‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 60 sur 97 · I. De Bonaîd naquit en 1753 ; de Maistre en · texte numérisé non relu

I. De Bonaîd naquit en 1753 ; de Maistre en

traires de l'autre, il existe entre eux, tant au point de vue philosophique qu'au point de vue religieux, de notables différences. De Maistre accable de son ironie et de son dédain les philosophes du xviiie siècle et ceux du xvif qui leur ont servi de modèles; mais il aime la philosophie, il la connaît par ses monuments les plus importants, il l'honore dans ses maîtres les plus illustres, tels que Platon, Aristote, Malebranche. De Bonald, malgré le titre d'un de ses ouvrages, Recherches philosophiques, n'a pas moins d'aversion pour la philosophie que pour les philosophes, auxquels, d'ailleurs, il est resté toute sa vie à peu près étranger, car il ne les connaît que par le livre très superficiel et fréquemment inexact de de Gérando. Quand ce n'est point de Gérando qu'il prend pour guide, ce sont des traditions surannées et dépourvues de tout fondement, comme celles qui font de Pythagore et de Platon les disciples des prophètes hébreux. De Maistre, en acceptant une certaine philosophie, accepte par là même la raison sous une de ses formes, dans une de ses manifestations. Il est l'ennemi de l'analyse, des procédés rigoureux de l'observation et du raisonnement, de ce qu'on appelle, dans le langage de l'École, la raison discursive; mais il n'a pas assez de respect ni d'admiration pour la raison intuitive, pour les vues spontanées de l'esprit, pour les principes éternels et universels de l'intelligence humaine. De Bonald condamne également la raison et le raisonnement, la synthèse et fanalyse, l'intuition et l'expérience. C'est l'esprit humain tout entier, chaque fois qu'il prétend user librement de ses forces et prendre connaissance de lui-même, qu'il déclare atteint d'impuissance ou de folie. Pour lui, le fondement de toute science et de toute certitude, c'est l'autorité divine, c'est la tradition, manifestée elle-même par la parole. De là cette proposition sur laquelle repose tout son système, que la pensée est absolument subordonnée à la parole, créée miraculeusement par la toute-puissance, en même temps que la tradition, le jour où a été créé l'homme. De Maistre, enfin, est franchement ultramontain, comme l'exige le principe

général de sa doctrine tant politique que philosophique. De Bonald, en adoptant le même principe, et en le poussant à des exagérations dont l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg a su se préserver, a la prétention, dans l'intérêt de la royauté, d'imposer des limites à l'autorité du souverain pontife. Le pape, selon lui, n'est pas le roi de la société religieuse, il n'en est que le connétable. « En effet, il a au-dessus de lui une autorité extérieure, celle du concile général, et le monarque n'en a et n'en peut avoir aucune *. »

Il suffira, pour mettre ces différences en pleine lumière, d'embrasser dans leur ensemble les opinions soutenues par de Bonald. Mais nous ne pouvons nous empêcher de dire tout de suite qu'elles le placent à une très grande distance au-dessous de Joseph de Maistre.

Toute la philosophie de de Bonald, sa philosophie spéculative comme sa philosophie politique et religieuse, repose sur 'fM deux propositions : l'institution divine et surnatiirelle de la parole; rinstitulion divine et surnaturelle, Ita seulement du pouvoir, mais des ministres du pouvoir, des agents les plus importants de sa volonté dans la paix et dans la guerre. L'institution divine et surnaturelle de la parole a pour conséquence l'immobilité de l'esprit humain, l'asservissement complet de la raison à la foi, de la philosophie à la théologie, de la science à la tradition et, par suite, la domination absolue de l'Église sur les intelligences et sur les âmes. Car si la divinité elle-même, par un miracle incompréhensible à notre faiblesse, nous a appris à parler, comme le font aujourd'hui nos mères et nos nourrices, elle a dû nous révéler, avec la première langue, les plus profonds mystères de la sagesse, les connaissances dont nous avions besoin pour la direction de notre vie et de notre pensée, et alors la perfection de l'esprit humain ne consiste pas à marcher en avant, mais à reculer vers les premiers âges du monde, à rester enchaîné

