OPTIMISME ET MYSTICISME
AU COMMENCEMENT DU DlX-SEPTIÉME SIÈCLE
Personne n'ignore le bruit que fit Mme Guyon dans les dernières années du xvii° siècle, et l'ardente controverse que son quiétisme, renouvelé de celui de Molinos, provoqua entre deux illustres prélats. On connaît beaucoup moins Antoinette Bourignon, qui ne la devança que de quelques années dans la carrière périlleuse où elle gagna sa renommée au prix de son repos, et qui, plus hardie dans ses mystiques spéculations, avait trouvé son Fénelon dans la personne du pasteur et philosophe Pierre Poiret, et avait passionné le nord de l'Europe, comme Mme Guyon devait passionner la France et la cour de Louis XIV. On ne peut donc que féliciter l'écrivain anonyme qui a eu la pensée de réunir, dans une brochure de moins de deux cents pages S ce qu'il y a de plus remarquable dans les dix-neuf volumes laissés par Antoinette Bourignon et publiés après sa mort par son fanatique admirateur. Précédé d'une Introduction où l'aïeule spirituelle de Mme Guyon est jugée avec une pieuse impartialité, ce résumé ne fait aucun tort à la vérité
1. Etude sur Antoinette Bourignon, la prophétesse des derniers temps. 1 vol. in-18, Paris, 187G ; chez Sandoz et Fisclibacher.
historique. Les mystiques sont des amoureux, et, comme tous ceux que Tamour lient sous ses lois, ils sont incapables de modérer leur langue ou leur plume; ils se répètent à l'inflni dans leurs confidences, parce que ce qu'ils ont à dire leur parait toujours jeune et toujours nouveau. Aussi la plupart des écrivains de cette classe, Jacob Bœhm, Swedenborg, Saint-Martin, François de Sales et beaucoup d'autres, auraient-ils tout à gagner à subir une réduction proportionnelle.
Antoinette Bourignon naquit à Lille, en 1616, d'une mère française ou plutôt flamande, et d'un père italien. Dès l'âge de quatre ans, à ce qu'elle nous assure dans ses livres, elle a désiré trouver un pays « où vivent les vrais chrétiens », et ce pays, elle ne l'a jamais découvert. C'est dire que Fexaltation, non pas religieuse, mais mystique, a commencé chez elle de bonne heure. Cet état de son esprit l'éloignait naturellement du mariage. Elle refusa obstinément tous les partis qui se présentaient pour elle, et il ne parait pas, malgré l'assertion contraire de Bayle, qu'elle fût absolument dépourvue de charme, puisqu'elle inspira une passion et qu'elle ne cessa pas d'être recherchée jusqu'à l'âge de trente-sept ans. A ce moment, c'est-à-dire en 1653, ses parents ayant voulu user de contrainte pour mettre un terme à son célibat, elle s'enfuit de la maison paternelle, déguisée en ermite.
La vie du cloitre n'avait pas plus d'attrait pour elle que celle du monde, elle ne la trouvait pas plus conforme à son idéal évangélique. Elle écrit même quelque part que les pompes et les vanités sont souvent plus grandes sous un pauvre habit reUgieux que sous la pourpre des rois. Le monde tout entier, et l'Église autant que le monde, lui semblaient plongés dans les ténèbres et submergés par un déluge de péchés. C'est pour mettre un terme à cette universelle corruption, que Dieu, dans sa pensée, l'avait choisie dès mê. enfance, et que Jésus-Christ, l'adoptant pour son épouse, lui avait demandé le sacrifice de son àme et de son corps.