‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 48 sur 97 · OPTIMISME ET MYSTICISME AU XV11« SIÈCLE · texte numérisé non relu

OPTIMISME ET MYSTICISME AU XV11« SIÈCLE

libre arbitre s'arrête la prescience divine. « Dieu ne veut pas même savoir ce que l'homme fera. » Mais cette même puissance qui nous fait ce que nous sommes, en nous assurant une existence personnelle, est aussi le hen qui nous unit à Dieu; car la seule union possible entre Tâme et la divinité est une union volontaire et libre, éternellement libre comme les deux volontés qu'elle confond en une seule. En dehors de cette union, l'homme est esclave. C'est la servitude à laquelle il est descendu par sa faute qui a rendu nécessaires les commandements de la loi. Ils sont inutiles à ceux qui ont gardé leur liberté. Ces doctrines appartiennent autant au stoïcisme qu'au mysticisme, et c'est en cela précisément que consiste leur originalité : c'est par ce double caractère qu'elles ont pu séduire un esprit aussi philosophique que Pierre Poiret.

La perfection spirituelle telle que la comprend Antoinette Bourignon n'a nullement pour effet de lui faire mépriser la nature et la vie, comme cela arrive à presque tous les contemplatifs. Au contraire, elle veut qu'on aime la. nature, non pour elle, mais pour les attributs divins dont elle est la manifestation visible. Dieu, étant invisible et incompréhensible, ne se montre à nous, durant cette vie, que dans ses créatures, de sorte qu'il est permis de dire que nous voyons Dieu toutes les fois que nous apercevons une chose belle. N'est-ce pas ce que dit Diotime dans le Banquet de Platon? Par malheur, cela fait aussi penser au madrigal dévot que Tartuffe adresse à Elvire :

Et je n'ai pu vous voir, charmante créature, Sans adorer en vous l'auteur de la nature.

Croyant à la beauté du monde, Antoinette Bourignon, en dépit de ces paroles : solvet mundum in favilla, n'admettait pas qu'il devait finir. Elle affirme expressément que rien ne périra des œuvres de Dieu, que le globe de la terre restera, que les cieux et les éléments seront purifiés par la présence des élus, mais ne périront pas plus que les serviteurs de

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Dieu. Qu'est-ce donc que la fin du monde dont parle FÉcriture? Pas autre chose que la fin du mal qui a été introduit dans le monde par le péché. Quand le temps d'épreuve sera passé, le mal disparaîtra ; mais jamais ne finiront les choses que Dieu a créées pour l'homme, ni l'homme lui-même.

Si Antoinette Bourignon s'était bornée à exprimer ces Idées et quelques autres du même ordre, elle aurait pris rang, je ne dis pas parmi les libres penseurs, mais parmi les libres croyants, car la foi a ses hardiesses aussi bien que la raison ; mais elle s'est crue appelée à faire une révolution dans le monde et dans l'Église, elle s'attribuait le don de prophétie, elle se tenait elle-même et se donnait aux autres pour Torgane prédestiné d'une nouvelle révélation. Après le Verbe, qui avait succédé aux Prophètes, devait venir le Saint-Esprit pour compléter l'œuvre du Verbe et expliquer des vérités restées cachées aux hommes. Ce temps est arrivé, à ce qu'assure Antoinette Bourignon, et c'est elle qui a été choisie pour être l'organe du Saint-Esprit. « Je suis, dit-elle, créée de Dieu pour annoncer ses vérités à ceux qui les voudront bien recevoir. Je ne laisserai d'achever mon ambassade malgré toutes les traverses, et, si mes ennemis me tuent, la mort me sera aussi chère que la vie, ayant accompli la volonté de celui qui m'a envoyée. »

Qu'est-ce donc qu'elle est chargée de nous apprendre? D'abord, tout ce que nous venons de dire, tout ce qui rend aux Écritures leur sens spirituel ; ensuite, que Jésus- Christ doit venir une seconde fois sur la terre pour accomplir l'œuvre encore inachevée du salut. Par sa seule présence, il inspirera à tous les hommes un tel amour, qu'ils ne pourront plus se séparer de lui, et alors s'ouvrira une nouvelle ère : au royaume temporel de Jésus-Christ succédera son royaume éternel. Ce royaume temporel n'est évidemment qu'une réminiscence du rêve des millénaires, et, quant au royaume éternel, gardons-nous de le concevoir comme purement spirituel. Il sera placé dans le monde, puisque le monde, comme nous l'avons déjà dit, ne doit pas finir, et que le ciel n'est que la présence de Dieu dans le