I. Passage cité par M. Ferraz et emprunté à la Théorie du pouvoir, t. Il, liv. Y, ch. 1 et v.

à la tradition reconnue la plus pure de cette époque reculée et à se soumettre aveuglément aux interprètes autorisés de cette tradition immuable. Telle est la conclusion que nous voyons sortir de la première proposition de de Bonald, conclusion qui a été acceptée par l'auteur de la Législation primitive et poussée à ce point, dans un écrit dirigé contre Mme de Staël S qu'il regarde comme une source de corruption le tubercule nourricier importé en France par Parmentier, l'innocente pomme de terre. L'institution divine et surnaturelle du pouvoir nous oblige à regarder comme un crime toute intervention des peuples dans leurs propres affaires, toute entreprise en faveur de la liberté politique et civile, toute résistance à la monarchie absolue et aux privilèges héréditaires d'une caste éternellement fermée, en possession de toutes les fonctions importantes de l'État. Cette conséquence de la seconde proposition n'est pas acceptée moins résolument par de Bonald que celle qui découle de la première.

Maintenant prenez les seize volumes dont se compose l'édition complète des œuvres de de Bonald, prenez surtout les livres où ses idées se développent avec le plus de suite, les Recherches philosophiques , la Législation primitive, la Démonstration philosophique du principe constitutif de la société, V Essai analytique sur les lois naturelles de tordre social^ la Théorie du pouvoir politique et religieux, même les Mélanges et les Pensées; soumettez-les à la plus sévère analyse, pressez-les dans tous les sens, vous n'en ferez jamais jaillir autre chose que ces deux prémisses avec leurs conséquences inévitables. Nous nous occuperons d'abord de la première, c'est-à-dire de la création surnaturelle de la parole.

Il ne s'agit pas de nous transporter, sur les ailes de l'imagination, aux jours où nos premiers parents habitaient encore le paradis terrestre, et de nous demander dans

1. Observations sur Vouvrage de M^e de Staël intitulé : Considéralions sur les principaux événements de la Révolution française, in-S».

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quelle langue ils conversaient ensemble et avec Dieu; dans quelle langue Adam a nommé tous les animaux, dans quelle langue le serpent s'est entretenu avec Eve et a réussi à la séduire; non, la question est toute différente. Il s'agit de savoir si la parole, telle qu'elle existe aujourd'hui et que nous la présentent tous les monuments de rWstoire, si les langues dont nous nous servons et celles i'où elles soat «orties, sont une œuvre merveilleuse à ce point qu'elles ne puissent pas s'expliquer par le développement naturel de nos facultés, par l'activité spontanée de notre intelligence, jointe à l'aptitude de nos organes, et fll'îl faille les considérer comme les filles d'une seule mère, miraculeusement descendue du ciel ou créée tout d'une pièce avec l'homme lui-même. C'est à cette solution que s'arrête de Donald par trois raisons : une raison philosophique, qu'il croit découvrir dans la nature même i© la pensée; une raison morale, qui est empruntée à la lature de la société ; une raison qu'on peut appeler philologique, parce qu'elle repose sur de prétendues similitudes entre toutes les langues connues. C'est sur la raison philosophique que de Donald insiste le plus, et en effet c'est elle qui fait la base de tout son système. Voici en quels termes elle nous est présentée :

« L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée » ; tu bien : « l'homme ne peut parler sa pensée sans penser sa parole », d'où il résulte que les deux choses nous ont été données ensemble à l'instant de la création. Ce raisonnement revient à dire, avec Hobbes, avec Condillac, avec Destutt de Tracy, avec les nominalistes du moyen âge, que sans les mots nous ne penserions pas. Cependant "de Donald ne va pas jusqu'à identifier complètement Tidée avec le mot, et l'on ne pourrait sans injustice lui appliquer les paroles de Doscelin : Flatus voris. Selon lui, en effet, deux sortes de vérités sont accessibles à notre esprit : des vérités particulières ou physiques, des vérités perçues par les sens et représentées par des mages, et des vérités générales, des vérités morales et métaphysiques, qui sont l'objet

des idées. Les premières sont aperçues directement sans le secours des signes ; les autres, déposées en nous comme un germe informe, ne se montrent à la conscience que sous l'action de la parole, semblables aux objets confondus dans la nuit et qui ne deviennent visibles pour nous que lorsqu'ils sont touchés par la lumière. Toutes les idées de cette espèce dont nous avons la possession claire et distincte, nous les devons à un enseignement traditionnel, à une révélation qui remonte, avec la parole, à l'origine de notre espèce.

