‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 54 sur 97 · Du Pape, liv. II, ch. m, p · texte numérisé non relu

Du Pape, liv. II, ch. m, p

essence, proposait également de réunir dans les mêmes mains le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel? Et certainement, s'il avait eu des motifs de croire qu'une telle monarchie pouvait s'étendre à toute la terre, il l'aurait acceptée sans hésiter. En quoi donc l'auteur du traité Bu Pape est-il plus religieux ici que l'auteur du Lémathan ?

En dépit de son caractère humain et profane, la théocratie de Joseph de Maistre est, quand on veut l'appliquer à Tétat présent du monde, aussi chimérique que celle de Saint-Martin. N'ayant jamais été acceptée que d'une manière intermittente et très incomplète dans le passé, quand l'Europe entière, par sa foi, appartenait à l'Église' . comment la suprématie temporelle du pape s'exerceraitelle aujourd'hui sur des nations partagées entre des communions différentes, dont l'une n'est même pas chrétienne, et dans un ordre d'idées qui sépare entièrement le temporel du spirituel? Comment aussi le pape interviendrait-il entre les peuples et les rois, quand presque tous les peuples civilisés se gouvernent eux-mêmes et ne laissent plus aux rois, quand ils en ont, qu'une autorité très circonscrite et définie par leurs diverses constitutions? Il y a encore une autre objection qui s'élève contre ce système. On ne comprend pas pourquoi le pape voudrait employer l'autorité universelle dont il serait revêtu pour prévenir ou pour arrêter le fléau de la guerre. N'oublions pas que, dans la pensée de de Maistre, la guerre est divine, la guerre est nécessaire au salut du genre humain. Personne, et surtout le vicaire de Jésus-Christ, ne peut songer à mettre obstacle à la volonté de Dieu et au salut des hommes.

Les Lèpres sur rin^wmïion^ peuvent être considérées comme un appendice du livre dont nous venons de parler ; elles respirent le même esprit politique, peut-être faudrait-il dire le même esprit de police. L'inquisition, selon lui, tout au moins l'inquisition espagnole, à laquelle d'ailleurs il accorde une

1. Lettres à un gentilhomme russe sur l'inquisition espannole, in-8- Paris, 1822. r j , ,

t.ES APOTRES DE LA THÉOCRATIE ET DU DROIT DIVIN 205

approbation sans réserve, est une institution royale, c'est-àdire politique. Elle n'a pas pour but l'extinction de l'hérésie, mais la punition de la révolte ou de la désobéissance au roi et à la loi. La révolte et la désobéissance se manifestent par des actes. Aussi l'inquisition espagnole n'a-t-elle jamais poursuivi la pensée, comme on l'a affirmé par erreur ou par esprit de parti; elle ne châtiait que Texpression de la pensée. « Si donc, dit de Maistre, la loi espagnole, écrite pour tout le monde, porte la peine de l'exil, de la prison, de la mort même contre l'ennemi déclaré et public d'un dogme espagnol, personne ne doit plaindre le coupable qui aura mérité ces peines, et lui-même n'a pas le droit de se plaindre, car il y avait pour lui un moyen bien simple de les éviter : celui de se taire *. » Voilà certainement une façon ingénieuse de justifier toutes les tyrannies exercées contre la pensée ou la conscience. Mais l'inquisition espagnole ne recherchait pas seulement les opinions de ceux qu'elle traduisait à sa barre, elle employait une grande partie de son habileté à découvrir s'ils ne portaient pas dans leurs veines quelques gouttes de sang juif ou maure. En admettant qu'on soit responsable de ses moindres paroles, même de celles qu'on adresse à Dieu pour l'adorer selon sa foi, on ne l'est pas de son origine. Joseph de Maistre, sur ce point, donne raison encore à l'inquisition, « parce que, dit-il, les deux races proscrites, ayant encore une foule de liaisons de parenté dans l'État, devaient nécessairement trembler ou faire trembler. 11 fallait donc effrayer l'imagination en montrant sans cesse l'anathème attaché au seul soupçon de judaïsme et de mahométisme *. »

Du moment qu'il s'agit d'effrayer l'imagination, l'exil, la prison, dont on parlait tout à l'heure, et même la mort simple, non qualifiée, comme disent les criminalistes, ne suffisent plus, il faut la torture et le bûcher. Or ces moyens de défense n'ont rien qui répugne aux idées de Joseph de

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