'amour lui tenait lieu 'de toutes les lois et la plaçait au-dessus de l'idée du droit. Le droit est né avec la distinction du mien et du tien, avec les passions égoïstes qui élèvent comme une barrière entre l'homme et son semblable ; par conséquent il a son origine dans la corruption et dans le péché. Cette opinion d'Agrippa sur Torigine du droit est aussi celle de saint Augustin. On peut lui reprocher d'être mystique; elle n'a rien de commun avec le scepticisme.
Mais un certain degré, une certaine pointe de mysticité n'empêche pas l'esprit satirique joint au talent d'observation. C'est cet esprit poussé jusqu'à la diatribe (declamatio), et non pas simplement le doute, qu'Agrippa nous laisse apercevoir quand il passe de la critique des idées et des croyances à celle des professions. Nous serions tenté de croire que c'est moins un tableau qu'un dessin au crayon noir comme celui de cette tête de Mercure qu'il a laissée en souvenir à un de ses amis.
Après nous avoir montré dans la guerre, non pas une institution divine, comme il Ta fait dans le discours d'ouverture de son cours de Pavie, mais la réunion de tous les excès et de tous les crimes, il nous parle de la médecine comme d'un auxiliaire et d'un supplément de la guerre. 11 la juge plus funeste que toutes les maladies. Il se croit autorisé pour la qualifier ainsi, puisqu'il l'avait exercée pendant de longues années. Si la médecine, à ses yeux, n'est que le meurtre pratiqué avec privilège, le commerce est le vol patenté, l'agriculture un objet de dédain.
Quelle idée va-t-il nous donner des mœurs qui régnent dans les différentes classes de la société ? Les cours, et, au premier rang celle de France, sont des foyers de corruption, des écoles de crime et des lieux de libertinage. Le
cynisme est poussé si loin que le suprême honneur pour une femme et pour une fille est d'avoir servi aux caprices du roi. Les nobles imitent le prince, et tous ne doivent pas leurs privilèges aux œuvres sanglantes de la guerre; il en est parmi eux qui les ont payés de leurs deniers et d'autres qui les ont achetés par de lâches complaisances. Dans les classes inférieures abondent les ménages désunis; mais c'est dans les rangs du clergé, surtout du clergé régulier, que le vice et le désordre s'étalent sous toutes les formes. On dirait qu'Agrippa voit dans les ordres religieux, quels qu'ils soient, des ennemis personnels; mais il n'y en a pas qu'il déteste autant que les Frères Prêcheurs. Est-ce parce qu'ils ont été les ministres implacables de l'inquisition? Il le dit; c'est peut-être aussi parce qu'ils ont été ses dénonciateurs à Matines et à Cologne.
A ces vives sorties contre les hommes et les choses se mêlent des considérations très érudites et très intéressantes sur quelques-uns des objets de son mépris : sur l'astronomie, la musique, l'histoire, l'origine de l'écriture, des langues et des peuples, principalement des Germains et des Francs. C'est la vérité qu'il défeQ^d contre des préjugés d'autant plus respectés qu'ils prennent leur source dans une aveugle admiration pour l'antiquité classique. Mais enfin quelle est la conclusion du livre? Ce n'est pas assurément celle des sceptiques et pyrrhoniens de l'antiquité, ni le doute mitigé et spirituel que l'on trouvera bientôt dans les Essais de Montaigne. Agrippa ne parle jamais de l'incurable impuissance de l'esprit humain, et il ne dit nulle part, comme on le dira après lui, que la neutralité ou l'abstention est le dernier terme de la sagesse. A part quelques expressions exagérées au début et qu'on ne retouve plus dans la suite, ses attaques sont dirigées, non contre l'esprit humain, non contre la raison, non contre la société, non contre la science prise en elle-même, mais contre la science telle qu'on l'a faite et contre la société telle que Ta faite cette fausse science. On se rappelle que, sous le nom de magie naturelle, il laisse subsister une véritable science
ri
ils
de la nature. Il admet de même, sous le nom de la religion, de la religion ramenée à sa source, une science de Dieu et de rame, de Thomme et de la société, qui dérive de la conscience et de la parole divine, qui est l'œuvre même de Dieu, car elle est innée en nous et a été créée avec nous. En résumé, ce qu'Agrippa propose comme la plus haute expression de la science et de la vérité, c'est l'idéalisme de Platon confondu avec l'idéalisme chrétien, revêtu de la forme biblique et d'une teinte prononcée de mysticisme. V^oici, au reste, les propres expressions d'Agrippa, que M. Prost a un peu trop affaiblies et trop abrégées, mais que nous rétablissons, d'après le texte, ayant sous les yeux le cent deuxième et dernier chapitre de l'ouvrage. « 0 vous, qui désirez acquérir, non la science de l'arbre du bien et du mal, mais la science véritable et divine de l'arbre de vie, rejetez les sciences humaines, renoncez aux curiosités et aux discours de la chair et du sang, aux discussions qui roulent sur la