La raison morale, c'est que sans la parole il n'y a pas de société, et sans la société l'homme lui-même n'existe pas. Muet, il est condamné à fisolement, et, affligé de ce double malheur, il tombe bientôt dans une condition inférieure à celle des bêtes. Donc l'homme, la société et la parole sont contemporains : ils sont sortis ensemble des mains du Créateur.

Enfin la dernière raison, celle qui est tirée de la nature de la parole, se résume dans cette observation, qu'entre toutes les langues, si différentes qu'elles soient les unes des autres, il y a de frappantes analogies, des ressemblances multipliées qui nous forcent à croire qu'elles sont toutes dérivées d'une langue primitive, originelle, créée à l'usage du premier homme et de la première famille humaine. On nous fait remarquer en outre que les langues les plus parfaites sont les langues anciennes, et que plus une langue est moderne, plus elle est pauvre et ingrate. Ce fait, inexplicable dans l'hypothèse que la parole est le fruit de l'industrie progressive de l'homme, se concilie parfaitement avec la supposition qu'elle est d'institution divine.

Nous écarterons d'abord l'argument tiré de la sociabilité humaine ; c'est incontestablement le moins sérieux des trois. Pour admettre que l'homme est né sociable et qu'il a toujours vécu dans un état quelconque de société, il n'est pas nécessaire de considérer la parole comme une révélation surnaturelle; il suffit que l'homme ait reçu de la nature la faculté de parler, comme il a reçu d'elle la

faculté de penser, de sentir, et le besoin de communiouer ses pensées et ses diverses sensations. Toutes ces facultés et le besoin qui leur correspond, se développant par dcrés ont donné naissance à différents états de société. L'homme a toujours été au-dessus de ce mutum et turpe pecus dont les poètes de l'antiquité nous ont laissé la peinture ima-^iaaire. Même avec un langage inférieur à la parole "la société a pu exister. Nous ignorons ce que pouvait être homme contemporain de l'ours des cavernes, mais tous les sauvages qu'on a rencontrés formaient des associations plus ou moms nombreuses et possédaient un rudiment de gouvernement. Quant au sauvage muet et isolé de l'Avevron que de Bonald cite à plusieurs reprises comme une preuve de ses idées sur l'origine de la société et du lan-a^e c était probablement, comme on l'a remarqué depuis îon^^' temps, quelque enfant idiot ou sourd-muet que ses narenls avaient abandonné. l'-'cms

11 faudrait faire plus de fond sur la similitude des langues SI elle pouvait être démontrée; mais c'est précisément le contraire qui est reconnu aujourd'hui. Si l'on compare entre elles les langues, non pas une à une et au hasard comme on l'a fait pendant longtemps, mais par groupes issus de la même origine ou par familles, on trouve qu'elles diffèrent a la fois par leurs dictionnaires et par leurs grammaires par es mots qui en sont en quelque sorte la matière et par les formes organiques ou constitutives au moyen desquelles les mots s'unissent entre eux dans la proposition et dans le discours. A part quelques emprunts d'ailleurs faciles a reconnaître, qu'elles ont faits les unes aux autres ou dont elles sont redevables à une source étrangère les langues sémitiques et les langues indo-européennes' ne nous laissent apercevoir dans leurs dictionnaires resnectifs aucun trait de ressemblance. Elles ne s'accordent guère plus par leurs grammaires, si l'on considère la distance qui sépare le système des flexions de celui des aOixes et des suffixes. Mais quelle que soit la différence qu'on remarque entre les deux familles de langues dont nous

