‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 59 sur 97 · Soirées de Saint-Pétersbourg , onzième entretien · texte numérisé non relu

Soirées de Saint-Pétersbourg , onzième entretien

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sîème révélation, devenue aiïSSî nécessaire que relaient les deux précédentes, et qui aura pour résultat de ramener le genre humain à l'unité.

Parce que celte prédiction est placée dans la bouche du sénateur, et non dans celle du comte, on a contesté qu'elle réponde à la pensée personnelle de de Maistre; mais M. Ferraz fait remarquer avec justesse qu'une idée, sinon identique, du moins très semblable à celle-là, se trouve déjà exprimée dans les Considérations sur la France, publiées vingt-cinq ans avant les Soirées de Saint-Pétersbourg, Elles contiennent, en effet, ce passage : « Il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre deux hypothèses : ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire... Quel homme de Tantiquité eût pu prévoir le christianisme, et quel homme étranger à celle religion eût pu, dans ses commencements, en prévoir les succès? Comment savonsnous qu'une grande révolution morale n'est pas commencée? » C'est exactement ce que dit Saint-Martin dans sa fameuse Lettre sur la Révolution, qui venait de paraître.

Il nous reste, pour terminer cette esquisse de ce qu'on a appelé le système de Joseph de Maistre, à donner une idée de sa polémique contre la philosophie de Locke et celle de Bacon. C'est là qu'il fait preuve d'un esprit philosophique qu'on n'a pas toujours soupçonné en lui, et auquel M. Ferraz rend pleine justice. Saint-Martin, dans ses divers écrits, ne se lasse pas de combattre les philosophes de son temps, Rousseau, Condillac, Helvétius. De Maistre a voulu remonter plus haut, il s'attaque aux deux philosophes du xviF siècle, qui passent généralement pour être les pères de la philosophie du xviiie. Naturellement, il prend, contre Locke, la défense des idées innées. Mais pour lui, comme pour tous ceux qui, en épousant leur cause, ont cherché à s'entendre avec eux-mêmes, les idées innées ne sont pas des connaissances toutes faites, encore moins des jugements arrêtés, que nous apportons avec nous en naissant. Ce sont les conditions suprêmes de notre pensée, les

idées qui se présentent à notre esprit comme absolument primitives et nécessaires au moment même où nous en faisons l'application aux divers objets de notre connaissance, aux différents jugements que nous prononçons. Il reconnaît non seulement des idées innées qu'on ne trouve que chez l'homme, mais des instincts innés, auxquels obéissent les animaux, et qui, restant les mêmes dans chaque espèce, varient d'une espèce à une autre suivant sa nature et suivant ses besoins. L'innéilé seule nous explique les instincts, et les instincts, à leur tour, peuvent servir de preuve à l'innéilé dans l'intelligence humaine.

Bacon, plus encore que Locke, est, dans l'opinion de de Maistre, la plus haute personnification et la cause première de la philosophie dont il a juré la ruine. Aussi est-ce contre lui qu'il fait usage de toutes ses armes, sur lui qu'il vide, selon le langage de l'Écriture, la coupe de sa haine et de sa colère. Tout n'est pas vrai, assurément, dans le violent réquisitoire qu'il a dressé contre lui, mais il y a des reproches très fondés; par exemple, de manquer de justice envers ses devanciers, de n'avoir pas donné une définition bien nette de celte induction par laquelle il prétend renouveler toutes les connaissances humaines, d'avoir méconnu l'usage de l'analogie et de l'hypothèse dans la science, d'avoir proscrit la recherche des causes finales, dont les sciences naturelles, quand elles n'en abusent pas, peuvent faire un emploi aussi légitime que la métaphysique. Mais il ne veut rien laisser subsister de son génie et de ses œuvres, parce qu'il ne veut rien laisser subsister de la science moderne et de la méthode philosophique. Son dessein, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre social, est de ramener le monde à la tradition, à l'autorité. Il oublie que lui-même s'en est presque toujours écarté, et les a gravement compromises.

Dans riiistoire de la réaction inlellectuelle et morale qui a éclaté au commencement de ce siècle contre la philosophie in siècle précédent et contre les principes de la Révolution française, le nom de de Bonald est inséparable de celui de Joseph de Maistre. Nés à une année de distance Tun de l'autre *, dans des conditions sociales absolument semblables, ils ont, pendant longtemps, sans se connaître, poursuivi le même but, éprouvé les mêmes colères et les mêmes haines, nourri les mêmes espérances et les mêmes affections. Aussi de Maistre a-t-il pu dire qu'il lui arrivait quelquefois d'éclater de rire en retrouvant ses propres pensées et jusqu'à ses expressions dans les écrits de de Bonald. « Est-il possible, ajoute-t-il, que la nature se soit amusée à tendre deux cordes aussi parfaitement d'accord que votre esprit et le mien? Je n'ai rien pensé que vous ne l'ayez écrit; je n'ai rien écrit que vous ne l'ayez pensé. » Mais M. Ferraz n'a pas de peine à démontrer que l'accord est loin d'être aussi parfait qu'on se le figure. Sans parler des moyens de persuasion qu'emploient habituellement les deux écrivains : l'éloquence passionnée, l'érudition brillante et souvent profonde de l'un; les raisonnements plutôt froids que solides et les prémisses abstraites non moins qu'arbi-

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