recherche des causes ou sur l'investigation des œuvres et des effets; sortez des écoles des philosophes et des gymnases des sophistes pour rentrer en vous-mêmes; c'est là que vous connaîtrez toutes choses, car de toutes choses vous avez une notion qui a été créée avec vous. C'est ce que reconnaît l'Académie et ce qu'attestent les Lettres saintes. Quand elles nous disent que toutes les œuvres de la création étaient bonnes, elles nous donnent à entendre quelles étaient toutes dans l'état le plus parfait qui pût leur convenir. Or, de même que Dieu a créé des arbres féconds en fruits, il a créé des âmes, c'est-à-dire des arbres doués de raison, où abondent les idées (formas) et les connaissances. Mais, par suite du péché de notre premier père, un voile s'est étendu sur toute la nature; l'oubli, père de l'ignorance, a pénétré en nous. 0 vous donc qui en avez la force, écartez le voile de votre intelligence; sortez des ténèbres qui vous enveloppent; enivrés de votre propre oubli, rejetez loin de vous la coupe du Lethé ; plongés dans le sommeil de vos sens déraisonnables (irrationabili somno demulcti), ouvrez les yeux à la vraie
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lumière, et bientôt vous monterez, le visage découvert, de clarté en clarté; car vous avez reçu l'onction sainte, et toutes choses vous seront connues de nouveau, il ne sera pas nécessaire que quelqu'un vous les enseigne *. »
Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire. Le mauvais goût qui y règne et l'abus des citations bibliques n'en détruisent pas la clarté. Cependant on a cru que le dernier chapitre du traité De Vincertitude et de la vanité des sciences, et surtout l'avant-dernier, ne renfermaient qu'une satire, digne couronnement de tout le livre pour ceux qui n'y voient que le scepticisme. « Le Christ, dit en effet Agrippa, a choisi pour ses apôtres, non des rabbins, non des scribes , non des docteurs ni des prêtres, mais des hommes du peuple privés de culture, étrangers à toute littérature, des ignorants et des ânes 2. » Mais c'est un pur jeu d'esprit, un prétexte voulu, prémédité, pour se livrer à un exercice de rhétorique , pour faire l'éloge de l'àne, comme Érasme venait de faire l'éloge de la folie. 11 suffit, pour en être convaincu, de jeter les yeux sur le chapitre suivant placé immédiatement à la suite du passage que nous venons de citer. En voici le résumé.
« Pour qu'on ne me fasse pas un crime d'avoir appelé les apôtres des ânes, je vais expliquer brièvement les mystères de l'âne; ce ne sera pas une digression tout à fait inutile. Pour les docteurs hébreux, l'âne est le symbole du courage et de la force, de la patience et de la mansuétude, même de la sagesse, si nous en croyons les Kabba-
1. 11 serait trop long et parfaitement inutile de reproduire ici tout entier le texte que nous venons de traduire ; on trouvera suffisant que nous en citions les passages les plus significatifs :... Jam non in scholis philosophorum et gymnasiis sophistarum ^ sed egressi in vosmetipsos cognoscelis omnia ; concreata est enim vobis omnium rerum notio, quod, ut fatentur academici, ita sacrœ Htteras attestantur... Is igitur^ut creavit arbores plenas fructibus sic et animas seu rationales arbores creavit, plenas formis et cognitionibus.
2. Ghristus ipse apostolos suos, non rabbinos, non scribas, non magistros nec sacerdotes elegit, sed e rudi vulgo idiotas, omnis littérature expertes, inscios et asinos. (Gh. ci, ad fmem,)
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listes. Il vit de peu, se contente de tout, supporte îa faim, la fatigue et les coups, le plus pacifique des animaux, le plus sain et le plus chaste. C'est un âne qui a soustrait le Christ enfant aux recherches criminelles d'Hérode; c'est sur un âne que Jésus est entré à Jérusalem. C'est un âne qu'Apulée a choisi pour héros de son poème ^ On dit que le fondateur de l'école d'Alexandrie, le maitre d'Origène et de Porphyre, comptait un âne parmi ses auditeurs. L'ànesse de Balaam, comme nous l'apprenons par la Bible, a reçu de Dieu le don de prophétie et a parlé à son maitre d'une voix humaine. C'est avec une mâchoire d'âne que Samson a tué trois mille Philistins. Saint Germain, l'apôtre des Bretons, en rappelant à la vie un âne mort, nous a donné à entendre que l'âne pouvait être admis au don de l'immortalité. »
On voit, sans que nous allions jusqu'au bout, de quelle nature est cette tirade qu'Agrippa voulait â tout prix faire entrer dans son livre. Elle n'en change pas le but, qui est de détourner les esprits d'une science dégénérée pour les ramener à ce qu'il regarde comme la source de toute philosophie et de toute religion : aux vérités éternelles imprimées dans la conscience humaine dès l'origine des choses et renouvelées par la parole évangélique.
i. Nons pouvons ajouter qu'il a reru le même honneur dans un poème beaucoup plus récent.
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