venons de parler, on en trouvera une plus grande encore en les comparant l'une et l'autre à la langue chinoise. Où donc est cette langue absolument primitive, cette langue révélée dont les autres ne sont que des imitations ou des débris ? La vérité est que de Bonald ne parle que des lois générales que toutes sont obligées de subir et que la seule analyse logique d'une proposition quelconque suffît à mettre en lumière. Il est évident, en effet, qu'aucune proposition n'est intelligible si elle ne renferme, au moins implicitement, un sujet et un verbe. Mais l'existence simultanée et corrélative de ces deux éléments, c'est la condition de la pensée avant d'être celle du langage, c'est la condition du jugement avant d'être celle de la proposition, et, ce qui le prouve, c'est qu'il y a des propositions et même des langues qui n'ont pas de verbe. La pensée n'en est pas moins claire, parce qu'elle trouve en elle-même ce qu'elle ne trouve pas dans la parole ; par conséquent, ce sont les lois de la pensée, ce sont les intelligences qui se ressemblent, non les langues, instruments imparfaits de l'intelligence.

Il ne nous reste donc plus à examiner que l'argument principal de de Bonald, celui qui est le fond de son système : « L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée. » Nous ferons remarquer d'abord que de Bonald lui-même l'a discrédité en essayant de prouver l'origine divine et surnaturelle de l'écriture par un raisonnement tout à fait semblable. « La décomposition des sons, dit-il, et l'écriture sont une seule et même chose; donc Tune n'a pu précéder l'autre, puisqu'on ne pouvait décomposer les sons sans les nommer, ni les nommer que par les lettres ou les caractères qui les distinguent. » — « L'écriture est donc nécessaire à l'invention de récriture. » D'où il résulte que l'homme n'est pas plus l'inventeur de l'alphabet que des langues, ou que Dieu a été notre premier maître d'écriture et notre premier maître de langues.

Ce raisonnement me rappelle une légende talmudique d'après laquelle Dieu, par un miracle de sa toute -puis-

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sance, aurait créé la première paire de tenailles. Il est évident, disent les rabbins, qu'il faut posséder une paire de tenailles pour en fabriquer une autre; donc le premier instrument de cette espèce n'a pu être l'œuvre de l'homme, nais une création divine. On pourrait ajouter que ce premier instrument a servi de modèle à ceux qui furent plus tard fabriqués de main d'homme, puisque tous se ressem- Ment. Ce serait l'équivalent de l'argument tiré de la similitude des langues.

Cela seul suffit à montrer combien est chimérique et arbitraire l'opinion de de Bonald sur l'origine de la parole. L'homme ne pense pas parce qu'il parle, mais il parle parce qu'il pense. Ni la pensée ni la parole ne restent les mêmes à toutes les époques de la vie d'un peuple ou d'une race, pas plus qu'elles ne restent les mêmes dans la vie d'un individu. Très imparfaites à leur origine et renfermées dans une sphère plus ou moins bornée, elles se développent avec It temps, elles se perfectionnent et s'étendent à mesure que l'homme acquiert plus d'expérience, que la nature se montre à lui sous des aspects plus variés et qu'il a des relations plus fréquentes avec ses semblables. A une pensée encore toute plongée dans les sens, ou qui n'aperçoit la monde intelligible que sous les couleurs et les formes du monde sensible, correspond une langue chargée d'images, oà les noms abstraits sont rares, où les sentiments et les passions sont en quelque sorte représentés par des mouvements et par des gestes. Telle est la langue hébraïque dans les plus anciennes parties de la Bible. Une pensée libre, réfléchie, maîtresse d'elle-même, qui se rend compte de ses actes, qui sait faire la différence des sensations et des idées, ne manque pas de trouver ou de créer à son usage une langue précise et claire, propre au raisonnement et à îanalyse, où toutes les abstractions de l'esprit avec les rapports qui les unissent ont leurs signes particuliers. Telle est la langue de Platon et d'Aristote dont eux seuls sont les auteurs dans ce qu'elle a de vraiment philosophique. Telle est aussi la langue de Descartes, de Bossuet et de Male-

