OPTIMISME ET MYSTICISME AU XVII« SIÈCLE
Après avoir quitté sa ville natale, elle habita successivement Gand, Liège, Amsterdam, Hambourg, le Holstein, partout en proie aux persécutions et aux outrages, tant de la part des protestants que de celle des catholiques, et n'échappant à la mort que par la fuite. « Des mépris et des persécutions, dit-elle dans un de ses livres, j'en ai déjà tant souffert, qu'ils me sont tournés en habitude. » De Hambourg où elle s'était réfugiée en quittant le Holstein, elle revint en Hollande, et c'est là qu'elle mourut en 1680.
Ce qui assigne à Antoinette Bourignon une place a part parmi les mystiques de son sexe, ce qui la distingue surtout de Mme Guyon, entièrement absorbée par le sentiment de l'amour divin, c'est une extrême hardiesse en matière de dogme, c'est une interprétation des Ecritures qui ressemble parfois à la plus libre métaphysique. En voici quelques exemples.
Elle voudrait que dans la définition de la nature divine on s'abstînt de faire entrer le mot personne, parce qu'il donne le change aux âmes simples et les conduit à substituer au dogme chrétien une sorte de polythéisme.
L'union de l'àme avec Dieu, voilà pour elle le ciel, voilà le paradis, et elle ne reconnaît pas d'autre enfer que le vide laissé dans l'àme par l'absence de Dieu. La pensée que cette peine puisse durer éternellement lui paraît contraire à la miséricorde divine et en disproportion avec la fragilité humaine. Pécher n'est pas autre chose, après tout, que retirer son cœur de l'amour de Dieu pour le laisser envahir par l'amour de soi ou celui de quelque autre créature. Celui qui aime Dieu de tout son cœur accomplit en substance les préceptes de l'Ancien et du Nouveau Testament, et est dispensé de toutes les pratiques de la dévotion vulgaire. C'est, dit-elle, un aveuglement de croire que Dieu puisse être servi par les choses extérieures, et que la prière soit dans la parole, non dans l'élévation de notre cœur et
de notre esprit.
De là une profonde indifférence pour la distinction des Églises, et un sentiment de tolérance plus profond peut-
être que celui qu'enseigne la philosophie du xviii*' siècle, parce qu'il se confond avec la charité. Peu lui importe qu'on soit catholique, calviniste ou luthérien, pourvu que, selon la prescription de l'Évangile, on aime Dieu pardessus toutes choses et son prochain comme soi-même. La pratique de cette loi fondamentale, et par conséquent la voie du salut, est accessible aux juifs comme aux chrétiens; ils ont même un avantage sur les chrétiens, qui est de ne pécher que par ignorance et de se réserver, en attendant le Messie, pour une foi supérieure à celle qui règne aujourd'hui parmi les hommes.
Au reste, pour Antoinette Bourignoiî, îî n'y a pas plusieurs religions, il n'y a pas plusieurs révélations ou plusieurs lois ; il n'y en a qu'une qui subsiste depuis le commencement du monde et qui durera éternellement. « La loi de nature, dit-elle, la loi mosaïque et l'Évangile sont la même chose en substance, sans aucune différence. Les apparences contradictoires qui se manifestent selon les temps ne viennent pas de Dieu, mais des hommes. » La religion, à la prendre dans son unité, ou la vraie foi, » la foi vivante et opérante », vient directement de Dieu et ne se manifeste en nous que sous une forme spirituelle. Elle se passe de miracles. Comment les miracles seraient-ils une preuve de la religion, puisque le Diable en fait? On se rappelle que, dans la profession de foi du vicaire savoyard, c'est le même argument que Rousseau oppose à l'origine surnaturelle des Écritures.
On trouve dans les écrits ffAntoînetle Bourignon quelques autres pensées qui ne sont pas moins remarquables. Autant la plupart des mystiques qui l'ont précédée et suivie, surtout les partisans du quiétisme, s'appliquent à exalter la grâce, c'est-à-dire l'action divine sur l'àme humaine, et à annihiler notre volonté et notre personnalité devant la volonté infinie, autant elle met de soin à maintenir l'homme en possession de lui-même et à lui conserver avec la liberté le mérite de son abnégation. Ce n'est, dit-elle, que par son libre arbitre que l'homme est l'image de Dieu. Devant le