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monde et dans l'homme. Il ne sera point peuplé de purs esprits, ridée même d'une existence immatérielle étant répudiée par Antoinette Bourignon. La raison qu'elle en donne est d'une naïveté qu'on ne s'attendrait pas à rencontrer dans une âme aussi détachée des choses de la terre. « Si tout ce qui a été donné à l'homme ici-bas finissait, ditelle, et n'avait pas de durée éternelle, il faudrait dire que la béatitude éternelle, après la mort, aurait moins de bonheur que le temps de cette misérable vie, où l'on jouit de toutes choses créées pour le service du corps. Les bienheureux se pourraient plaindre alors. »

Enfin, dans le royaume éternel comme dans le royaume temporel, « toutes choses subalternes seront soumises à cette noble créature qui est l'homme, pourvu que l'homme soit lui-même soumis à Dieu ». L'homme aura atteint la perfection sans avoir rien perdu de sa liberté, dont la possession ne peut lui être enlevée qu'avec l'existence. Ce qui attire surtout l'attention dans ce tableau du monde à venir, c'est la préoccupation de ne pas sortir du monde visible, de ne pas séparer le ciel de la terre, Tàme du corps, et Dieu de la nature; c'est le mysticisme qui se met en garde et qui se croit obligé de protester contre le pur spiritualisme. Sauf la science, qui lui fait entièrement défaut, le point de vue où se place la prophétesse du dix-septième siècle ne diffère pas essentiellement de celui que Jean Reynaud nous présente dans Terre et Ciel.

Pour juger avec équité Antoinette Bourignon, il faut distinguer, dans ses œuvres et dans les extraits qu'on vient d'en publier, deux parties très distinctes et d'inégale valeur : une partie que j'appellerai apocalyptique et une autre purement mystique ou spirituelle. La première est un tissu de chimères, mais qui n'a rien de plus choquant que bien des cosmogonies philosophiques écloses de notre temps, et même à une date très rapprochée de nous. La seconde, d'une grande élévation de pensée et de sentiment, est digne de tout notre respect ; car on y reconnaît cet esprit vivant qui empêche les religions de dégénérer en idolâtrie et de se

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perdre dans le culte Êè îi lettre morle; elle respire cette soif ardente de l'infini et du divin qui, en dépit des railleries d'une science superficielle, ne s'éteindra qu'avec l'humanité.

Antoinette Bourignon parle quelquefois de ses entretiens avec Dieu. Elle affirme qu'il n'y a rien de plus doux pour une créature humaine que d'entendre Dieu parler sensiblement. On en a conclu qu'elle était sujette à des hallucinations. Rien n'est plus injuste, puisque, après nous avoir fait ces confidences, elle a soin d'ajouter : « La voix de Dieu n'est point entendue par les oreilles de chair, mais par intelligence spirituelle , parce que Dieu est esprit , et rame esprit, et qu'ils s'entendent Tun et l'autre en esprit *. j>

Ce qui est vrai, c'est qu'elle connaissait et qu'elle décrit avec une grande vivacité d'expression le phénomène de l'extase. « Il me semblait n'y avoir plus rien entre Dieu et mon àme. Elle se sentait toute absorbée en lui. Je ne vivais plus, mais lui vivait en moi. Les consolations intérieures passaient souvent jusqu'au corps, qui perdait tout sentiment à mesure qu'il oubliait les choses de la terre. Je passais des heures sans savoir si j'étais au monde ou en paradis. Je me demandais si l'on se pouvait bien laisser aller à de tels contentements durant cette vie mortelle % n

Mais l'extase est une exaltation de l'esprit, elle n'en est pas une déviation. Si, pour avoir éprouvé cet état, on était déchu de l'usage de sa raison, il faudrait comprendre dans le nombre des aliénés quelques-uns des hommes qui honorent le plus fespèce humaine : un Socrate, un Philon, un Plotin, un Gerson, un François de Sales, un Pascal et beaucoup d'autres. Certains médecins aliénistes ont pu soutenir cette proposition; elle ne supporte pas le contrôle de la raison et de fhistoire. Le mvsticisme, dont l'extase n'est

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iju'un effet transitoire, est la partie la plus libre et la plus pure de la religion, qui elle-même a été jusqu'à présent et restera probablement dans favenir un des facteurs les plus importants de la vie intérieure et de la vie extérieure des nations.

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