branche. J'en dirais autant de celle de Kant si elle avait un caractère moins personnel et ne semblait pas plutôt destinée, comme l'était celle de la scolastique, aux discussions intérieures de l'école qu'à l'usage général des esprits cultivés. On voit par là que la supériorité des langues anciennes sur les langues modernes, d'où de Maistre et de Bonald ont voulu tirer avantage contre la formation naturelle de la parole, ne doit pas être entendue dans leur sens absolu. Ni les dialogues de Platon, ni les Méditations metaphysiques de Descartes, ni le traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ni la mécanique céleste de Laplace, ni le discours de Cuvier sur les révolutions du globe n'auraient pu se produire dans la langue d'Homère ou dans celle des prophètes.

Ainsi, de tous les arguments invoqués par de Bonald en faveur de sa première proposition, celle qui affirme la révélation surnaturelle du langage, pas un seul ne reste debout, et tous sont emportés à la fois par une contradiction suprême, que M. Ferraz a relevée avec beaucoup d'à-propos. De quoi s'agit-il en effet? De montrer que la raison de l'homme, c'est-à-dire la raison, est absolument stérile, et que tout ce que nous savons, nous le tenons de la révélation, d'une communication surnaturelle de la raison divine ; et l'unique preuve qu'on nous donne de cette conclusion,' c'est un système qui n'est pas seulement une création de la raison de l'homme, mais une œuvre, on peut dire une fantaisie toute personnelle. La pensée expliquée par la parole ou la parole présentée comme la cause génératrice de la pensée, comme la seule puissance capable de la faire sortir d'un étal latent, cette opinion ne s'accorde pas mieux avec la tradition de l'Église qu'avec la saine philosophie. L'Eglise a toujours distingué entre les vérités d'ordre naturel et les vérités d'ordre surnaturel, les vérités connues par le seul usage de la raison et celles qui ne peuvent l'être que par la révélation : par conséquent, elle n'a jamais vu dans la parole, considérée elle-même comme révélée, la source unique de toute connaissance et de toute pensée. Quant à

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la philosophie, il n'y a que le matérialisme et la doctrine de la sensation transformée, il n'y a que l'école de Hobbes et celle de Condillac qui aient confondu au même degré l'idée avec le signe et la pensée avec le langage. C'est au prix de la plus choquante inconséquence qu'en acceptant leur principe, de Bonald a pu se flatter de maintenir la distinction de rame et du corps et de définir l'homme : une intelligence servie par des organes.

Voyons maintenant si la seconde proposition de de Bonald, l'institution divine du pouvoir et de ses ministres, ou l'institution divine de la hiérarchie sociale, est mieux fondée que la première. Puisque l'homme ne sait rien que ce que Dieu lui a appris, à l'origine des choses, par des voies surnaturelles, Dieu a dû lui apprendre aussi, après l'avoir soumis à la nécessité de vivre en société, sur quelles bases l'ordre devait être fondé. Il semblerait d'après cela que de Bonald, pour retrouver cette organisation divine de la société humaine, se crût obligé de la chercher dans quelque antique tradition, dans quelque monument consacré par la vénération et par la foi de la grande majorité des hommes. C'est ce que promet en apparence le titre même d'un de ses ouvrages les plus importants, la Législation primitive. Mais la voie dans laquelle il s'engage est toute différente. Il s'appuie sur un système de son invention et qui est tout aussi étranger, soit à la tradition de l'Église, soit aux enseignements de l'histoire, que sa fameuse théorie du langage. De plus, comme M. Ferraz le remarque avec raison, on n'aperçoit pas d'autre rapport entre ces deux libres créations de son esprit que le désir de les faire servir à la condamnation de toute liberté et de toute spéculation individuelle.

