‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 49 sur 97 · DE MAISTRE, DE BONALD · texte numérisé non relu

DE MAISTRE, DE BONALD

L'auteur de VHistoire de la Philosophie en France^ M. Ferraz, est un savant et laborieux professeur qui, par ses ouvrages et par ses leçons, a acquis une autorité légitime, non seulement à Lyon, où il enseigne la philosophie depuis un grand nombre d'années, mais dans l'Université et dans le public instruit. Deux écrits justement estimés, que l'Académie française a jugés dignes de deux de ses couronnes, ont précédé Toeuvre plus importante dont il est occupé maintenant et dont l'exécution est déjà fort avancée *. Dans un premier volume, il a fait passer sous nos yeux, en les soumettant à une critique sévère, mais impartiale, les différents systèmes que l'on comprend sous les appellations générales de socialisme, de naturalisme et de positivisme. Celui qui vient de paraître, et que nous nous proposons de

1. Histoire de la Philosophie en France au XIX^ siècle. — Traditionalisme et ultramontanisme, par Ferraz, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Lyon. — 1 volume in-8» de v-513 pages, librairie académique de Didier et C*% Paris, 1880.

faire connaître à nos lecteurs, est consacré à des doctrines qui présentent un caractère tout opposé. Ce sont celles qui, se défiant de la raison ou la jugeant insuffisante et même dangereuse, n'admettent pas que la philosophie soit indépendante de la tradition religieuse et bornent son rôle à commenter ou à développer les dogmes enseignés au nom de la foi. A cette école que M. Damiron, dans son Essai sur Vhistoire de la Philosophie au A7X® siècle^ désigne sous le nom d'école théologique, quoiqu'elle ne soit pas composée uniquement de théologiens, se rattachent des écrivains d'opinions très diverses, mais parmi lesquels Joseph de Maistre, de Bonald et Lamennais ont été longtemps et sont restés encore aujourd'hui les plus célèbres. M. Ferraz n'en néglige aucun et il nous montre que, chez les champions de la tradition comme chez ceux de la libre pensée, il y a tous les degrés qu'on observe habituellement dans une école ou dans un parti. Les uns se laissent emporter jusqu'à la plus fougueuse exagération, les autres sont plus ou moins modérés, tandis que quelques-uns, en petit nombre il est vrai, ne seraient pas éloignés de chercher un moyen de transaction acceptable pour leurs adversaires. Le livre de M. Ferraz commence par les exagérés, à la tête desquels se trouve l'auteur des Soirées de Saitit-Pétersbourg, Lorsqu'on aborde pour la première fois et sans préparation les ouvrages de Joseph de Maistre, il est rare qu'on ne soit pas gagné par la passion qui les enflamme depuis la première jusqu'à la dernière page. Ou l'on est ébloui par l'éclat du style et subjugué par le ton impérieux et absolu des affirmations : alors l'admiration est sans bornes et la soumission va jusqu'au fanatisme; ou tenant, plus de compte de la pensée que de l'expression, on s'indigne de voir la raison, la liberté, la justice, l'humanité elle-même abaissées devant d'antiques préjugés, sacrifiées à d'inhumains paradoxes, et l'on prend plaisir à faire payer l'outrage par l'outrage, à répondre au dénigrement du présent par celui du passé et à étendre jusqu'à l'homme, tout au moins jusqu'à l'écrivain, l'aversion qu'on ressent pour la doctrine. M. Ferraz a évité

ces deux écueils. Pénétré de la tâche qui s'impose à l'historien de la philosophie, il s'attacbe plus à nous faire connaître de Maistre et à nous l'expUquer qu'à le louer ou à le combattre. 11 nous montre, en analysant ses écrits dans l'ordre même où ils ont paru, que ses idées ne se sont pas formées en un jour; qu'elles n'ont pas toutes, et au même degré, l'originalité qu'on leur attribue ; que plusieurs d'entre elles, et précisément les plus absolues, ne sont pas moins contraires à la tradition religieuse qu'à la raison et à la liberté ; et qu'enfin il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'en composer un système homogène, car, en dépit de son aversion, souvent poussée jusqu'à la colère, contre les philosophes du xviiie siècle et même ceux de la Renaissance, de Maistre, au fond de son àme, est resté philosophe, et sa philosophie se concilie mal avec ses opinions mystiques et théocratiques.

