‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 55 sur 97 · Première lettre, p · texte numérisé non relu

Première lettre, p

Maislre. Il fait remarquer que chez certaines nations l'incendiaire était brûlé vif et que l'opinion publique approuvait ce genre de châtiment. Il ne voit pas pourquoi celui qui met en péril la foi nationale ne serait pas traité avec la même rigueur. Son admiration pour l'inquisition est portée si loin qu'il se prend à regretter que la France n'ait pas joui de cette institution salutaire. Elle l'aurait préservée de la Révolution, comme elle a préservé l'Espagne des guerres de religion qui ont dévasté l'Europe au xvi° siècle. En versant de loin en loin quelques gouttes d'un sang impur (ce sont les expressions de de Maistre), elle l'a empêchée de répandre à grands flots celui des générations à naitre.

Il n'y a que la foi poussée jusqu'au fanatisme qui puisse servir d'excuse à de pareilles maximes ; mais, soutenues de sang-froid, comme elles le sont ici, au nom de la raison d'Etat, elles inspirent un sentiment d'horreur. Ajoutons qu'elles ne sont pas justifiées par le succès, le seul but et le seul moyen da défense d'une politique sans entrailles. L'inquisition n'a sauvé l'Espagne ni de la guerre civile ni de la révolution, et de plus elle a brisé toutes ses forces. Elle l'a dépeuplée et dévastée plus que ne l'aurait fait une invasion étrangère. Elle Ta fait déchoir du rang qu'elle occupait dans le monde, a détruit son industrie et son commerce, lui a fait perdre les Pays-Bas et ses colonies d'Amérique, et fmalement elle ne l'a pas empêchée de se gouverner au nom d'une de ces constitutions écrites pour lesquelles Joseph de Maistre n'a pas assez de mépris et d'indignation.

En passant du livre Bu Pape et des Lettres sur V inquisition aux Soirées de Saint-Pétersbourg, nous quittons la politique pure pour rentrer dans le domaine du mysticisme. C'est là que de Maistre, comme il le dit lui-même, « a versé toute sa tête ». C'est là aussi que nous retrouvons à chaque pas l'influence de Saint-Martin.

Le but des Soirées de Saint-Pétersbourg, c'est, nous l'avons déjà dit, l'explication du gouvernement temporel de la Providence. Le gouvernement temporel de la Providence ou l'intervention de Dieu dans les destinées de la société humaine se manifeste avant tout, on peut dire uniquement, par le châtiment des coupables, au nombre desquels nous sommes tous comptés à différents degrés, ou par la distribution d'une somme de maux proportionnée à celle des crimes dont la terre est toujours souillée. Il résulte de là que le mal physique a toujours son origine dans le mal moral ; que tous ceux qui souffrent sont plus ou moins des criminels; que les maladies, au moins celles qui se distinguent par un caractère défini, « celles qui ont un nom », sont la punition méritée de nos crimes et de nos vices. Les souverains, bien entendu les souverains légitimes, étant les représentants et les ministres de Dieu sur la terre, la première attribution de leur pouvoir est de frapper ceux qui l'ont mérité, d'ordonner des supplices,

i'exercer dans toute sa rigueur le droit de vie et de mort. Afin de leur rendre plus facile Paccomplissement de cette douloureuse mission, Dieu, par un acte spécial de sa puissance créatrice, fait naitre près d'eux, aussi souvent qu'ils en ont besoin en raison de la durée et de l'étendue de leurs États, un instrument vivant, surnaturel, quoique semblable en apparence aux autres hommes, et qui n'est propre qu'à «« seul usage. La page que de Maistre a écrite sur le bourreau est dans toutes les mémoires, c'est la plus saisissante qui soit sortie de sa plume, et cela devait être ; car !e bourreau, c'est la clef de voûte de la société telle qu'il la comprend, c'est la personnification de sa pensée. De Maistre toutefois nous accorde que ni les tribunaux institués par les princes, ni le bourreau, leur instrument prédestiné, ne frappent toujours juste. Mais ce sont là, selon lui, des exceptions d'une rareté extrême et très difficiles à constater. Quand par hasard elles se présentent, il faut savoir s'y résigner et s'en consoler. « Qu'un innocent périsse, dit-il, c'est un malheur comme un autre. » ^ Le sang répandu par la main du bourreau ne suffit pas à apaiser la vengeance divine et à laver l'humanité des souillures contractées, sinon par les crimes qui nous sont imputables directement, du moins par le péché originel, source première du mal moral, comme le mal moral est lui-même la cause du mal physique. Voilà pourquoi l'œuvre ûe la justice est complétée par la guerre. Voilà pourquoi la guerre est divine, la guerre est un miracle, une institution d'ordre surnaturel qui ne disparaîtra qu'avec le monde. C'est dans le tableau qu'il en a tracé, on peut dire avec amour, que de Maistre a déployé toute l'énergie de son style et les plus sombres couleurs de son imagination.

A la justification de la guerre se rattache étroitement l'explication que de Maistre nous donne des sacrifices. 11 nous montre par l'histoire de l'antiquité que les hommes tnt toujours cru vivre sous la main d'une puissance irritée. Or cette conviction n'est pas autre chose qu'une tradition Obscurcie m féché originel. Ayant le sentiment de leur

dégradation, les hommes, par une sorte d'instinct qui en est inséparable, en ont placé le siège, non dans l'esprit, incorruptible par essence, mais dans le principe de la vie, dans le sang. Voilà pourquoi le sang répandu était à leurs yeux le seul remède du mjal dont ils se savaient atteints, et qu'ils versaient indifféremment, dans leurs rites religieux, celui des hommes ou celui des animaux, celui des innocents ou celui des criminels. Le premier leur paraissait préférable, parce qu'ils pensaient que le sang de l'innocent pouvait racheter celui du coupable, et que plus la victime était pure, plus elle était propre à apaiser la colère divine. Dans cette croyance, qui autorisait les sacrifices humains, de Maistre reconnaît un dogme qui lui est particulièrement cher, celui de la réversibilité, et l'espérance encore voilée de la rédemption. On dirait que, pour de Maistre, Teffusion du sang est la solution de tous les problèmes, le dernier mot de l'histoire, de la politique et de la religion. « On dirait, à l'en croire, dit M. Ferraz, qu'il en est du sang versé comme des eaux pluviales, qu'il doit atteindre tous les ans, d'une manière ou d'une autre, un certain niveau i. »

Eh bien! toutes ces idées, sans en excepter une seule, sont empruntées à Saint-Martin. Comme de Maistre, Saint- Martin reconnaît partout, dans toutes les religions, et dans la nature aussi bien que dans l'esprit de l'homme, le dogme de la chute et l'attente de la rédemption. Comme de Maistre, et longtemps avant lui, il regarde l'effusion du sang, les sacrifices sanglants, comme absolument nécessaires à la régénération de l'espèce humaine. C'est dans ses livres, surtout dans celui qui a pour titre le Ministère de Vhommeesprit, qu'on trouve cette doctrine mystique, que le sang est le siège de toute impureté, parce qu'il est le principe et le siège de la vie matérielle, le tombeau des propriétés de l'esprit et des plus actives facultés des autres êtres; par conséquent, l'effusion du sang est une délivrance. Voici, au

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