Tout ce qui existe, si nous en croyons de Bonald, tout ce que nous connaissons se présente à notre esprit sous l'un de ces trois aspects : comme cause, comme moyen ou comme effet. Ce sont, comme on dirait dans le langage de Kant, les trois catégories, non seulement de la pensée, mais de l'existence. Ces trois aspects des choses, ces trois rapports nécessaires forment entre eux une proportion qui porte

en elle-même, suivant de Bonald, le caractère de l'évidence, et qu'il n'hésite pas à nous présenter comme un axiome : La cause est au moyen ce que le moyen est à l'effet. C'est à l'aide de cette proposition absolument arbitraire, comme nous le démontrerons plus tard, qu'il se flatte d'exphquer la nature et les conditions de toute société, de la société domestique ou de la famille, de la société politique ou de l'État, et de la société religieuse, telle qu'elle résulte du dogme chrétien.

Dans la famille, la cause est représentée par le père, le moyen par la mère, l'effet par les enfants. D'où résulte cette conclusion que le père est comme une image de la divinité. A lui seul appartient l'autorité tout entière; il ne saurait la partager avec personne. La mère ne peut s'égaler à lui, elle n'est que son ministre, son organe auprès des enfants et dans l'acte même qui les appelle à l'existence. Les ordres ne viennent pas d'elle, non plus que les enseignements, elle les transmet et veille à ce qu'ils soient respectés. Quant aux enfants, leur seul rôle c'est d'obéir quand on leur commande, c'est d'écouter quand on daigne les instruire, et ce rôle, ils doivent le remplir à tout âge, tant que le père reste vivant. Ils sont obligés d'exécuter sa volonté, même quand il n'est plus; c'est à quoi servent les dispositions testamentaires, c'est à quoi servait aussi, dans la vieille société française, le droit d'aînesse, si imprudemment aboli par la Bévolution, car il n'était que l'autorité paternelle déléguée à un des fils. « Le pouvoir paternel, dit de Bonald i, est absolu ou définitif, car s'il ne l'était pas, il serait dépendant et il y aurait un pouvoir plus grand que lui, celui de lui désobéir. » Il pense que c'est à juste titre que le père et le mari, \e pouvoir domestique, en un mot, avait autrefois le droit de glaive, le droit de vie et de mort. Il en a été dépouillé au profit de l'État, mais pas au point

1. Démonstration philosophique du principe constitutif de la société in-8% Paris, 1830, p. 102. C'est le tome XII des œuvres complètes.

qu'il ne lui soit permis d'en user encore quand rautorilé publique ne peut venir à son aide * .

Les mêmes éléments et la même organisation que nous offre la famille, nous les trouvons sous d'autres noms dans la sphère plus étendue de l'État. La place de la cause y est occupée par le pouvoir ou par le roi, celle du moyen par le ministre ou le corps prédestiné à l'exécution de ses ordres, c'est-à-dire par la noblesse; celle de l'effet par le peuple ou par les sujets. Le roi est à la société politique ce que le père est à la société domestique, ce que l'mtelligence est à la vie de l'individu, ce que Dieu est à l'univers. Il est le maitre, non seulement souverain, mais absolu, des biens et des personnes qui se trouvent dans sa dépendance. Seulement il faut qu'il les gouverne suivant des règles qui sont l'essence même de la monarchie et qui l'empêchent de se confondre avec le despotisme. Une de ces règles est que son pouvoir soit indivisible et héréditaire dans un ordre qu1l ne peut pas changer; une autre, qu'il ne l'exerce pas par lui-même, mais par le ministre que la naissance lui a désigné. Le ministre n'est pas un homme, c'est un être collectif, immortel comme le roi, par l'hérédité, et qui, en même temps qu'il lui est subordonné, est uni à lui comme la femme l'est au mari, comme le corps l'est à Fâme. Le ministre, c'est la noblesse, à laquelle appartiennent de droit toutes les dignités, tous les services de l'État, les services civils et les services militaires, l'administration de la justice et le commandement des armées. Tout serviteur pris hors de son sein doit être anobli, c'est-à-dire marqué à mm empreinte. C'est par cette seule porte que de Donald permet à la roture d'entrer dans les fonctions publiques. Le peuple, comme l'enfant, est destiné à obéir; il reste condamné à une éternelle minorité. Son rôle est d'exécuter lis ordres qu'il reçoit de la noblesse, les lois qui lui sont Imposées au nom du roi. Mais de quoi se plaindrait-il? Cml pour lui, pour sa sécurité, son bonheur, si nous en

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