On peut se fier à l'exactitude de M. Ferraz pour l'exposition des faits et pour le résumé des documents qu'il a été obligé de consulter, comme on peut se fier à son jugement pour les conclusions qu'on en peut tirer. Je lui reprocherai cependant de n'avoir pas assez fait usage de la correspondance et des mémoires politiques de Joseph de Maistre, surtout des lettres qu'il a adressées, pendant son séjour à Lausanne, au baron Vignet des Ètoles, ministre du roi de Sardaigne à Berne. Ces épanchements intimes nous laissent apercevoir un de Maistre tout différent de celui qu'on trouve dans ses livres, et ce n'est pas une chose à dédaigner pour la philosophie, pour la connaissance de la nature humaine, de montrer la distance qui existe souvent entre nos sentiments et nos doctrines, entre l'homme et le système, même celui dont on fait dépendre le salut du genre humain et qu'on est prêt à soutenir au péril de sa vie. Celui qui ne connaîtrait de Maistre que par ses livres serait disposé, on peut dire serait autorisé, à voir en lui un cœur endurci jusqu'à la férocité, insatiable de supplices et de vengeances, pour qui le bourreau, selon sa propre expression, est la clef de voûte de la société et qui, faisant Dieu à son image^ le

coBçoit comme une puissance toujours altérée des douleurs de Thumanité, respirant comme un parfum agréable Todeur du sang, prenant le sang de Tinnocent pour effacer les crimes du coupable et faisant peser le poids de sa colère sur la nature entière; mais qu'on le suive dans sa vie, assez fidèlement réfléchie dans sa correspondance, on restera convaincu qu'il n'a jamais existé une àme plus aimante et plus tendre, plus indulgente et plus douce, plus passionnée pour le bien et pour le beau. Son esprit aussi change de caractère. Ce n'est plus cette hautaine intelligence qui impose ses convictions par la menace de son mépris et sous les traits d'une ironie aussi mordante que celle de Voltaire : c'est la finesse unie à la grâce. On ne peut lire sans être gagné par une émotion profonde et par un charme irrésistible les lettres qu'il écrit à son fils, à ses filles, même à celle qu'il ne connaît pas et qui commence seulement à balbutier. Les lettres qu'il envoie de Lausanne au baron Vignet des Étoles et de Saint-Pétersbourg à ses amis politiques, sont précieuses à consulter sous un autre point de vue. On ne trouvera nulle part des jugements plus sains et plus profonds sur les hommes, sur les événements du temps, même ceux qui ont détruit son repos, sa fortune et son bonheur domestique, et sur le pays qui était alors un objet d'effroi pour l'Europe monarchique.

De Maistre n'a pas toujours été cet ennemi de la Révolution que nous connaissons en lui; malgré l'éducation qu'il avait reçue des Jésuites, malgré la tendresse quïl a toujours professée pour eux et qui était, avec le culte de la monarchie, une tradition de sa famille, il a commencé par se déclarer en faveur de ce qu'on appelait alors les idées nouvelles. Il était surveillé de Turin comme un esprit sur lequel on ne pouvait compter. Même après que le flot révolutionnaire a envahi son pays natal et que lui-même, séparé des siens, est obligé, pour sauver sa tête, de chercher un refuge à Lausanne, la France tient la première place dans ses vœux et dans ses espérances. Après avoir remarqué, chez les émigrés qui l'entourent, une joie secrète

à la nouvelle de chaque victoire remportée par les armées françaises, il n'hésite pas à applaudir à ce sentiment patriotique plus fort que l'esprit de parti. « Je ne vois pas, écrit-il, comment un Français pourrait ne pas sentir un certain mouvement de complaisance en voyant la nation seule, avec une foule de mécontents à l'intérieur, non seulement résister à l'Europe, mais encore l'humilier et lui donner beaucoup de soucis 1. » Il ne comprend pas davantage comment, en tout temps, on ne serait pas orgueilleux d'appartenir à la France. La France est, dans son opinion, le fondement de l'édifice entier de la civilisation et la tête de toutes les nations européennes. Il n'imagine rien de plus criminel que le dessein, conçu dès ce moment * par les puissances coalisées, de démembrer ce glorieux État. Et il ajoute : « L'empire de la coalition sur la France et la division de ce royaume seraient un des plus grands maux qui puissent arriver à l'humanité. Qu'est-ce que l'Europe n'eut pas à souffrir de Charles-Quint qui Taurait toute conquise sans les Français? Tout ce que vous reprochez à Louis XIV ne peut entrer en comparaison avec trois cents vaisseaux pris par les Anglais en 1756, sans déclaration de guerre, encore moins avec Texécrable partage de la Pologne. Je vois, dans la destruction de la France, le germe de deux siècles de massacres, la sanction des maximes du plus odieux machiavélisme, l'abrutissement irrévocable de l'espèce humaine et môme une plaie mortelle à la religion '. »

Il y a dans la même lettre d'autres passages qui ne sont pas moins faits pour nous étonner. Cette victime de la Révolution française, qui devait être plus tard son ennemi irréconciliable, lui prédit un triomphe universel. Il annonce que dès ce moment elle est appelée à régénérer tous les gouvernements de l'Europe. Le temps de la monarchie absolue est, selon lui, irrévocablement passé. Les gouver-

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